PARTIE IV, LETTRE lî
iie le connaîtrais-tu point? — Mon mari, cousine? — Oui, ton mari, cousine. Ce même homme h qui tu as tant de peine h cacher un secret qu'il lui importe de ne pas savoir est celui qui t'en a su taire un qu*il t'eût été si doux d'apprendre. C'était la le vrai sujet de tous ces entretiens mystérieux dont tu nous faisais si comiquement la guerre. Tu vois comme ils sont dissimulés ces maris î N'est-il pas bien plaisant que ce soient eux qui nous aceu< sent de dissimulation? J'exigeais du tien davantage encore. Je voyais fort bien que tu méditais le môme projet que moi , mais plus en dedans, et comme celle qui n'exhale ses sentiments qu'h mesure qu'on s'y livre. Cherchant donc k te ménager une surprise plus agréable, je voulais que, quand tu lui proposerais notre réunion , il ne parût pas fort approuver cet empressement, et se montrât un peu froid b consentir* Il me fit Fa-dessus une réponse que j*ai retenue et que tu dois bien retenir; car je doute que, depuis qu'il y a des maris au monde, aucun d'eux en ait fait une pareille. La voici : « Petite cousine, je connais » Julie... je la connais bien... mieux qu'elle ne croit peut- )* être. Son coeur est trop honnête pour qu'on doive ré- » sister à rien de ce qu'elle désire, et trop sensible pour * qu'on le puisse sans l'affliger. Depuis cinq ans que nous » sommes unis, je ne crois pas qu'elle ait reçu de moi »> le moindre chagrin ; j'espère mourir sans lui en avoir » jamais fait aucun. » Cousine, songes-y bien : voilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler indiscrètement le repos.
^our moi, j*6us moins de délicatesse, ou plus de confiance en ta douceur; et j'éloignai si naturellement les discours auxquels ton cœur te ramenait souvent , que, ne pouvant taxer le mien de s'attiédir pour toi , tu t'allas mettre dans la tête que j'attendais de secondes noces, et que je t^iimais mieux que toute autre chose, hormis un mari. Car vois-tu, ma pauvre enfant, tu n'as pas un secret mouvement qui m'échappe ; je te devine , je le pénètre ,
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je perce jusqu'au plus profond de ton âme; et c'est pour cela que je t'ai toujours adorée. Ce soupçon, qui te faisait si heureusement prendre le change, m'a paru excellent à nourrir. Je me suis mise a faire la veuve coquette assez bien pour t'y tromper toi-même : c'est un rôle pour lequel le talent me manque moins que l'inclination. J'ai adroitement employé cet air agaçant que je ne sais pas mal prendre, et avec lequel je me suis quelquefois amusée à persifler plus d'un jeune fat. Tu en as été tout a fait la dupe , et m'as crue prête à chercher un successeur à rhonune du monde auquel il était le moins aisé d'en trouver. Mais je suis trop franche pour pouvoir me contrefaire longtemps, et tu t'es bientôt rassurée. Cependant je veux te rassurer encore mieux en t'expliquant mes vrais sentiments sur ce point.
Je te l'ai dit cent fois étant fille, je n'étais point faite pour être femme. S'il eût dépendu de moi, je ne me serais point mariée ; mais dans notre sexe on n'achète la liberté que par Tesclavage, et il faut commencer par être servante pour devenir sa maîtresse un jour. Quoique mon père ne me gênât pas , j'avais des chagrins dans ma famille. Pour m'en délivrer, j'épousai donc M. d'Orbe. Il était si honnête homme et m'aimait si tendrement, que je l'aimai sincèrement k mon tour. L'expérience me donna du mariage une idée plus avantageuse que celle que j'en avais conçue , et détruisit les impressions que m'en avait laissées la Chaillot. M. d'Orbe me rendit heureuse et ne s'en repentit pas. Avec un autre j'aurais toujours rempli mes devoirs , mais je l'aurais désolé , et je sens qu'il fallait un aussi bon mari pour faire de moi une bonne femme. Imaginerais-tu que c'est de cela même que j'avais a me plaindre? Mon enfant, nous nous aimions trop, nous n'étions point gais. Une amitié plus légère eût été plus folâtre; je l'aurais préférée, et je crois que j'aurais mieux aimé vivre moins contente et pouvoir rire plus souvent.
A cela se joignirent les sujets particuliers d'inquiétude
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que me donnait ta situation. Je n'ai pas besoin de te rappeler les dangers que t*a fait courir une passion mal réglée : je les vis en frémissant. Si tu n'avais risqué que ta vie, peut-être un reste de gatté ne m'eût-il pas tout à fait abandonnée : mais la tristesse et l'effroi pénétrèrent mon âme , et jusqu'à ce que je t'aie vu mariée, je n'ai pas euun moment de pure joie. Tu connus ma douleur, tu la sentis : elle a beaucoup fait sur ton bon cœur, et je ne cesserai de bénir ces heureuses larmes qui sont peulrétre la cause de ton retour au bien.
Voila comment s'est passé tout le temps que j'ai vécu avec mon mari. Juge si, depuis que Dieu me l'a ôté, je pourrais espérer d'en retrouver un autre qui fût autant selon mon cœur, et si je suis tenté de le chercher. Non , cousine, le mariage est un état trop grave; sa dignité ne va point avec mon humeur , elle m'attriste et me sied mal, sans compter que toute gêne m'est insupportable. Pense , toi qui me connais , ce que peut être à mes yeux un lien dans lequel je n'ai pas ri durant s^ ans sept petites fois a mon aise. Je ne veux pas faire comme toi la matrone à vingt-huit ans. Je me trouve une petite veuve assez piquante , assez mariable encore ; et je crois que , si j'étais homme , je m'accommoderais assez de moi. Mais me remarier, cousine I Écoute : je pleure bien sincèrement mon pauvre mari; j'aurais donné la moitié de ma vie pour passer l'autre avec lui; et pourtant, s'il pouvait revenir, je ne le reprendrais, je crois , lui-même que parce que je l'avais déjà pris.
Je viens de t'exposer mes véritables intentions. Si je n'ai pu les exécuter encore malgré les soins de M. de Wolmar , c'est que les difficultés semblent croître avec mon zèle a les surmonter. Mais mon zèle sera le plus fort, et avant que l'été se passe j'espère me réunir a toi pour le reste de nos jours.
Il me reste a me justifier du reproche de te cacher mes peines et d'aimer à pleurer loin de toi : je ne le nie pa«»
o'esl it 4}U(M j'emploie ici le meilleur temps que j'y passe. Je â*enlre jamais daus ma liiàison sans y retrouver des vestiges de celui qui me la rendait chère. Je n'y fais pas un pas, je n'y fixé pas un objet , sans apercevoir quelque signe de ëa tendresse et de la bonté dé son cœur ; voudrais-tu que le mien n'en fût pas ému? Quand je suis ici, je ne sens que la perte que j'ai faite ; quand je suis près de toi , je ne vois que ce qui m'est resté. Peux-tu me faire un crime de ton pouvoir sut mon humeur? Si je pleure en ton absence et si je ris près de toi, d'où vient cette diffé^ rence? Petite ingrate! c^est que tu me consoles de tout, et que je ne sais plus m'affliger de rien quand je te possède. Tu as dit bien des choses en faveur de notre ancienne amitié ; mais Je ne te pardonne pas d'oublier cdle qui me fait le plus d'honneur : c'est de te chérir, quoique tu m'éclipses. Ma Julie , tu es faite pour régner. Ton empire est le plus absolu que je connaisse : il s'étend jusque sur K3s volontés, et je l'éprouve plus que personne. Gonmient cela se fait-il , cousine ? Nous aimons toutes deux la vertu ; rhonnôteté nous est également chère ; nos talents sont les inémes ; j'ai presque autant d'esprit que toi ,.et ne suis guère moins jolie. Je sais fort bien tout cela ; et mal* gré tout cela tu m'en imposes, tu me subjugues, tu m'aU terres, ton génie écrase le mien , et je ne suis rien devant toi* Lors même que lu vivais dans des liaisons que tu te reprochais, et que, n'ayant point imité ta faute, j'aurais dû prendre l'ascendant à mon tour, il ne te demeurait pas moins. Ta faiblesse , que je blâmais , me semblait preisque une vertu; je ne pouvais m'empécher d'admik*er en toi ce que j'aurais repris dans une autre. Enfin, dans ce temps-là môme , je ne t'abordais point sans un certain mouvement de respect involontaire ; et il est sûr que toute ta douceur, (ojute la familiarité de ton commerce était nécessaire pour me rendre ton amie : naturellement je devais être taservénte. Expliqué si tu peux cette énigiAe; quant à moi, je ti'y entends rien.