‹ Julie (volume 2)Chapitre 95 sur 187 · PARTIE IV, LETTAE II. 4G · texte numérisé non relu

PARTIE IV, LETTAE II. 4G

Mais si fait pourtant, je l'cut^nds un peu, et je crois même l'avoir autrefois expliquée : c'est que ton cœur vivifie tous ceux qui Fenvironnent , et leur donne pour ainsi dire un nouvel être dont ils sont forces de lui faire hommage, puisqu'ils ne l'auraient point eu sans lui. Je t'ai rendu d'importants services, j'en conviens; (u m'en fai$ souvenir si souvent, qu'il n'y a pas moyen de l'oublier. Je ne le nie point , sans moi tu étais perdue. Mais qu'ai-je fait que te rendre ce que j'avais reçu de toi ? Est-il possible de te voir longtemps sans se sentir pénétrer Pâme des charmes de la vertu et des douceurs de Tamitié? Ne sais-tu pas que tout ce qui t'approche est par toi-môme armé pour ta défense, et que je n'ai par-dessus les autres que l'avantage des gardes de Sésostris, d'être de ton âge et de ton sexe, et d'avoir été élevée avec loi? Quoi qu'il en soit, Claire se console de valoir moins que Julie, en ce que sans Julie elle vaudrait bien moins encore; et puis, à te dire la vérité, Je crois que nous avions grand besoin l'une de l'autre , et que chacune des deux y perdrait beaucoup si le sort nous eût séparées.

Ce qui me fâche le plus dans les affaires qui me retiennent encore ici , c'est le risque de ton secret toujours prêt b s'échapper de ta bouche. Considère, Je t'en conjure, que ce qui te porte à le garder est une raison forte et solide, et que ce qui te porte h le révéler n'est qu'un sentiment aveugle. Nos soupçons même que ce secret n'en est plus un pour celui qu^il intéresse nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer qu'avec la plus grande circonspec* lion. Peut-être la réserve de ton mari est-elle un exemple et une leçon pour nous ; car en de pareilles matières il y a souvent une grande différence entre ce qu'on feint d'ignorer et ce qu'on est foi*cé de savoir. Attends donc, je l'exige, que nous en délibérions encore une fois. Si tes pressentiments étaient fondés et que ton déplorable ami ne fût plus, le meilleur parti qui resterait à prendre serait de laisser son histoire et tes malheurs ensevelis avec lui. S'il vit,

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comme je Tespère, le cas peut devenir différeut; mais encore fauUil que ce cas se présente. £n tout état de cause, crois-tu ne devoir aucun égard aux derniers conseils d'un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage?

A l'égard des dangers de la solitude , je conçois et j'approuve tes alarmes , quoique je les sache très-mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive ; j'en augure d'autant mieux du présent, et tu le serais bien moins s'il te restait plus sujet de l'être : mais je ne puis te passer ton effroi sur le sort de notre pauvre ami. A présent que tes affections ont changé d'espèce , crois qu'il ne m'est pas moins cher qu'a toi. Cependant j'ai des pressentiments tout contraires aux liens, et mieux d'accord avec la raison. Milord Edouard a reçu deux fois de ses nouvelles, et m'a écrit à la seconde qu'il était dans la mer du Sud , ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien que moi, et tu t'affliges comme si tu n'en savais rien. Mais ce que tu ne sais pas et qu'il faut l'apprendre , c'est que le vaisseau sur lequel il est a été vu , il y a deux mois, à la hauteur des Canaries , faisant voile en Europe. Voilà ce qu'on écrit de Hollande à mon père, et dont il n'a pas manqué de me faire part, selon sa coutume de m'instruire des affaires publiques beaucoup plus exactement que des siennes. Le cœur me dit à moi que nous ne serons pas longtemps sans recevoir des nouvelles de notre philosophe, et que tu en seras pour tes larmes, à moins qu'après l'avoir pleuré mort lu ne pleures de ce qu'il est en vie. IVIais, Dieu merci, tu n'en es plus là.

Deh ! fosse or qui quel miser pur un poco , Ch' è gta dl piangere e dl vlver lasso *.

Voilà ce que j'avais à le répondre. Celle qui l'aime l'offre et partage la douce espérance d'une éternelle réunion. Tu vois que lu n'en as formé le projet ni seule ni la

* Eh ! que n'dt-U un moment ici ce pauvre malheureux , déjà las de souffrir et de vUrc! p£Tn.

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première , et que rexécution en est plus avancée que tu ue pensais. Prends donc patience encore cet été , ma douce amie : il vaut mieux tarder a se rejoindre que d'avoir encore à se séparer.

Hé bien! belle madame, ai-je lenu parole, et mon triomphe estril complet? Allons, qu'on se mette à genoux, qu'on baise avec respect cette lettre, et qu'on reconnaisse humblement qu'au moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié ^

LETTBB IlI. — DE l' AMANT DE JULIE A MADAME d'ORBE.

Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie, j'arrive des extrémités de la terre, et j'en rapporte un cœur tout plein de vous. J'ai passé quatre fois la ligne ; j'ai parcouru les deux hémisphères ; j'ai vu les quatre parties du monde; j'en ai mi$ le diamètre entre nous ; j'ai fait le tour entier du globe, et n'ai pu vous échapper un moment. On a beau fuir ce qui nous est cher, son image , plus vite que la mer et les vents, nous suit au bout de Tunivers ; ot partout où l'on se porte, avec soi l'on y porte ce qui nous fait vivre. J'ai beaucoup souffert; j'ai vu souffrir davantage. Que d'infortunés j'ai vus mourir ! Hélas ! ils mettaient un si grand prix à la vie! et moi je leur ai survécu!... Peutêtre étais-je en effet moins a plaindre ; les misères de mes compagnons m'étaient plus sensibles que les miennes ; je les voyais tout entiers a leurs peines; ils devaient souffrir plus que moi. Je me disais : Je suis mal ici , mais il est un coin sur la terre où je suis heureux et paisible; et je me dédommageais au bord du lac de Genève de ce que j'endurais sur l'océan. J'ai le bonheur en arrivant de voir con-

' Que cette bonne Suissesse est heureuse d'être gaie , quand elle est gaie , sans esprit, sans nalreté, sans finesse! Eiie ne se doute pas des apprêts qu'il faut parmi nous pour faire passer la bonne tiumeur. Elle ne sait pas qu'on n'a point cette bonne liuaieur pour soi, mais pour les autres, cl qu!on ne i^t pas pour rire, mais pour êtrt applaudi.

iCG LA XOUVELI/E UÉLOÎSE.

lirmor mes espérances ; milord Edouard in*apprend que vous jouissez toutes deus de la pah et de la santé , et que , si vous en particulier avez perdu le doui titre d'épouse ^ il vous reste ceux d'amie et de mère, qui doivent suffire a voire bonheur.

Je suis trop pressé de vous envoyer cette lettre, pour vous faire à présent un détail de mon voyage; J'ose espérer d'eu avoir bientôt une occasion pins commode. Je me contente ici de vous en donner uûe légère idée, plus pour exciter que pour satisfaire votre curiosité. J'ai mis près de quatre ans au trajet immense dont je viens de vous parler, et suis revenu dans le même vaisseau sur le(|iiel j*élais parti , le seul que le commandant ait ramené de son escadre.

J'ai vu d'abord l'Amérique méridionale, ce vaste continent que te manque de fèk* a soumis aux Européens, et dont ils ont fait un désert pour s'en assurer l'empirei. J'ai vu les côtes du Brésil , où Lisbonne et Londres puisent leurs trésors, et dont les peuples misérables fouleut aux pieds l'or et les diamants sans oser y porter la main. Tai traversé paisiblement les mers orageuses qui sont sous le cercle antarctique; j'ai trouvé dans la mer Pacifique les plus effroyables tempêtes,

E In mar dobbloao sotto Ignolo pelo Proval l'onde foUacl , e'I vento infldo '.

J'ai VU de loin le séjour de ces prétendus géants ' qui ne soiit grands qu'en courage , et dont l'indépendance est plus assurée par une vie simple et frugale que par une haute stature. J'ai séjourné trois mois dans une fie déserte et délicieuse, douce et touchante image de l'antique beauté de la nature , et qui semble être confinée au bout du monde pour y servir d'asile à l'innocence et à l'amour persécutés :

* Et snr dcft mers suitpectes , sons an p6le tnconnn . J'éproural la trahison de l'onde et rinAdélité des vent».

' Les Patagons.

leurs ricb^, f^^^irodW J« ^ l''^s«"»- ^'» trésors qu'il ^fî' *^,feteU«ce el*»"*,r^te, baduoe ville enliere «^ 'T^, i«s peapU» «^*^ j^^ i

o„ compta PO"«»J^é esqoe f "l*l%^SSrali«« ««

pour ainsi dire en sa ^^, ^^^^

•a «ne P^^f ^ Ssorpris de le ^""^^^ en pro.^ lèbre, et n a» pl«» « -aiiaque, •\/"/^'J„'de» siècles. J^ tant de fois «>»J'"*^i*\e sera josqa» »afir^„»c le courage a„ pre«»ie'^';»";tn sort, «'«^'î^'Pi'^h^laUn; parUiu ,,... trouvédigedeso^,.^ ^'tP^ï^^prittns aoc«o «««*« , d'en 8«"»'.l;!riend.re,ple"'«*S£. poli , compl«iaett. beaucoup sans nen ^„ '.**^;i les devoirs «^^

abondant en s.g«f' « • qu, met ^^ ^^ ^„„^j^

468 LA NOUVELLE HÉLOlSE.

cruel accident faillit à nous confiner pour jamais. Je rus ie seul peut-être qu'un exil si doui n'épouvanta point. Ne suis-je pas désormais partout en eiil? J'ai vu dans ce lieu de délices et d'effroi ce que peut tenter Findustrie humaine pour tirer l'homme civilisé d'une solitude où rien ne lui manqne, et le replonger dans un gouffre de nouveaux besoins.

J'ai vu dans le vaste océan, où il devrait être si doux a des hommes d'en rencontrer d'autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se battre avec fureur, comme si cet espace inunense eût été trop petit pour chacmi d'eux. Je les ai vus vomir l'un contre l'autre le fer et les flammes. Dans un combat assez court, j'ai vu l'image de Tenfer ; j'ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des blessés et les gémissements des mourants. J'ai reçu en rougissant ma part d'un immense butin; je Tai reçu, mais en dépôt; et s'il fut pris sur des malheureux , c'est à des malheureux qu'il sera rendu.

J'ai vu l'Europe transportée a l'extrémité de l'Afrique par les soins de ce peuple avare, patient et laborieux, qui a vaincu par le temps et la constance des diffieultés que tout l'héroïsme des autres peuples n'a jamais pu surmonter.'J'ai vu ces vastes et malheureuses contrées qui ne semblent destinées qu'à couvrir la terre de troupeaux d'esclaves. A leur vil aspect j'ai détourné les yeux de dédain , d'horreur et de pitié; et, voyant la quatrième partie de mes semblables changée en bêtes pour le service des autres , j'ai gémi d'être homme.

Enfin j'ai vu dans mes compagnons de voyage un peuple intrépide et fier , dont l'exemple et la liberté rétablissaient à mes yeux l'honneur de mon espèce, pour lequel la douleur et la mort ne sont rien, et qui ne craint au monde que la faim et l'ennui. J'ai vu dans leur chef un capitaine, un soldat , un pilote , un sage , un grand homme , et , pour dire encore plus peut-être , le digne ami d'Edouard B(mi-

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slôn : mais ce que je n'ai point tu dans le monde entier; c'est quelqu'un qui ressemble à Claire d'Orbe j à Julfe d'Étange , et qui puisse consoler de leur perte un cœur qui * sut les aimer.

Comment vous parier de ma guérison ? C'est de vous que je dois apprendre à la connaître. Reviens-je plus libre et plus sage que je ne suis parti? J'ose le croire et ne puis Taffirmer. La même image règne toujours dans mon cœur; vous savez s'il est possible qu'elle s'en efface : mais sop empire est plus digne d'elle; et si je ne me fais pas illusion, elle règne dans ce cœur infortuné comme dans le vôtre. Oui, ma cousine, il me semble que sa vertu m'a subjugué, que je ne suis, pour elle que le meilleur et le plus tendre ami qui fut jamais, que je ne fais plus que l'adorer comme vous l'adorez vous-même ; ou plutôt il me semble que mes sentiments ne se sont pas affaiblis, mais rectifiés; et, avec quelque soin que je m'examine , je les trouve aussi purs. que l'objet qui les inspire. Que puis-je vous dire de plus jusqu'à l'épreuve qui peut m'apprendrc k juger de moi ? Je suis sincère et vrai ; je veux être ce que je dois être : mais conunent répondre de mon cœur avec tant de raisons de m'en défier? Suis-je le maître du passé? Peux-je empêcher que mille feux ne m'aient autrefois dévoré? Comment distinguerai-je par la seule imagination ce qui est de ce qui fut? et comment me représenterai-je amie celle que je ne vis jamais qu'amante? Quoi que vous pensiez peut être du motif secret de mon empressement, il est honnête et raisonnable ; il mérite que vous l'approuviez. Je réponds d'avance au moins de mes intentions. Souffrez que je vous voie, et m'examinez vous-même; ou laissez-moi voir Julie , et je saurai ce que je suis.

Je dois accompagner miiord Edouard en Italie. Je passerai près de vous , et je ne vous verrais pointi Pensezvous que cela se puisse I Eh ! si vous aviez la barbarie de l'exiger , vous mériteriez de n'être pas obéie. Mais pourquoi Texigeriez-vous? N'êles-vous pas cette même Claire,,

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aussi bonne et compatissante que vertueuse eC sage , qui daigna m'aimer dès sa plus tendre jeunesse, et qui doit m'aimer bien plus encore aujourd'hui que je lui dois tout ^? Non, non, chère et charmante amie , un si cruel refus ne serait ni de vous, ni fait pour moi; il ne mettra point le comble à ma misère. Encore une fois , encore une fois en ma vie , je déposerai mon coeur a vos pieds. Je vous verrai , vous y consentirez. Je la verrai , elle y consentira. Vous connaisses trop bien toutes deux mon respect pour elle. Vous savez si je suis homme à m'offrir à ses yeux en me sentant indigne d'y paraître. Elle a déploré si longtemps l'ouvrage de ses charmes 1 ahl qu'elle voie une fois Tonvragedesa vertu.

P. S' Milord Edouard est retenu pour quelque temps encore ici par des affaires : s'il m'est permis de vous voir, pourquoi ne prend rais-je pas les devants pour être plus idt auprès de vous?

LETtBE ÏV. — DE M. BE WOIMAK k L' AMANT DE 9ULIE.

Quoique nous ne nous connaissions pas encore, je suis chargé de vous écrire. La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son cœur a son heureux époux. Il vous croit digne d'avoir été aimé d'elle-, et il vous offre sa maison. L'innocence et la paix y régnent; vous y trouverez Vamitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre cœur; et s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez point d'ici sans y laisser un ami.

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