X. 1 CLAIRE
i ouRQUOi faut -il que j'ouvre enfin les yeux sur moi.'* Que ne les ai-je i'ermcs pour toujours , plutôt que de voir l'avilissement où je suis tombé ; plutôt que de me trouver le dernier des hommes , après en avoir été le plus fortuné ! Aimable el généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge , j'ose encore verser ma honte et mes peines dans votre cœur compatissant : j'ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité ; j'ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a - 1 -il pu jamais être aimé d'elle :' ou comment un feu si divin n'a - 1 - il point épuré mon ame .' Qu'elle doit maintenant rougir de son choix, celle qu« je ne suis plus digne de nommer ! qu'elle doit gémir de voir profaner sou image dans un cœur si rampant et si bas ! (ju'elle doit de dédains et de liaine à celui qui put l'aimer et n'être qu'un lâche. CiOnuoisseK toutes mes erreurs , charmante cousine ( i ) ; connoissez mon
( i) A rimitatiou de Julie, il l'apprloit ma rou$inef et à l'iniitatioa de Julie , Claire l'appeloit mon ami.
erime et mon repentir ; soyez mon juge , et que je meure; ou soyez mon intercesseur, et que l'objet qni fait mon sort daigne encore en être l'arbitre.
Je ne vous parlerai point de l'effet que produisit sur moi cette séparation imprévue; je ne vous dirai rien de ma douleur stupide et de mon insensé désespoir : vous n'en jugerez qne trop par l'tgai'ement inconcevable où l'un et l'autre m'ont entraîné. Plus je sentois Thorreur de mon état , moins j'imaginois qu'il fût possible de renoncer volontairement à Julie; et l'amertume de ce sentiment jointe h l'étonnante générosité de mylord Edouard me fit naître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreuf, et que je ne jiuis oublier sans ingratitude envers l'ami qui me les pardonne.
En rapprocbant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ , j'y crus reconnoître un dessein prémédité , et j'osai l'attribuer au plus vertueux des hommes. A peine ce doute affreux me futil entré dans l'esprit, que tout nie sembla le coulîrmer : la conversation de mylord avec le baron d'Etange , le ton peu insinuant que je l'accusois d'y avoir affecté , la querelle qui en dériva, la défense de me voir, la résolution prise de me faire partir , la diligence et le secret des préparatifs , l'eatretieu qu'il eut avec moi la veille, cnlin la rapidité av<'C lacjuelle je fus plutôt enlevé qu'emmené; tout nie sembloit prouver de la part de mylord uu projet formé de m'écarter de Julie, et le retour que je savois tju'il devoit faire auprès d'elle acbevoil selon moi de me déceUr le but de ses sctins. Je résolus pourtant do m'éclaircir encore mieux avant d'ccla-
48 LA NOUVELLE IIÉLOISE.
ter ; et dans ce dessein je me bornai à examiner les choses .ivec plus d'attention. Mais tout redoubloit mes ridicules soupçons , et le zèle de 1 humanité ne lui inspiroit rien d'honnête en ma faveur dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison. A Besancon je sus qu'il avoit écrit à Julie sans me eommaniquer sa lettre , sans m'en parler. Je me tins alors suffisamment convaincu, et je n'attends que la réponse, dont j'espérois Lien le trouvrr mécontent , pour avoir avec lui l'éclaircissement que je méditois.
Hier au soir nous rentrâmes assez tard , et je sus qu'il yavoitunpaquet venu de Suisse, dont il ne me parla point en nous séparant. Je lui laissai le temps de l'ouvrir ; je l'entendis de ma chamlire murmurer en lisant quelques mots : je prêtai l'oreille attentivement. Ah ! Julie ! disoit-il en phrases interrompues, j'ai voulu vous rendre heureuse... je respecte votre vertu... mais je plains votre erreur... A ces mots et d'autres semblables que je distinguai parfaitement, je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon bras ; j'ouvris on plutôt j'enfonrai la porte ; j'entrai comme un furieux. Non , je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injure» que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-le-champ.
O ma cousine ! c'est là snr-tont que je pus reconnoître l'empire de la véritable sagesse , même sur les hommes les plus sensibles , quand ils veulent écouter sa voix. D'abord il ne put rien comprendre à mes discours, et il les prit pour un vrai délire : mais la trahison dont je l'accnsois, les desseins se-
crets,que je lui reprochois, cette lettre de Julie qu'il teaoit encore, et dont je lui parlois sans cesse , lui firent connoître enfin le sujet de ma fureur. Il sourit , puis il me dit froidement : Vous avez perdu la raison , et je ne me bats point contre un insensé : ouvrez les yeux , aveugle que vous êtes, ajouta-t-il d'un ton plus doux; est-ce bien moi que voUsS accusez de vous trahir? Je sentis dans l'accent de ce discours je ne sais quoi qui n'étoit pas d'un perfide ; le son de sa voix me remua le cœur ; je n'eus pas jeté les yeux sur les siens que, tous mes soupçons se dissipèrent, et je commençai de voir avec effroi mon extravagance.
Il s'apperçut à l'instant de ce changement , il nie tendit la main: venez, me dit -il; si votre retour n'eût précédé ma j uslification , j e ne vous aurois vu de ma vie. A présent que vous êtes raisonnable , lisez cette lettre , et connoi.ssez une fois vos amis. Je voulus refuser de la lire ; mais l'ascendant que taut d'avantages lui donnoient sur moi le lui fit exiger d'un ton d'autorité que, malgré mes ombrages dissipés , mon désir secret n'appuyoit que trop.
Imaginez en quel état je me trouvai après cette lecinrc , qui m'apprit les bienfaits inouïs de celui que j'osois calomnier avec tant d'indignité. Je me précipitai à ses pieds; et, le cœur chargé d'admiration, de regrets, et de honte, je serrois ses genou v de toute ma force sans pouvoir prolircr un seul nuit. k II reçut mon repentir comme il avoit reçu mes outrages , et n'exigea de moi pour prix du pardon qu'il daigna ni'accctrder que de ne ni'oppo.scr jamais au bitMi {ju'il voudroil njo faire. Ah ! (ju'il fasse dé-
Kouv. HKi.oisi:. a, *
5o LA NOUVELLE HE LOI SE.
sorniais ce qu'il lui plaira : sou ame sublime est antlessus de celles des hommes , et il n'est pas pins permis de résister à ses bienfaits qu'à ceux, de la divinité.
Ensuite il me remit les deux lettres qui s'adressoieut à moi, Icscjuelles il n'avoit pas voulu me donner avant d'avoir lu la sienne, et d'être instruit de la résolution de votre cousine. Je vis en les lisant quelle amante et quelle amie le ciel m'a données ; je vis combien il a rassemblé de sentiments et de vertus autour de moi pour rendre mes remords plus amers et ma bassesse plus ntéprisable. Dites , quelle est donc cette mortelle unique dont le moindre empire est dans sa beauté , et qui , semblable aux puissances éternelles , se fait également adorer et par les biens et par tes maux qu'elle fait ? Hélas ! elle m'a tout ravi , la cruelle , et je l'en aime davantac;e : plus elle me rend malheureux, plus je la trouve parfaite. Il semble que tous les tourments qu'elle me cause soient pour elle un nouveau mérite auprès de moi. Le sacrifice qu'elle vient de faire aux sentiments de la nature me désole et m'enchante ; il augmente à mes yeux lé prix de celui qu'elle a fait à l'amour : non , son cœur ne sait rien refuser qui ne fasse valoir ce qu'il accorde.
Et vous , digne et charmante cousine , vous , unique et parfait modèle d'amitié , qu'on citera seule entre toutes les femmes, et que les coeurs qui ne ressemblent pas au vôtre oseront traiter de chimère ; ah î ne me parlez plus de philosophie : je méprise ce trbmpcur étalage qui ne consiste qu'en vains diseonrs ; ce fantôme qui n'est qu'une ombre, qui
SECONDE PARTIE. 5i
noHS excite à menacer de loin les passions , et nous laisse comme un faux brave à leur approche. Daignez ne pas m'abandonner à mes égarements ; daignez rendre vos anciennes bontés à cet infortuné qui ne les mérite plus , mais qui les désire plus ardemment et en a plus besoin que jamais ; daignez me rappeler à moi-même, et que votre douce voix supplée en ce cœur malade à celle de la raison.
Non, je l'ose espérer, je ne suis point tombé dans un abaissement éternel : je sens ranimer en moi ce feu pur et saint dont j'ai brûlé ; l'exemple de tant de vertus ne sera point perdu pour celui qui en fut l'objet, qui les aime , les admire, et veut les imiter sans cesse. O cbere amante dont je dois honorer le choix! ô mes amis dont je veux recouvrer l'estime ! mon ame se réveille et reprend dans les vôtres sa force et sa vie. Le ciiaste amour et l'amitié sublime me rendront le courage qu'un lâche désespoir fut prêt à m'oter; les purs sentiiuenls de mon cœur raç tiendront lieu de sagesse: je serai par vous tout ce que je dois être , et je tous forcerai d'oublier ma chute , si je puis m'en relever un instant, .le ne sais ni ne veux savoir quel sort le ciel me réserve ; quel qu'il puisse être, je veux me rendre cligne de celui dont j'ai joui. Cette immortelle image que je porte en moi me servira d'égide , et rendra mon ame invulnérable aux coups de la fortune: n'ai-je pas assez vécu pour mon bonheur i' (î'est maintenant pour sa gloire que je dois vivre. Ah ! que ne puis-je étonner le monde dp mes vertus afin qu'on put dire un jour «n les admirant : l'ouvoit-il moins fairn! i! fnl aiuic de Julie!
Sa LA ?Î()UVELLE HÉLOISE.
P. S. Des nœuds abhorrés et peut-être inévitables! que signifient ces mots? Ils sont dans sa lettre. Claire , je m'attends à tout; je suis résigné, prêt à supporter mou sort. Mais ces mots... jamais, quoi qu'il arrive , je ne partirai d'ici que je n'aie eu l'explication de ces mots-là.
X L est donc vrai que mou ame n'est pas fermée an plaisir , et qu'un sentiment de joie y peut pénétrer encore 1 Hélas ! je crovois depuis ton départ n'être plus sensible qu'à la douleur; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi, et je n'imaginois pas même des consolations à ton absence. Ta charmante lettre à ma cousine est venne me désabuser ; je l'ai lue et baisée avec des lajmes d'attendrissement : elle a répandu la fraîcheu.' d'une douce rosée sur mon cœur séché d'ennuis et flétri de tristesse ; et j'ai senti . j)ar la sérénité qtii m'en est restée, que tu n'as pas moius <rascendant de loin que de près sur les affections de la Julie.
P«Ion ami , quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de sentiments qni convient au couragf d'nn homme! Je t'en estimerai davantage , et m'en mépriserai moins de n'avoir pas en îont avili la dignité d'nn amour honnête , ni corf^mpn deux ro'urs à -la -fois. .Te te dirai plus, à présent que nous ]>ouvons parler librement de nos affaires ; ce qui nggravoit mon désespoir étoit de
voir que le tien nous ôtoit la seule ressource qui pouvoit nous rester dans l'usage de tes talents. Tu eonnois maintenant le digne ami que le ciel t'a donfUé : ce ne seroit pas trop de ta vie entière pour nici-iter ses bienfaits ; ce ne sera jamais assez pour réparer l'offense que tu viens de lui faire, et j'espère que lu n'auras plus besoin d'autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse. C'est sous les auspices de cet bomme respectable que tu vas entrer dans le monde ; c'est à l'appui de son crédit, c'est guide par son expérience , que tu vas tenter de venger le mérite oublié des rigueurs de la fortune. l'ais pour lui ce que tu ne ferois pas pour toi ; tàcbe au moins d'bonorer ses bontés en ne les rendant pas inutiles. Vois quelle riante perspective s'offre encore à loi ; vois quel succès tu dois espérer dans une carrière où tout concourt à favoriser ton zcle. Le ciel t'a prodigué ses dons; tonbeureux naturel cultivé par ton goût t'a doué de tous les talents ; à moins de vingt -quatre ans tu joins les grâces de ton âge à la maturité qui dédommage plus tard du progrès des ans ;
Frutlo sentie in su '1 gioveuil fiore (i).
L'étude n'a point cmoussé ta vivacité ni appesanti ta personne ; la fade galanterie n'a point rétréci ton esprit ni bébèté ta raison : l'ardent amour, en t'iu- .spirant tous les sentiments sublimes dont il est le jirre , t'a donné cette élévation d'idées et crttp jns-
;ij Les frttilj» de l'aalouinc *ur la Iltur du printemps .
tesse de sens(i) qui en sont inséparables. A sa douce chaleur j'ai vu ton aine déployer ses brillantes facultés, comme une fleur s'ouvre aux rayons du soleil: tuas à la fois tout ce qui mené à la fortune et' tout ce qui la Tait mépriser. Il ne te manquoit pour obtenir les honneurs du monde que d'y tlaig;ner prétendre , et j'espère qu'un objet plus cher à ton coeur te donnera pour eux le zèle dont ils ne sont pas dignes.
O mon doux ami , lu vas t'éloiener de moi !,.. A •non bien-aimé , tu vas fuir ta .lulieî... Il le faut ; il faut nous séparer si nous voulons nous revoir heureux un jour ; et l'effet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir. Puisse une si chère idée t'animer, te consoler durant cet Je amere et longue séparation ! puisse -t-elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles et domte la fortune ! Ilélas ! le monde et les affaires seront pour toi des distractions continuelles , et feront une utile diversion aux peines de l'absence. Mais je vais rester abandonnée à moi seule , ou livrée aux persécutions , et tout me forcera de te regretter sans cesse : heureuse au moins si de vaines alarmes n'aggravoient mes tourments réels , cl si , avec mes propres maux, je ne seutois encore en moi tons ceux auxquels tu vas t'exposer !
Je frémis en Sf)ngeaul aux dauj^ers de mille <'9peces que \<)nlc<)nrir la vie el tes mœurs: je prends en toi toute la confîanee <ju'uu homme peut inspi-
(i) Juslcs.'.r de sens inséparable de Tamour ! liouao Ju.ie, elle no brillr pas iri dàifs le vôtre.
ter; mais puisque le sort nous sépare, ah ! mon ami, pourquoi n'es-tu qu'un homme! Que de conseils te seroient nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas t'engager ! ce n'est pas à moi, jeune, sans expérience, et qui ai moins d'étude et de réflexion que toi , qu'il appartient de te donner là-dessus des avis^ c'est un soin que je laisse à mylord Edouard. Je nte borne à te recommander deux choses , parcequ'clles tiennent plus au sentiment qu'à l'expérience , et que , si je connois peu le monde, je crois bien comioîlre ton cœur ; n'abandonne jamais la vertu , et n'oublie jamais ta Julie.
.le ne te rappellerai point tous ces arguments subtils que tu m'as toi - même appris à mépriser , qui remplissent tant de livres et n'ont jamais fait un honnête homme. Ah! ces tristes raisomuurs 1 quels doux ravissements leurs cœurs n'ont jamais sentis ni donnés ! Laisse , mon ami , ces vains moralistes , et rentre an fond de ton ame : c'est là (jue tu retrouveras toujours la source de ce feu sacre qui nous embrasa tant de fois de l'amour des sublimes vertus ; c'est là que tu verras ce .simulacre éternel du vrai beau dont la conteniplatiou nous anime d'un saint enthousiasme , et ([iir nos passions souillent san.t cesse sans pouvoir jamais l'erfacer ( i ). Souviens-loi des larmes délicieuses qui couloient de nos yeux , des palpitations qui .suffoquoient nos coeurs agités ^
(i) La vérilablr pliilosopliit; des aniauls rst jrllo d« Plnlon ; «liir.iiil le cliarnic ils n'en on» janmis (r.iulr<-. l'ii b^ninic «•mu n<' juiiî ([uiltfr cr p!iil<)'>t»ii!i< ; u.iIftUuc fiouI .1. £). ut le souffrir.
des transports qid nous élevoient aa-dessns de nousmêmes , au récit de ces vies héroïques qui rendent le vice inexcusable , et font l'honneur de l'humanité. Veux-tu savoir laquelle est vraiment désirable , de la fortune ou de la vertu ! sonpe à celle que le cœur préfère quand son choix est impartial ; songe où l'intérêt nous porte en lisant l'histoire. T'avisasta jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisir» d'Héliogabale ? Pourquoi , s'ils étoient heureux , te» désirs ne te mettoient-ils pas à leur place ? C'est qu'ils ne l'étoient point, et tu le sentois bien; c'est qu'ils étoient vils et méprisables, et qu'un méchant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplois-tu donc avec le plus de plaisir? desquels adorois - tu les exemples? auxquels aurois - tu mieux aimé ressembUr? Charme inconcevable delà beauté qui ne périt point ! c'étoit l'Athénien buvant la ciguë , c'étoit Brutus mourant pour son pays , c'étoit Kégulus au milieu des tourments, c'étoit Caton déchirant ses entrailles, cétoient tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie, et tu sentois au fond de ton cœur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparents. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul ; il est celai de tous len hommes , et sowvent même en dépit d'eux. Ce divin modèle que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayoûs ; sitôt que la passion nous permet de le A'oir , nous lui Aoulons resfiemhler ; et si le plusmcrhnnt des hommes ponvoit Aire un anïre que lui - iniMnc , il voudroil être un homme de bien.
Pardonne-moi ces transports, mon aimable ami, tu sais qu'ils me viennent de toi , et c'est à l'amour dont je les tiens à te les rendre, .le ne veux point t'enseigner ici tes propres maximes , mais t'en faire un moment l'application pour voir ce qu'elles ont à tou usage : car voici le temps de pratiquer tes propres leçons et de montrer comment on exécute ce que tu sais dire. S'il n"est pas question d'être un Caton ni un Régulus , chacun pourtant doit aimer son pays, être intègre et courageux, tenir sa foi, même aux dépens de sa vie. Les vertus privées sont souvent d'autant plus su1)limes qu'elles n'aspirent point à l'approbation d'autrui , mais seulement au bon témoignage de soi-même; et la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l'univers. Tu sentiras donc que la grandeur de l'homme appartient à tous les états, et que nul ne peut êlre heureux s'il ne jouit de sa propre estime ; car si la véritable jouissance de l'ame est dans la contemplation du beau, co"mment le méchant peut-il l'aimer dans autrui sans être forcé de se haïr lui-même .►*
Je ne crains pas (jue les sens et les plaisirs grossiers te corromj)eut; ils sont des pièges peu dangereux pour un coeur sensible, et il lui en faut de plus délicats: mais je crains les maximes et les leçons du ïiionde ; je crains celle force terrible que doit avoir l'exemple universel et continuel du vice; je crains les sophismes adroits dont il se colore; je crains eiilin (jiie ton eu-ur même ne t'en impose, et ne te 1 (Mide moins diflîcile sur le moyen d'acijuérir une ron.sitlérat ion q net II sauroirt dédaigner si notrenniou n'eu pouvoil tire le fruit,
58 LA NOUVELLE HÉLOr S K.
Je t'avertis, mon ami, de ces dangers, ta sagesse fera le reste ; car c'est beaucoup pour s'en garantir que d'avoir su les prévoir. Je n'ajouterai qu'une réflexion , qui l'emporte, à mon avis, sur la fausse raison du vice , sur les ileres erreurs des insensés , et qui doit suffire pour diriger au bien la vie de l'homme sage ; c'est que la source du bonheur n'est tout entière ni dans l'objet désiré ni dans le cœur qui le pos. sede, mais dans le rapport de l'un et de l'autre, et que, comme tous les objets de nos désirs ne sont pas propres à produire la félicité, tous les états du cœur ne sont pas propres à la sentir. Si l'arae la plus pure ne suffit pas seule a son propre bonheur, il est plus siir encore que toutes les délices de la terre ne aauroieut faire celui d'un cœur dépravé; car il y a des deux côtés une préparation nécessaire , un certain concours dont résulte ce précieux sentiment recherché de tout être sensible, et toujours ignoré du faux sage qui s'arrête au plaisir du moment, faute de connoitre nn, bonheur durable. Que serviroit donc d'acquérir un de ces avantages aux dépens de l'autre , de gagner au dehors pour perdre encore plus au dedans, et de se procurer les moyens d'être heureux en perdant l'art de les employer? Ne vaut-il pas mieux encore, si l'on ne peut avoir qu'un des deux, sacrifier celui que le S!)rt peut nous rendre à celui qu'on ne recouvre point (juand on l'a perdu. ^ Qui le doit mieux savoir que moi , qui n'ai fait qu'empoisonner les douceurs de ma vie en pensant \ mettre le comble? Laisse donc dire les méchants qui montrent leur fortune et cachent k;ur cœur ; «-l sois sûr que s'il est un seul exemple du bonheur sur
la terre, il se trouve dans un homme de bien. Tu re-. cas du ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon et honnête : n'écoute que tes propres désirs , ne suis que tes inclinations naturelles; songe surtout à nos premières amours : tant que ces moments purs et délicieux reviendront à ta mémoire, il n'est pas possible que tu cesses d'aimer ce qui te les rendit si doux, que le charme du beau moral s'efface dans ton ame, ni que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des moyens indignes de toi. Comment jouir d'un bien dont on auroit perdu le goût? Non , pour pouvoir posséder ce qu'on aime , il faut garder le même cœur qui l'a aimé.
Me voici à mon second point; car, comme tu vois, je n'ai pas oublié mon métier. Mon ami , l'on peut sans amouravoir les sentiments sublimes d'une ame forte : mais un amour tel que le nôtre l'anime et la soutient tant qu'il brûle; sitôt qu'il s'éteint elle tombe eu langueur, et un cœur usé n'est plus propre à rien. Dis-moi , que serions-nous si nous n'aimions plus? Eh ! ne vaudroit-il pas mieux cesser d'être (jue d'exister sans rien sentir? et pourrois-tu te résoudre à traîner sur la terre 1 insipide vie d'un liomme ordinaire , après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une ame humaine? Tu va* habiter de grandes ville», où ta figure et ton âge, encore plus que ton mérite , tendront mille embûches à ta fidélité; l'insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse, et te plaira sans t'abuser. tu ne chercheras point l'amour, mais 1rs plaisirs; tu les goûteras séparés de lui et ne les pourras reeonnoître. .le ne sais si tu retrouvera» ailleurs le
fio LA NOUVELLE HÉLOISE.
cœur de Julie, mais je te délie de jamais retrourer auprès d'une autre ce (|ue tu sentis auprès d'ellcj L'cpuisement de ton aine t'annoncera le sort que je t'ai prédit ; la tristesse et l'ennui t'accableront au sein des aniuscuieuts frivoles; le souvenir de no» premières amours te poursuivra malgré toi ; mon image cent fois plus belle que je ne fus jamais viendra tout-à-coup te surprendre. A l'instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs , et mille regrets amers naîtront dans ton coeur. Mou hien-aimé , mou doux ami , ah ! si jamais tu m'oublies... hélas ! je ne ferai qu'en mourir ; mais toi tu vivras vil et malheureux, et je mourrai trop vengée.
Ne l'oublie donc jamais cette Julie qui fut à toi , et dont le cœur uc sera point à d'autres. Je ne puis rien te dire de plus dans la dépendance où le ciel m'a placée. Mais après t'avoir recommandé la fidélité , il est juste de te laisser de la mienne le seul page qui soit en mou puu\oir. J'ai consulté, nou mes devoirs , mou esprit égaré ne les counoît plus, mais mon cœur, dernière règle de qui n en .sauroit plus suivre ; et voici le résultat de ses inspirations. .Te ne t'épouserai jamais sans le consentement de mou père, mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement; je t'en donne ma parole ; elle me sera sacrée quoi qu'il arrive, et il u y a poiut de force humaine qui puisse m'y faire manquer. Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence. "Va , mon aimable ami , chercher sous les auspices du tendre amour uu sort liiçnc de le couronner. Ma destinée est dans les mains
SECONDE PARTIE. 6i
autant qu'il a dépendu de moi de ly mettre , et gainais elle ne changera que de ton aveu.
v/ QUAL fiamma di }»lorla , d'onore , Scorrer sento pcr tulte le vene , Aima grande , parlando cou te (i).
Julie , laisse -moi respirer; tu fais bouillonner raonsang, tu me fais tressaillir, tu me fais palpiter; ta lettre brûle comme ton cœur du sajut amour de la vertu, et tu portes au fond du mien son ardeur céleste. Mais pourquoi tant d'exhortations où il ne falloit que désordres? Crois que si je m'oublie au point d'avoir besoin de raisons pour bien faire , au moins ce n'est pas de ta part , ta seule volonté me suffit. Ignores-tu que. je s^nai toujours ce qu'il te plaira, et que je ferois le mal même avant de pouvoir te désobéir? Oui, jaurois brùh- le Capitule si tu me l'avois commando , parcequc je t'aime plus (jue toutes choses. Mais sais-lu bien pourquoi je t'aime ainsi? Ah! llUe incomparable ! c'est parccque tu ne peux rien vouloir que il'honnêle , et que l'amour delà vertu rend plus invincible celui que j'ai pour tes charmes.
(i) O de quelle flamme d'honneur et de gloire je sens embraser tout mon siang, aaie grande, en parlant avec loi!
Hoov. nKi.oisF., 1. 0
f.2 LA NOUVELLE HÉLOISE.
Je pars , encouragé par reugagement que tu viens de prendre , et dont tu pouvois t'épargucr le détour ; car promettre de n'être à personne sans mon consentement, n'est-ce pas promettre de n'être qu'à moi? Pour moi , je le dis plus librement , et je t'en douae aujourd'hui ma foi d'homme de bien, qui ne sera point violée. J'ignore, dans la carrière où je vais m'essayer pour te complaire, à quel sort la fortune m'appelle ; mais jamaisles nœuds de l'amour ni de l'hymen ne m'uniront à d'autres qu'à Julie d'Etange ; je ne vis, je n'existe que pour elle, et mourrai libre ou son époux. Adieu; l'heure presse, et je pars à l'instant.
J'arrivai hier au soir à Paris, et celui qui ne pouvoit vivre séparé de toi par deux mes en est maintenant à plus de cent lienes. O Julie, plains moi , plains ton malheureux ami. Quand mon sang en longs ruisseaux auroit tracé cette route immense , elle m'eût paru moins longue , et je n'anrois pa» senti défaillir mon ame avec plus dé langueur. Ah î si du moins je conuoissoisle moment qui doit nous rejoindre ainsi que l'espace qui nous sépare, je compenserois l'éloignement des lieux par le progrès du temps, je compterois dans chaque jour ôté de ma vie les pas qui m'auroient rapproche de toi. Mais cette carrière de douleur est couverte des ténèbres de l'avenir ; le terme qui doit la borner »e
dérobe à mes foibles yeux. O doute ! 6 supplice ! I\Ion cœur inquiet te cherche et ne trouve rien. I-e soleil se levé et ne me rend plus l'espoir de te voii-; il se couche et je ne t'ai point vue ; mes jours vuides de plaisir et de joie s'écoulent dans une longue nuit. Tai beau vouloir ranimer en moi l'espérance éteii;te, elle ne m'offre qu'une ressource incertaine et (les consolations suspectes. Chère et tendre amie de mon cœur , hélas ! à quels maux faut-il m'attendrc , s'ils doivent égaler mon bonheur passé I
Que cette tristesse ne t'alarme pas, je t'en conjure , elle est l'effet passager de la solitude et dt-s réllexions du voyage. Ne crains point le retour de mes premières foiblesses : mon cœur est dans la main , ma .Iulie ; et, puisque tu le soutiens , il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta dernière lettre , est que je me trouve à présent porté par une double force : et quand l'amour auroit anéanti la mienne, je ne laisserois pas d'y gagner encore; car le courage qui me vient ;le toi me soutient beaucoup mieux que je n'a urois pu me soutenir moi-même.. Te suis convaincu <|u'il n'est pas bon (|ue l'homme soit seul. Les anics humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix; et Ja force unie des amis, comme celic des lames d'un aimant artificiel , est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces pa*ticulicrcs. Divine amitié , c'est là ton triomphe. Mais qu e.st-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l'énergie de l'amilie des liens cent fois plu» sacrés.'' Où sont-ils ces hommes gruiisiers qui ne prennent les transports de l'amour
cjue pour une lîevre des sens , pour un désir de la nature avilie? Qu'ils viennent, qu'ils observent . qu'ils sentent ce qui se passe au fond dfe mon cœur ; qu'ils voient un amant malheureux éloigné de ce qu'il aime , incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicité perdue , mais j)ourtaut animé de ces feux immortels qu'il j)rit dans tes yeax et qu'ont nourris tes sentiments sublimes ; prêt à braver la fortune, à 'souffrir ses revers, à se voir même privé de toi, et à faire des vertus que lu lui as inspirées le digne ornement de çéfté empreinte adorable qui ne s'effacera jamais de son ame. Julie, fil! qu aurois-je été sans toi? La froide raison m'eut éclairé peut-être ; liede admirateur du bien , je l'aurois du moins aimé dans autrui. .îe ferai pins, je saurai le pratiquer avec zèle ; et , pénétré de tes sage* leçons , je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus , O quels hommes nous serions tous , si le monde étoit pleiu de Julies et de cœurs qui les sussent aimer!
En méditant en route sur ta dernière lettre, j'ai lésolu de rassembler en un recueil toutes celles que lu m'as écrites, maintenant que je ne puis plus recevoir tes avis de bouche. Quoiqu'il n'y en ait pas une que je ne sache par cœur, et bien jiar cœur, tu peux m'en croire, j'aime pourtant à les relire sans cesse, ne fût-ce que pour revoir les traits de cette inaiu chérie qui seule peut faire mon bonheur. Mais îiisensibleraeul le papier s'use, et , avant qu'elle» soient déchirées, je ve;ix les cojiier toutes dans un livre blanc que je virns de choisir exprès pour cela. 11 cal asùCïyrosj majsjcsougj à l'aveuir, cl j'ca-
père ne pas mourir assez jeune pour me boruer à ce volume. Je destine les soirées à cette occupatiou charmante, et j'avancerai lentement pour la prolonger. Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours; il sera mon manuel dans le monde où je vais entrer ; il sera pour moi le contre-poison des maximes qu'on y respire; il me consolera dans mes maux ; il préviendra ou corrigera mes fautes ; il m'instruira durant ma jeunesse; il m'édilie^ra dans tous les temps ; et ce seront à mon avis les premières lettres d'amour dont on aura tiré cet usage.
Quant à la dernière que j'ai présentement sous les yeux, toute belJe qu'elle me paroît, j'y trouve pourtant un article à retranciier. Jugement déjà fort étrange : mais ce qui doit l'être encore plus , c'est que cet article est précisément celui qui te regarde, et je te reproche d'avoir même songé à l'écrire. Que me parlcs-tu de fidélité, fie constance? Autrefois tu connoissois mieux mon amour et tou pouvoir. Ah! Julie, inspires-tu des sentiments périssables? et quand je ne t'auroisricnpromis, pourrois-je cesser jamais d'être à toi ? Non , non ; c'est du premier regard de tes yeux, du premier mot de ta bouche , du premier transport de mon cœur, que s'alluma dans lui cette flamme étcrucllc que rien ne peut plus éteindre. Ne t'eussé-jc vu (jue ce premier instant , c'en éloit déjà lait, il étoit trop tard pour pouvoir jamais t'oublier. Kt je t'oublierois ra;iintcnantl mainlenanl qu'enivré de mon bonheur pa.ssc son seul souvenir suffit pour me le rendre encore ! maintenant qu'oppressé du poids de tes rhnrmcs je ne respire qu'en eux! uiaiiilrtmnt que ini première
ame est disparue , et que je suis animé de celle fjne tu m'as donnée 1 maintenant, ô Julie, que je me dépite contre moi de t'exprimer si mal tout ce ({ue je'sens! Ah! que toutes les beautés de l'univers tentent de me séduire ; en est-il d'antres que la tienne à mes yeux ? Que tout conspire à l'arracher de mon cœur ; qu'on le perce , qu'on le déchire , qu'on brise ce fîdele miroir de Julie , sa ])nre image ne cessera de briller jnsqufs dans le dernier fragment ; rien n'est capable de l'y détruire. Non, la suprême puissance elle-même ne sauroit aller jusques-lù ; elle peut anéantir mon ame , mais non pas faire qu'elle existe et cesse de t'adorer,
Mylord Edouard s'est chargé de te rendre compte ù son passage de ce qui me regarde et de ses projets en ma faveur : mais je crains qu'il ne s'acquitte mal de cette promesse par rapport à ses arrangements ])résents. Apprends qu'il ose abuser du droit que lui donnent sur moi ses bienfaits, pour les étendre au-delà même de la bienséance. Je me vois , par une pension qu'il n'a pas tenu à lui de rendre irrévocable , en élat de faire une ligure lort au-ilessns de ma naissance; et c'est peut-être ce que je serai forcé de faire à Londres pour suivre ses vues. Pour ici où nulle affaire ne m'attache , je continuerai i\c vivre à ma manière, et ne serai point tenté d'employer en vaines dépenses l'excédent de mon enlrelien. Tu me las aj)pris, ma .Iulic, les premiers besoins ou du moins les plus sensibles sont ceux d'un cœur bienfaisant ; et tant que quelqu'un manque du nécessaire, qnel honnête homme a du snperUu?
(i)J'entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m'offre qu'une solitude affreuse , où règne un morne silence. Mon ame à la presse cherche à s'y répandre, et se trouve par-tout resserrée. Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul, disoit un ancien : moi, je ne suis seul que dans la foule , où je ne puis être ni à toi ni aux. autres. Mon cœur voudroit parler , il sent qu'il n'est point écouté; il voudroit répondre , on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu'à lui. .le n'entends point la langue du pays, et personne ici n'entend la mienne.
Ce n'est pas ((u'on ne nie fasse beaucoup d'ac-
1(1) Sans préveuir le jugemeut du lecteur et celui de Julie sur ces rclatious, je crois pouvoir dire que si j'avo'is à les faire , et que je ne les fisse pas meilleures , je les ferois du moins fort différentes. J'ai été plusieurs fois sur le ])oiut de les oter et d'en substituer dv ma façon; enfin j<; l<s laisse, et je rae vante «le c»; courage. Je me dis ([u'un jiune homme de vinL,'t-quatre ans entrant <lans le monde uedoitjias le voirconinie le voit un lioinine de cinquante, à qui l'expérience n'a que trop apjiris à âp couuoîlrc. Je me dis encore (£ue , sans y avoir fait un fort ^raud rôle, je ne suis pourtant plus dans le eas d'* 11 ])ouvoir parler avec impartialité, f^aissons donc ces lettres comme olles sont ; que les lieux communs usés restciii ; que les observations triviales restent; c'est, un petit mal (|ue tout eela ; mais il importe à l'ami delà vérité «jue, jusqu'à la fin do sa vie, ses passion» ne souillent point se» écrits.
r.S LA ISOUVELLE HELOISE.
cueil , d'amitiés , de prévenances , et que mille soins ofUcieux n y semblent voler au-devant de moi ; mais c'est précisément de quoi je me plains. Le moyen d'être aussitôt l'ami de quelqu'un qu'on n'a jamais vu? L'honnête intérêt de l'humanité, l'épancheraent simple et touchant d'une ame franche , ont on langage bien différent des fausses démonstration» de la politesse et des dehors trompeurs que l'usage du monde exige. J'ai grand'peur que celui qui , dès la première vue, me traite comme un ami de vingt ans, ne me traitât^ an bout de vinijt ans, comme un inconnu, si j'avois quelque important service à lui demander ; et quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre j tant de gens, je présumerois volontiers qu'ils n'en prennent à personne.
Il y a pourtant de la réalité à tout cela ; car le Français est naturellement bon , ouvert , hospitalier, bienfaisant: mais il \ a aussi mille manières île parler qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mille offres apparentes qui ne sont faites que pour être refusées , mille espèces de pièces que la politesse tend à la bonne foi rustique. .le n'entendis jamais tant dire. Comptez .sur moi dans l'occasion, disposez de mon crédit, de ma bour.se, de ma maison, de mon équipage. Si tout cela étoit sincère et pris au mof , il n'v anroit pas de peuple moins attaché à la propriété; la communauté des biens seroit ici presque établie ; le plus riche offrant sans cesse, et le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettroit naturellement tle niveau, et Sparte eût même eu des parlâmes moins égaux qu'ils ne seroient à Paris. Au lieu de ctia ,
SECONDE PARTIE. (ig
c'est peut-être la ville da mouile où les fortunes sont le plus inéi^ales, et où re;^aent à la fois la plu» somptueuse opulence et la plus déplorable misère. II n'en faut pas davautage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semhlr toujours aller au-devant des besoins d'autrui , et cette facile tendresse de cœur qui contracte eh un moment des amitiés éternelles.
Au lieu de tous ces sentiments suspects et de cette confiance trompeuse, veux-je cberchcr des lumières et de l'instruction? c'en est ici l'aimable source; et l'on est d'abord enchanté du savoir et de la raison qn^on ti-ouvc dans les entretiens, non seulement des savants et des gens de lettres , mais des hommes de tous les états , et même des femmes : le ton de la conversation y est coulant et naturel ; il n'est ni pesant ni frivole ; il est savant sans pédanterie , gai sans tumulfe, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertation's ni des épigrammes; on y raisonne sans argumenter : on y plaisante sans jeu de mots ; on y associe avec art l'esprit et la raison, les maximes et ks baillies , la satyre aiguë , l'adroite flatterie, et la morale austère. On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire; on n'approfondit point les questions de peur d'ennuyer ,on les propo.'ie comme <n passant , on les traite avec rapidité ; la précision mené à l'élégance ; chacun dit son avis et l'appuie en peu de mots ; nul n'attacpie avec chairni- tcliii d'autrui , nul ne défend opiniâtrement le sien ; ou di.ncnle pour s'éclairer, <m s'arrèle avant la dispute, tUacun s'iuslruil, chacun saïuusi' ; tous s eu vont
contents, et le sage même peut rapporter de ces entretiens dcssuje.'s dignes d'être médités en silence. Mais an fond que penses-tu qu'on apprenne dans ces conver.sations si charmantes.^ à juger sainement des choses du inonde .•* à bien user de la société.^ à connoitre au moins les gens avec qui l'on vit? Rien de tout cela , ma Julie ; on y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu , à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à l'erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour. Il n'est point nécessaire de connoitre le caractère des gens, mais seulement leurs intérêts, pour deviner à -peu -près ce qu'ils diront de chaque chose. Quand un homme parle , c'est pour ainsi dire son liabit et non pas lui qui a un sentiment; et il en changera sans façon tout aussi souvent que d'étal. Donnez-lui tour-à-tour une longue perruque, un habit d'ordonnance, et une croix pectorale ; vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zcle les lois, le despotisme , et l'inquisition. Il y a une raison commune pour la robe , une autre pour la finance , une autre pour l'épée. Chacune prouve très bien que les deux autres sont mauvaises, conséquence facile à tirer pour les trois (i). Ainsi nul ne dit jamais ce qu'il pense, mais ce qu'il lui convient de faire penser à autrui ;
(i) On doit passer ce raisonnement à nn Suisse qui voit son pays fort l)irn f^ouvernésans qu'aucune des Jrnis professions y soif établie. Quoi ! l'état peut-il subsister j.ans défenseurs? >V)n , il faut des défenseurs à l't-lnt; mais tous les citoyens doivent être soldats par devoir,
SECONDE PARTIE. n,
et le zèle apparent de la vérité n'est jamais en eux c[ue le. masque de l'intérêt.
Vous croiriez que les gens isolés qui vivent dans, l'indépendance ont au moins un esprit à eux : point du tout ; autres machines qui ne pensent point , et qu'on fait penser par ressorts. On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de leurs coteries , de leurs amis', des femmes qu'ils voient, des auteurs qu'ils connoissent ; là-dessus on peut d'avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paroîtré et qu'ils n'ont point lu , sur une pièce prête à jouer et qu'ilji n'ont point vue, sur tel ou tel auteur qu'ils ne connoissent point , sur tel ou tel système dont ils n'ont aucune idée ; et , comme la pendule ne se monte ordinairement que pour ■vingt-quatre heures, tous ces gens-là s'en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce (Qu'ils penseront le lendemain.
Il y a ainsi un pet II nombre d'hommes e( de femmes qui pensent pour tous les autres, et pour lesquels tous les- autres parlent et agissent ; et comme chacun songe à son intén't , personne au bien commun , et que les intérêts particuliers sont toujours opposé* entre eux , c'est un choc perpétuel de brigues et de cabales, un flux et ve/lrx de préjugés, d'opinions contraires, où les plu» écbauffés , aninjés par les antres, ne savent presrpic jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugemcnis, ses
aucun par métier. Les mêmes hommes, chez les Romains et chez h-s (irocs, étoient officiers au camp , magistrats à la ville, et jamais ces deux fonctions ne (ureni mii'ux remplies que quand ou ne rounoissoit pas ces bizarres préjui^'cs d'éfafs qui les séparent et les déshonorent.
principes , q^ai ne sant point admis ailleurs. L'iionnètc homme d'une maison est un frippou ilans la maison voisine : le bon , le mauvais , le beau , le laid , la yérité , la vertu , n'ont qu'une existence locale et circonscrite. Quiconque aime à se rcpaudre et fréquente, plusieurs sociétés doit être plus llexible qu'Alcibiade , changer de principes comme d'assemblées, modifier son esprit pour ainsi dire à cha-^ que pas, et mesurer ses maximes à la toise ; il faut qu'à chaque visite il quitte en entrant son ame , s'il en a une, qu'il en prenne une autre aux. couleurs de la maison, comme uu laqtuiis prend uu habit de livrée j qu'il la pose de même en sortant , et reprenne .s'il veut, la sienne jusqu'à nouvel échange. Il y a plus ; c'est que chacuu se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu'on s'avise de le trouver mauvais. On a des principes pftur la conversation et dautres pour la pratique , leur op])qi)ition ne scandalise personne , et l'on est convenu qu'ils ne se ressembleroient point entre eux : on n'exige pas même d'un auteur, sur -tout d'un moraliste, qu'il parle comme ses livres ,, ni qu'il agisse comme il parle; ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes ditïércutes , qu'il n est point obligé de concilier. Eu nn inot;, tout est absurde , et rien ne choque , parcec^u'on y est accoutumé ; et il y a même à cette inconséqucuce une sorte de bon air dont bien des jrcns se font honneur. Lu effet, quoifjue tous prêchent avec zrlc les maximes de leur profession , tous se piquent d'avoir le ton d'une atiire : le robiu prend l'air cavalier ; le fin.nncier fait le seigneur; l'évêtjue a le propos galant ;
] homme de cour parle de philosophie; l'homme détat de bel esprit : il n'y a pas jusqu'au simple artisan, qui ne pouvant prendre un autre ton que le .sien, se met en noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais. Les militaires seuls , dédaignant tous les autres états , gardent sans façon le ton du leur, et sont insupportables de bonne foi. Ce n est pas que M, de Murait n'eût raison quand il donnoit la préférence à leur société : mais ce qui étoit vrai de son temps ne l'est plus aujourd'htii. Le progrés de là littérature a changé en mieux le ton général ; les militaires seuls n'en ont point voulu changer; et le leur , qui étoit le nieilleur auparavant, est enfin devenu le pire (i). i^» ''' Ji-jin' m 'tfr
Ainsi les honïmes à qui l'on parle"1ie sont point vcnx. avec qui l'on converse ; leurs Sentirûents ne j);n tent point de leur cœur , leurs lumières ne sont pointdansleuresprit, leurs discoursne représentent point leurs pensées ; on n'apperçoit d'eux que leur ligure , et l'on est dans une assemblée à -peu -près comme devant un tabh>au mouvant où le spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.
Telle est l'idée que je me suis formée de la grande »ociété sur celle que j'ai vue à Paris : cette idée est peut-être plus relative à ma situation particulière
(i) Ce jugement, vrai ou faux, ne peut s'entendre que des subalternes , et de ceux qui no vivent pas à Pari», car tout ce qu'il y a d'illustre dan» le roy^iunie est aa scrvico , et la cour même est toute militaire. Mais il jT a une grande différence, pour les nianirrrs que l'on COnlractf , entrr faire campagne ru temps do gurrr»* , tt paiser sa vie dans des garnisno!!.
KOUV. HKLOiSr.. 1. 7
7< IwV NOIJVELLl' lIlsLOISE.
fju'au vériîablt; élat di"s cUo-s^s ^ t*t se.reforiuera sans «li»uie sur xle ilouvi'lles lainières. D'uilleuri» je ut; Cn'-quenîe qne les 5oei«;tc.-* où les amis de m^ lord lùloii.nrd m'cml introduit, et j<) suis ec>nvaincu «ju'il faut descendre dans d'autres Klats pt>ui: coauoitre les vérilables mœurs d'un pays ;car«,'tîlles des riche» sont j^resque par-tout les mêmes. Je ttchcrai de mectaircir mieux dans la suite. Kn étendant , jup^e si j'ai raison d'appeler cette ioulc un désert , et de ra'effrayer d lïne solitude où je ne trouve qu'une va^ue appareuce de sexitimui^j^.^t de vérité, qui«r clijangc à chaque iusianf ctse détruit elle-même,, où • je n'app«rçois,que la.r\es et fantômes qui frappent l'œil un moment et disparoisseat aussitôt qu'on le» . veut saisir... Ittsqnes ici j'ai vu beaucoup de masques , quand verrai-jè des visages d honiuiesi'
V J u 1 , mon ami, nous serons nais malgré notre éloignemeut; uousscroas heureux eu depii du sort. (r^est l'union des cceurs qui tait leur vcx-itablc iélicité; leur attraction ne counoit poiut la loi des distances , et les nôtres se loucbero.ent aux deux bouts lia monde. Je trouve comme toi rjue ies amants ont mille moyens d'adf)ucir le sentiment de l'absence et de se rapprocher uu moment : quelquefois même m s<* voit plus souvent encore que quatid on se voyoit tous lej jours; car sitôt qu'nn des deux est seul, a
riiistaat tous deux sont ensemble. Si tu goules ce plaisir tous les soirs , je le goûte cent fois le jour ; je vis plus solitaire, je suis environnée de tes vestiges, et je ne saurois iixer les yeux sur les objets i|ui m'entourent , sans te voir tout autour de moi.
Qui caatô dolcemente , et qui sassise ; Qui si rivolse , e qui ritenne il passo ; Qui co' begli occhi mi trafisse il core ; Qui disse uua parola, e qui sorrise (i).
Mais loi , sais -tu l'arrêter à ces situations paisibles? sais-tu goûter un amour tranquille et tendre qui parle au cœur sans émouvoir les sens ? et tes rc- };rets sont-ils aujourd'hui plus sages que tes désirs ne l'étoient autrefois? Le ton de ta première leUie me fait trembler. .Te redoute ces emportements ti ouipeurs, d'autant plus dangereux que l'imagination qui les excite n'a point de boines , et je crains que lu n'outrages la .Tulie ù force de i'aiiuer. Ab ! lu ne sen.s pas , non , ton cœur peu délicat ne sent pas combien l'amour s'offense d'nn vain bominage , lu ne songes ni que ta vie est à moi , ni qu'on ct)urt souvent à la mort en croyant servir la nature. Homme sensuel , ne sauras - lu jamais aimer ? Rappelle - toi , rappelle-toi ce sentiment si calme et si doux qne lu connus mie fois et que tu décrivis d'un ton si touchant et si tendre. S'il est le plus (hli
(i) C'est ici qu'il clianta d'un ton si doux ; roilà le siège où il s'assit ; ici il inarclioit , et là il s'arn^la ; iei , «l'un regard trudre il me pei(;a le cœur; tti il nu- dit lui mot , el là je le vis bourire. l*jîxttAR.yuu.
;6 LAINOLVELLEHÉLOISE.
cieax qu'ait j$iDiais savouré l'amour heureux , il est le seul permis aux amauts séparés; et r|uan(I on la pu coûter un moment, on n'en doit plus re:jretter d'autre. Je me souviens des réflexions que nous faisions , en lisant ton Plutarque , sur un goût dépravé qui outrage la nature: quand ces tristes plaisirg n'auroient que de n'être pas partagés , c'en seroit assez, disions - nous , pour les rendre insipides et méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d'une imagination trop active, elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux I de quoi jouis-tu quand tu es seulà jouir ? ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. Oamourl les tiennes sont vives, c'est l'union des amcs qui les anime, et le plaisir qu'on donne à ce qu'on aime fait valoir celui qu il nous rend. Dis-moi , je te prie, mon cher ami , eu quelle langue on plutôt en quel jargon est la relation de ta dernière lettre .'' Ne seroit-ce point là par hasard du bel esprit ? Si tu as dessein de t'en servir souvent avec moi, tu devrois bien m'en envoyer le dictionnaire. Qu'est-ce, je te j)rie , que le sentiment de liiabit d'un homme? qu'une ame qu'on prend comme un habit de livrée .•' que des maximes qu'il faut mesurer à la toise .-* Que veux-tu qu'une pauvre Suissesse entende à ces sublimes ligures.*' Au lieu de prendre comme les antres des anies aux couleurs des maisons , ne voudrois-tu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays .•• Prends garde , mon bon ami , j'ai peur quelle n'aille pas bien sur ce fond-là : à ton avis , les traslati du cavalier JMarin . dont tu t'es si sonvent moqué , approchèrent -ils jaroiis de ce« métaphores? «t si l'on peut faire opiner l'habit
d un homme dans une lettre , pourquoi ne feroit-on pas suer le feu (i ) dans un sonnet ?
Observer en trois semaines toutes les sociétés d'une grande ville, assigner le caractère des propos qu'on y tient, y distinj^uer exactement le vrai du faux, le réel de l'apparent, et ce qu'on y dit dé ce qu'on y pense, voilà ce qu'on accaseles Français de '.lire quelquefois chez les autres peuples, mais ce fju'nn étranger ne doit point faire chez eux ; car il5< > a lent bien la peine d'être étudiés posément. Je n*ap- ]H ouve pas non plus qu'on dise du mal du pays où
I itii vit et où l'on est bien traité ; j'aimerois mieux qu'on se laissât tromper par les apparences que de îuoraliser aux dr^peus de ses hôtes. Enlln, je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d'esprit : je crains toujours que sans y songer il ne sacrifie \gi vérité des choses à l'éclat de» pensées, et ne fasse jouer sa phrase aux dépens de la justice.
Tij ne l'ignores pas ,mon ami , l'esprit , dit notre Murait, est 1« manie des français : je te trouve du penchant à la même manie, avec cette iliflérence qu'elle a chez eax de la grâce . et que de tous les peuples du monde c'est à nous qu'elle sied le moins.
II V a de la recherche et du jeu dans plusieurs de tes lettres: je ne parle point de ce tour vif et de ces expressions animées qu'inspire la force du sentiment ; i<» parle de<»'tl(' •^enlillesse de. style qui,n'clan; poin naturelle , ne vient d'elle-même à personne , et mar-
'■* (i) Sudate, o forhi , a pn-paiar mcialli. •**'i (Vers d'un nouin-l «lu eavalirr .Marin.).
que la prétention de celui qui s'en sert. Eh dieu I de» prétentions avec ce qu'on aime I n'est-ce pas plutôt dans l'objet aimé qu'on les doit placer? et n'cst-on jjas glorieux soi-même de tout le mérite qu'il a de plus que nous? Non, si l'on anime Its conversations indifférentes de quelques .saillies qui passent comme des traits , ce n'est point entre deux amnnts que ce langage est de saison ; et le jargon lleuri de la galanterie est beaucoup plus éloigné du sentiment que le ton le plus simple qu'on puisse prendre. J'en appelle à toi-même : l'esprit eut-il jamais le temps de se montrer dans nos tête-à-tête ? et si le charme d'un entretien p.issionné l'écarté et l'empêche deparoître , comment des lettres, que l'absence remplit toujours d'un peu d'amertume et où le cœur parle avec plus d'attendrissement , le pourroient-elles supporter ? Quoique toute grande passion soit sérieuse et que l'excessive joie elle-méxne arrache des pleurs plutôt que des ris , je ne veux pas pour cela que l'amour soit toujours triste, mais je veux que sa gaietc- soit simple, sans ornement, sans art , nue comme lui, en un mot , qu'elle brille de se> propres grâces, et non de la parure du bel esprit.
L'inséparable , dan.s la chambre de laquelle je t'écris celle lettre, pr**lcnd que j'étois , eu la commençant, dans c'^t état d'enjouement que l'amour ins])ire ou tolère ; mais je ne sais ce qu'il est devenu. A mesure que javancois , une certaine lanjjueur s'emparoit de mon ame , et me lai.ssoit à peine la force de l't crire les injures fjue la mauvaise a voulu t'fidres&er i car iJ est Lon de t'uverlir que ta critique
de la critique est bien plus de sa façon que de la mienne ; elle m'en a dicté sur-tout le premier article en riant comme une folle , et sans me permettre d'y rien changer. Elle dit que c'est pour t'apprendre à manquer de respect au Marini , qu'elle protège, et que tu plaisantes.
Mais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne humeur.'' c'est son prochain mariage: le contrat fut passé hier au soir , et le jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour fut gai , c'est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fille si bouffonuement amoureuse ; ce bon M. d'Orbe , à qui de son côté la tète en lourue, est enchanté d'un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n'étois autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie, et prend pour un chef- d'œuvre de l'amour l'art d'égayer sa maîtresse. Pour elle , on a beau la prêcher , lui représenter la bienséance, lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave , et faire un peu mieux les honneurs de l'état qu'elle est prête à quitter ; elle traite tout cela d«' soties sima;^frées ; elle soutient en face à M. d'Orbe cjue le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeur du monde , et qu'on ne sauroit aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges, et je parie bien que les pleurs lie la nuit paient les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l'amitié ; elle va commencer une manière de vivre différente de relie qui lui fut rher«;clle étoit contente et tranquille , elle va courir le» hasards aux-
8o LA NOUVELLE HÉLOISE. quels le meilleur mariage expose ; et quoi qu'elle eu dise, comme une eau pure et calme commence à se troubler aux approches de l'oraj^e, sou cœur timide et chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.
O mon ami , qu'ils sont heureux ! Ils s'aiment ; ils vont s'épouser ; ils jouiront de leur amour sans obstacles, sans craintes, sans remords. Adieu , adieu; je n'en puis dire davantage.
P. S. Nous n'avons vu mylord Edouard qu'un moment , taut il étoit pressé de continuer sa route : le cœur plein de ce que nous lui devons , je voulois lui montrer mes sentiments et les tiens ; mais j'en ai eu une espèce de honte. En vérité c'est faire injure à un homme comme lui de le remercier de rien.
vluE les passions impétueuses rendent les hommes enfants ! Qu'un amour forcené se nourrit aisénu-iit de chimères ! qu'il est aisé de donner le change ;'t des désirs extrêmes par les plus frivoles objets! J ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m'auroit causés ta présence ; et dans remporlement de ma joie un vain papier me tenoitlieu de toi. l^n «les plus grands maux de l'absence , et le seul auquel la rai-jon ne peut rien, c'est l'inquiétude sut l'état actuel de ce (ju'ou aime . sa sauté , sa vie, sou rcpoi.,
SECONDE PARTIE. 8i
s')Ti amour , tout écliappe à qui craiut de tout perdre ; on n'est pas plus sur du présent que de l'avei:ir , et tous les accidents possibles se réalisent sans esse dans l'esprit d'un amant qui les redoute. Eniln je respire , je vis ; tu te portes bien, tu m'aimes : ou plutôt il y a dix jours que tout cela étoit vrai ; niais qui me rcpondi-a d'aujourd'hui .*' O absence ! < ) tourment ! ô bizarre et funeste état où Ion ne peut jouir que du moment passé , et où le présent n'est ])oiut encore !
Quand tu ne m'aurois pas parlé de l'inséparable , j'aurois reconnu sa malice dans la critique de ma relation , et sa rancune dans l'apologie du Marini ; mais s'il m'étoit permis de faire la mienne, je ne resterois pas sans réplique.
Premièrement , ma cousine ( car c'est à elle qu'il faut répondre ) , quant au style , j'ai pris celui de la chose; j'ai fâché de vous donner à la fois l'idée et l'exemple du ton des conversations à la mode; et, Hiiiv;mt un ancien précepte, je vous ni écrit à-peuprc» comme on j)arle en certaines sociétés. D'ailleurs ce n'est pas l'usape des ligures, mais leur choix, que je blâme dans le cavalier Marin. Pour peu qu'on ait de chaleur dans l'esprit, on a besoin de métaphores et d'expressions figurées pour se faire entendre. Vos lettres mêmes en sont pleines sans que vous y songiez , et je soutiens qu'il n'y a qu'un géomètre et un sot qui puissent parler sans figures. En effet , tin inêm-î jugement n'est -il pas susceptible de cent d»'gré« (le force ;' Kl comment déterminer celui de ers degrés qu'il doit avoir, sinon par le tour (|u'on lai donne? Mes propres phrases me fout rire, je
l'avoue, et je les trouve absurdes, grâces au solu que vous avez pris de les isoler ; mais laissez-les ou je les ai mises, vous les trouverez claires et mrme énergiques. Si ces veux éveillés que vous savez si. bien faire parler étoient séparés l'un de l'autre , et de votre visage, cousine , que pensez-vous qu'il», diroient avec tout leur feu ? Ma foi ,rieii du tout , pas même à M. d'Orbe.
La première chose qui se présente à observer liaus uu pays où l'on arrive, n'est-ce pas le ton général de la société .'' Hé bien ! c'est aussi la preniiero observation que j'ai faite dans celui-ci , et je vous ai pa^lé de ce qu'on dit à Paris, et non pas de ce fju'ou y fait. Si j'ai remarqué du contraste entre les discours, les sentiments et les actions des honnêtes gens, c'est que ce contraste saute aux. yeux ;iu premier instant. Quand je vois les mêmes hommes changer de maximes selon les coteries, molinistcs dans l'une, jansénistes dans l'autre, vils courtisans chez un ministre, frondeurs muiins chez un raé- «'outenl ; quand je vois un liojnme doré décrier le luxe, un lîuancier les impôts, un prélat le dérèglement; quand j'entends une femme delà cour p;irler de modestie, un grand seigneur de vertu, uu auteur de simplicité, uu abbé de religion, et que ces absurdités ne cho(jU('iit personne; ne duis-jepas conclure à l'instant (ju Dn ne se soucie pas pins ici' d'entendre la vérité que de la dire, et que loin de vouloir pcrsnailer les autres (juand on leur parle, on ne «licrchepas même à leur faire penser qu'on «roit oe (juc l'on leur dit.^
JMais c cot assez j)lai5aulcr avec la cuuâiuc. Jtt
laisse un ton qui nous est étraager à tous trois , et j'espère que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que celui (la bel esprit. C'est à toi, Julie, qu'il faut à présLMit répondre; car je sais distinguer la critique badine des reproches sérieux.
Je ne conçois pas comment vous avez pu prendre toutes deux le change sur mon objet. Ce ne sont point les Français que je rne suis proposé, d'observer : car si le caractère ^es nations ne peut s^e déterminer que par leurs différences , comment moi , qui n'eu connois encore aucune autre , entrepreirdroi^-Je de peindre celle-ci? Je ne serois pas npn plus si mal-adroit que de choisir la capitale pour le lieu, de mes observations, .le n'ignore pas que les capitales différent moins eatre elles que les peuples , etqueles caractères nalionaux s'y effacent et se cou- . fondent eu grande partie, laut à cause de l'influence commune des cours qui se ressemblent toutes , que par l'effet commun d'une société nombreuse et resserrée , (jui est le même à-peu-près sur tous les hommes, et l'emporte à la fin sur le caractère originel.
Si je voulois étudier un peuple, c'est dans les provinces reculces, où les habitants ont encore leurs inclinations naturelles , (|ue j'irois les observer. Je paicourrois lente/aenl et avec soin plusieurs de ces provinces, les plus éloi|;uées les unes <les autres ; toutes les diflérences que j'obscrvcrois entre elles me donncroient le génie pailicuiier de chacune ; tout ce (ju'elles uuroient <!e commun , et que n'auroient pas les aatrcs peuples, forincroit le g<nie national; et ce (jui se trouywoit par-tout app.ulieu-
8i LA NOUVELLE HÉLOISE.
droit en général à l'honïrae. Mais je n'ai ni ce vasîe r)rojet ni rexpérlence nécessaire ponr le suivre. Mou objet est de connoitre l'homme , et ma méthode d«? l'étudier dans ses diverses relations. Je ne l'ai vu jusqu'ici qu'en petites sO'ciétés, épars et presque isolé sur la terre. .le vais maintenant le considérer entassé par multitudes dans les mêmes lieux, et je commencerai à juger par-là les vrais effets de la société : car s'iJ est constant qu elle rende les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse et rapprochée' mieux ils doivent valoir; et les moeurs, par exemple, seront beaucoup plus pures à Paris que dans le Valais : que si l'on trouvoit le contraire, il faudroit tirer une conséquence opposée.
Cette méthode pourroit, j'en conviens, me meritr encore à la connoissance des peuples , mais par une' voie si longue et si détournée, que je ne serois peut- ' être de ma vie en état de prononcer sur aucun d'euk.' Il faut que je commence par tout observer dans le premier où je aie trouve, que j'assigne ensuite les différences, à mesure que je parcourrai les autres pays; que je compare la France à chacun d'eux, comme on décrit l'olivier sur un saule, ou le palmier sur un sapin , et que j'attende î: juger du jiremier peuple observé que j'aie observé tous les autres.
Veuille donc, ma charmante prêcheuse, distinguer ici l'observation philosophique de la satire nationale. Ce ne sont point les Parisiens que j'étudie, mais les habitants d une grande ville; et je ne sais si ce que j'en vois ne convient pas à Rome et à Londres tout aussi-bieu qu'à Paris. Les re^le.-. de la
morale ne dépendent point des usages des peuples ; ainsi, malgré les préjugés dominants, je sens for» hien ce qui est mal en soi; mais ce mal, j'ignore s'il tant l'attribuer aux Français ou à l'homme, et s'il est l'ouvrage de la coutume oii de la nature. Le tableau du vice offense en tous lieux un oeil impartial, et l'on n'est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il règne, quoiqu'on y soit, que de relever les défauts de l'humauité , quoiqu'on viv* avecles hommes. Ne suis-je pas à présent moi même un habitant de Paris ? Peut-être , sans le savoir , ai-je déjà contribué pour ma part au désordre que j'y remarque; peut-être un trop long séjour y corromproit-il ma volonté même ; peut-être , au bout d'un au, ne serois-je plus qu'un bourgeois, si, pour être digne de toi , je ne gardois l'ame d'uu homme libre elles moeurs d'un citoyen. Laisse-moi donc te peindre sans contrainte des objets auxquels je rougisse de ressembler, et m'animer au pur zèle de la vérité par le tableau de la flatterie et du mensonge.
Si j'étois le maître de me» occupations et de mou sort , je saurois, n'en doute pas, choisir d'autre» sujets de lettres; et tu n'étois pas mécontente de celles que je t'écrivois de Meillerie et du Valais : mais, chère amie , pour avoir la force de supporter le fracas du monde où je suis contraint de vivre, il faut bien au moins que je me cousoleà te le décrire, et que l'idée de le préparer des relations m'excite ù en chercher les sujeis. Autrement le découragcxnv.iii va ra'alteliidre à chaque pas, et il f;indra que l'abandumic tout .si tu ne veux rien voir avec moi, l* nso que pour vivre d'une manière si peu conforme
IIOL'V. IIÛI.OSF. -x. 8
86 LA NOUVELLE HÉL OISE, à mon goût, je fais uu effort qui n'est pas indigne de sa cause; et pour juger quels soins me peuvent mener à toi , souffre que je te parle quelquefois des maximes qu'il faut connoître , et des obstacies qu'il faut surmonter.
Malgré ma lenteur, malgré mes distractions inévitables, mon recueil étoit fini quand ta lettre est arrivée heureusement pour le prolonger; et j'admire , en le voyant si court , combien de choses ton cœur m'a su dire en si peu d'espace. Non, je soutiens qu'il n'y a point de lecture aussi délicieuse, même pour qui ne te connoîtroit pas , s'il avoit une ame semblable aux nôtres. Mais comment ne te p.is «onnoîlre en li.sant tes lettres.'* comment pn'-ter un ton si touchant et des sentiments si leiuires à une autre figure que la tienne .•* A chaque phrase ne voiton pas le doux regard de tes yeux? à chaque motj n'entend-on pas ta voix charmante.-* Quelle autre lue .Tulie a jamais aimé, pensé, parlé, agi, écrit comme elle.** Ne sois donc pas surprise si tes lettres, qui te peignent si bien, font quelquefois sur ton idolâtre amant le même effet que ta présence. En les relisant je perds la raison, ma tête s'égare danj un délire continuel, un feu dévorant me consume mon sang s'allume et pétille , une fureur me faii tressaillir. Je crois te voir, te toucher, te presseï contre mon sein... Objet adoré , lille enchanteresse , source de délices et de volupté, comment, en tf! voyant, ne pas voir les houris faites pour les bien-' heureux?... Ah! viens... .le la sens... Elle m'échappe i et je n'embrasse qu'une ombre... Il est vrai, ch«r«i fmic, tu es trop belle et tu fus Irop tendre poui
mon foible cœur ; il ne peut oublier ni ta beauté , iii tes caresses : tes charmes triomphent de Tabsence y ils me poursuivent par-tout, ils me font craindre la solitude; et c'est le comble de ma misère de n'oser m'occuper toujours de toi.
Ils seront donc unis malgré les obstacles , ou plutôt ils le sont au moment que j'écris! Aimables et dignes époux I Puisse le ciel les combler du bonheur que méritent leur sage et paisible amour, l'innocence de leurs mœurs, l'honnêteté de leurs âmes! puisse-t-il leur donner ce bonheur précieux dont il est si avare envers les cœurs faits pour le goûter l Qu'ils seront heureux s'il leur accorde, hélas ! tout ce qu'il nous ôte ! Mais pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de consolation dans nos maux? Ne sens-tu pas que l'excès de notre misère n'est point non plus sans dédommagement, et que s'ils ont des plaisirs dont nous sommes privés , nous en avons aussi qu'ils ne peuvent coniioitre? Oui, ma douce amie , malgré l'absence , les privations , les alarmes , malgré le désespoir même, les puissants élancements de deux cœurs l'un vers l'autre ont toujours une volupté secrète iguorée des âmes tranquilles. C'est un des miracles de l'amour de nous faire trouver du plaisir à souffrir; et nous regarderions comme le pire des malheurs un état d'indifférence et d oubli qui nous ôteroit tout le sentiment de nos peine». PUùgnons donc notre sort, ô .Iulie ! mais n'envions celui lie personne. Il n'y a point, peut-être, à tout prendre, d'exisW;nce préférable à la nôtre ; et romniç la Divinité tire tout son bonheur d'elle-même, les cœurs qu'échauffe an feu oéleste trouvent dans leur*
propres senlimeiits une sorte de jouissance pure et délicieuse, iudépendante de la fortune c4 du reste de l'univers.
JuWFiN me voilà tout-à-fait dans le torrent. Mon recueil fini , j'ai commencé de fréquenter les spectacles et de souper en ville. Je passe ma journée entière dans le monde , je prête mes oreilles et mes Vfux à tout ce qui les frappe ; et n'appercevant rien qui te ressemble, je me recueille au milieu du bruit , et converse en secret avec toi. Ce n'est pas que cette vie bruyante et tumultueuse n'ait aussi quelque «orte d'attraits, et (jue lo prodigieuse diversité d'objets n'offre de certains agréments à t!e nouveaux débarqués ; mais pour les sentir il faut avoir le cœur vuide vt l'esprit frivole ; l'amour et la raison semblent s'unir pour m'en dégoûter : comme tout n'est que vaine apparence , et que tout change à chaqae instant, je n'ai le temps d'être ému de rien , ni celai de rien examiner.
Ainsi je commence à voir les difficultés de l'étude di^^monde , et je ne sais pas mcme quelle place il faut occuper pour le bien connoitre. Le philosophe en est trop loin , l'homme du monde en est trop près. L'un voit trop pour pouvoir réfléchir, l'autre trop peu pour juger du tableau total. Chaque objet (jui frappe le philosophe, il le considère à part; et, n'en ponv.int discerner ni les li:ii.sons ni
SECONDE PARTIE. 8y
"es rapports aver d'autres objets qui sont hors d© sa portée , il ue le voit jamais à sa place, et n'eu sent ni la raison ni les vrais effets. L'homme du monde voit tout et n'a le temps de penser à rien: la mobilité des objets ne lui permet que de les appeicevoir, et non de les observer; ils s'effacent mutuellement avec rapidité, et il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.
On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement, parceque le spectacle exige une continuité d'attention qui interrompt la réflexion. Uu homme qui voudroit diviser son temps par intervalles entre le monde et la solitude, toujours agité dans sa retraite et toujours étranger dans le monde, ne seroit bien nulle part. Il n'y auroit d'autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espucés ; l'un pour voir, l'autre pour réfléchir: mais» c«la même est presque impossible ; car la raison u'e»t pas nu meuble qu'on pose et qu'on reprenne à son gr , ei quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie.
.le trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Cielui (jui lie prrlcnd qu'observer n'observe rien, parcequ'ctant inutile dans les affaires, et importun dans les plaisirs , il n'est admis nnlle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit ,sol-m<^me ; dans l'ccolc du monde comme dans celle de l'amour, il faut commencer par pratiquer ce (ju'ou veut apprendre.
Quel j>arti pirnlrai-jp donc , rnoi étranger, qui
ne puis avoii* aucune afraire en ce pays, tt que la différence de relij^ion empêcheroit seule d'y pouvoir aspirer à rien? Je suis réduit à m'abaisser pour m'in&truire , et , ne pouvant jamais être un honuue utile, à tâcher de me rendre un homme amusan:. Je m'exerce, antant qu'il est possible, à deveuir poli sans fausseté , complaisant sans bassesse , et à prendre si bien ce qu'il y a de bon dans la société, que j'y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui veut voir le uionde doit au moins en prendre les manières jusqu'à certain point ; car de quel droit exigeroit-on d'être admis parmi des pens à qui Ion n'auroit point l'art de j)laire? Mais aussi quand il a trouvé cet art on ne lui en demande pas davantage , sur-tout s'il est étranger. Il peut se dispenser de prendre part aux cabales , aux intrij,'ues, aux démêlés; s'il se comporte honnêtement envers chacun, s'il ne donne à certaines femmes ni exclusion ni j.rcférence, s*il garde le secret de chiique société où il est reçu , s'il n'étale point les ridicules d'une maison dans une antre , s'il évite les conlidences, s'il se refuseaux tracasseries, •'il garde par-tout une certaine dignité, il pourra voir paisiblement le monde , conserver ses niœnrs , •a probité, sa fr?nchise même, pourvu qu'elle vienne d'un esprit de liberté et non d'un esprit de parti. Voilà ce que j'ai tâché de faire par l'avis de quelques pens éclairc.s (jue j'ai choisis pour guides parmi lescounoissances que m'a données mvlord Edouard. J'ai donc commencé d'être admis dans des sociétés moins nombreuses et plus choisies. Je l'o m'ctoi» trouvé, jusqu'à présent, (ju'à des dîners ré^'lés où
l'on ne voit de femme que la maîtresse de la maison, où tous les désœuvrés de Pai'is sont reçus pour peu qu'on les connoisse , où chacun paie comme il peut son diner en esprit ou en flatterie, et dont le ton bruyant et confus ne diffère pas beaucoup de celui des tables d'auberges.
Je suis maintenant initié à des mystères plus secrets. J'assiste à des soupers priés, où la porte est fermée à tout survenant, et où l'on ests-ùrdene trouver que des gens qui conviennent tous , sinon les uns aux autres , au moins à ceux qui les reçoivent. C'est là que les femmes s'observent moins , et qu'on peut commencer à les étudier 5 c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus' fins et plus satiriques; c'est là qu'au lieu des nouvelles publiques , des spectacles , des promotions , des morts , des mariages , dont on a parlé le malin , on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu'on dévoile tgus les événements secrets jde la chronique scand;ileuse , qu'on rend le bien et le mal également plaisants et ridicules, et que peignant avec art et selon l'intérêt particulier les caractères des personnages, chaque interlocuteur, 'sans y penser, peint encore beaucoup mieux le sien ; c'est là qu'un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus araerc; c'est là, en un mot, qu'on affile avec soin le poignard, sous prétexte de faire moins «le mal, mais en elfet pour T'/nfoncer plus avant.
Cependant , à considérer ces propos selon nos
t^a LA NOUVELLE HÉLOJSE.
idées, ou auruit tort de les appeler salirujUcs , car ils sont bien plus railleurs que mordants, et tombent mojn^ snr le vice que sur le ridicule. En général la satire a peu de cours dans les grandes villes , où ce qui n'est que mal est si simple, que ce n'e«t pas la peine d'en parler. Que reste-t-il à blâmer où la vertu n'est plus estimée? et de quoi médiroit-on quand on ne trouve plus de mal à rien? A Pariji sur-tout , où l'on ne saisit les choses que par le côté plaisant , tout ce qui doit allumer la colère et l'indignation est toujours mal reçu s'il n'est mis en chanson ou en épi<;ramme. Les jolies femmes n'aiment point à se fâcher ; aussi ne se fâchent-elles de rien : elle* aiment à rire ; et comme il n'y a pas le mot pour rire an crime , les frippons sont d'honaêtes geufl comme tout le monde. Mais malheur à qui prête le flanc au ridicule , sa caustique empreinte est ineffaçable; il ne déchire pas seulement les moeurs , la vertu , il luarque jusqu'au vice uiènie ; il fait calomnier les méchants. Mais revenons à nos soupers.
Ce qui m'a le plus frappé dans ces sociétés d'élite, c'est de voir six personues choisies exprès pour s entretenir agréablement ensemble, et parmi lesquelles régnent même le plus souvent des liaisoiM» secrètes, ne pouvoir rester une heure entre elles six sans y faire intervenir la moitié de Paris; comme si leurs cœurs n'avoient rien à se dire, et qu'il n'y eût là personne qui méritât de les intéresser, le souviciit-ii , ma .Iulie , comment , en soupant cher ta cousine ou chez toi, nous savions, «ti dépit de la contrainte et du mystère, faire tomber l'entretien sur des sujets qui eussent du rapport a nous, et
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eomment , à chaque réflexion touchante , à chaque allusion suhtile, un regard plus vif qu'un éclair, un soupir plutôt deviné qu'apperçu , en portoit le doux sentiment d'un cœur à l'autre ?
Si la conversation se tourne par hasard sur les convives, c'est communément dans un certain jargon de société dont il faut avoir la clef pour l'entendre. A l'aide de ce chiffre, on se fait réciproquement et selon le goût du temps mille mauvaises plaisanteries , durant lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins, tandis qu'un tiers mal instruit est réduit à l'ennui et au silence, ou à rire de ce qu'il n'entend point. Voilà, hors le tète-à-télp , qui m'est et me sera toujours inconnu, tout ce qu'il y a de tendre et d'affectueux dans les liaisons de ce
pays.
Au milieu de tout cela , qu'un homme de poids avance un propos grave ou agite une question sérieuse, aussitôt l'attention commune se fixe à ce nouvel objet ; hommes, femmes , vieillards, jeunes gens, tout se prête à le considérer par toutes ses faces , et l'on est étonné du sens et de la raison qui sortent comme à l'envi de toutes ces têtes folâtres (i).
(i) Pourvu toutefois qu'une plaisanterie imprévue ne vienne pas déranger cette gravité ; car alors chacun rencliérit, tout part à l'instant, et il n'y a plus moyen de reprendre le ton sérieux. Je me rappelle un certain paquet de gimbU'ttos qui troubla si plaisamment une représentation de la foire : les acteurs déranj^és n'éloienl que d«'s animaux. Mais que de clioses sont f;inil)lette.s pour heaurou|> d'hommes ! On sait (jui Ft lienclle voulut peindre dans rhisluirc des Tyrintiens.
g^ LA NOUVELLE HÉ LOI SE.
Un point de morale ne seroit pas mieux discuté dan» une société de philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris ; les conclusions y seroient même souvent moins sévères ; car 1« philosophe qui veut agir comme il parle y regarde à deux fois; mais ici 4 où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséquence , et l'on ne seroit pa* fâché, pour rabattre un peu l'orgueil philosophique , de mettre la vertu si haut que le sage même n'y put atteindre. Au reste, hommes et femmes, tous, instruits par l'expérience du monde , et sur-tout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu'il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quev que vice la cause de tout ce (jui se fait de bien , taajours, d'après leur propre cœur, médisant du cœur de l'homme.
Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens, c'est le sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un épancheraeni affectueux dans le sein de l'amour ou de l'amitié , cela seroit d'une fadeur à mourir ; c'est le sentiment mis en grandes maximes générales, et quinlessencié par tout ce que la métaphysique a tie jilus subtil. Je puis dire n'avoir de ma vie oui laiit parler du sentiment, ni si peu compris ce qu'on en disoit. Ce sont des raffinements inconcevables. O Julie, nos cœurs grossiers n'ont jamais rien su de toutes ces belles maximes; et j ai peur qu'il n en soit du sentiment chez les gens du monde comme
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d'Homère cliez les pédants, qui lui forgent mille beautés chimériques, faute d'apercevoir les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit ; et il s'en exhale tant dans le discours, qu'il n'en reste plus pour la pratique. Heureusement la bienséance y supplée , et l'on fait par usage à-peu* près les mêmes choses qu'on feroit par sensibilité, du moins tant qu'il n'en coûte que des formules et quelques gènes passagères, qu'on s'impose pour faire bien parler de soi ; car quand les sacrifices vont jusqu'à gêner trop long-temps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment; la bienséance n'en exige pas jusques-là. A cela près, on ne sauroit croire à quel point tout est compassé , mesuré, pesé, dans ce qu'ils ap[)ellent des procédés ; tout ce qui n'est plus dans les sentiments, ils l'ont mis en règle, et tout est rej^le parmi eux. Ce peuple imitateur seioit plein d'originaux, qu'il seroit impossible d'en rien savoir; car nul homme n'ose être lui-même. Il faut faire comme les autres : c'est la première maxime de la sagesse du pays. Cela se fuit y cela ne se fait pas: voilà la décision suprême.
Cette apparente régularité donne aux usages communs l'air du monde le plus comique, même datii les choses les plus sérieuses : on sait à point nommé quand il faut envoyer savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écriije , c'est - à - dire faire une visite qu'on ne fait pas ; quand il faut la faire soi-même ; quand il est permis d'être chez soi ; quand on doit n'y pas être quoiqu'on y soit ; (juellcs offres l'un «loit faire, quelles offres l'autre doit rejeter; quel
degré de tristesse on doit prendre à telle on telle raort (i) ; combien de temps on doit pleurer à la campagne ; le jour où Ton peut revenir se consoler à la ville ; Theure et la minate où Tafiliction permet de donner le bal ou d'aller au spectacle. Tout le monde y fait ù la fo>s la même chose dans la mrme circonstance ; tout va par temps comme les mouvements d'un régiment en bataille : vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche, ou tirées par le même fil.
Or, comme il n'est pas possible que tous cci gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même , il est clair qu'il faut les pénétrer par d'autres moyens pour les connoître ; il est clair que tout ce jargon n'est qu'un vain formulaire, et sert moins à.juger des mœurs , que du ton qui règne à Paris. On apprend ainsi les propos qu'on y tient , mais rien de ce qui peut servir à les apprécier : j'en dis autant de la plupart des écrits nouveaux ; j'en dis autant de la scène même , qui depuis Molière est bien plus un lieu ou se débitent de jolies conversations, que la représentation de la vie civile. Il y a ici trois théâtres , sur deux desquel» on représente des êtres chimériques , savoir : sur l'un des arlequins , des pantalons , des scara mouches ;
(t) S'affliger à la mort de quelqu'un est un sentiment d'iiumanité et un témoignage de bon uaturcl, mais non pas un devoir de vertu, ce quelqu'un fùt-il même uoire ppre. Quironqueen pareil cas, n'a point d'affliction dans le rœur , n'en doit point montrer au dehors ; car il e^t beaucoup plus essentiel de fuir la fausseté que de s'assurvir aux bieuscanccs.
sur l'autre , des dieux , des diables , des sorciers. Sur le troisième on représente ces pièces immortelles dont la lecture nous faisoit tant de plaisir , et d'autres plus nouvelles qui paroissent de temps en temp» sur la scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques, mais peu touchantes ; et si l'on y trouve quelques sentiments naturels et quelque. vrai rapport au cœur humain, elles n'offrent aucune sorte d'instruction sur les mœurs particulières du peuple qu'elles amusent.
L'institution de la tragédie avoit ,chez ses inventeurs, un fondement de religion qui suffisoit pour l'autoriser: d'ailleurs, elle offroit aux Grecs un spectacle instructif et agréable dans les malheurs de» Perses leurs ennemis, dans les crimes et les folies des rois dont ce peuple s'étoit délivré. Qu'on représente à Berne, à Zurich , à la Haye , l'ancienne tyrannie de la maison d'Autriche ; l'amour de la patrie et de la liberté nous rendra ces pièces intéressantes : mais qu'on me dise de quel usage sont ici Tes tragédies de Corneille , et ce qu'iui])orle au peuple de Paris Pompée ou Scrtorius. Les tragédie» grecques roaloient sur des événements réels ou réputés tels par les spectateurs, et fo;idés sur des traditions historiques : mais que fait uue (himmc héroïque et pure dans l'ame des grands .*' Ne diroit-on pas que les combats de l'amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, el que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des roïs? Juge de la vraisemblance et de l'utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce cbimtri(|U«' suj«'i !
Quant à la comédie , il est ccrtaiu «ju'elle doit
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y» LA IN OU V ELLE HÉ LOI SE.
repiéseuter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite , afin qu'il s'y corripe de ses vices et de ses défauts, comme on ôte devant un miroir les taches de son visage. Térence et Piaule se trompèrent dans leur objet, mais avant eux Aristopliane et Ménandre avoient exposé aux Athéniens les mœurs athéniennes; et, depuis, le seul Molière peignit plus naïvement encore celles des Français du siècle dernier à leurs propres yeux. Le tableau a changé; mais il n'est plus revenu de peintre: maintenant on copie au théâtre les conversations d'une centaine de maisons de Paris ; hors de cela , on n'y apprend rien des mœurs des Français. Il y a dans cette grande ville cinq ou six cents mille âmes dont il n'est jamais question sur la scène. Molière osa peindre des bourgeois et des artisans aussi-bien que des marquis ; Socrate faisoit parler des cochers , menuisiers , cordonniers , maçons. -Mais les auteurs d'aujourd'hui , qui sont des gens d'un autre air, se croiroient déshonorés s'ils savoient ce qui se passe au comptoir d'un marchand ou dans la boutique d'un ouvrier; il ne leur faut que des interlocuteurs illustres , et ils cherchent dans le rang de leurs personnages l'élévation qu ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spectateurs eux-mêmes sont devenus si délicats, qu'ils craindroient de se compromettre à la comédie comme en visite , et ne daigneroient pas aller voir en représentation des gens de moindre j condition qu'eux. Ils sont comme les senls habitants de la terre ; tout le reste n'est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maître-d'hôtel, e'«st être comme tout le moinde. Pour être oomme
tout le monde , il faut être comme très peu de gens : treux qui vont à pied ne sont pas du monde ; ce sont des bourgeois , des hommes dn peuple , de* gens de l'autre monde ; et l'on diroit qu'un carrosse n'est pas tant nécessaire pour se conduire que pour exister. Il y a comme cela une poignée d'impertinents qui ne comptent qu'eux dans tout l'univers , et ne valent guère la peine qu'on les compte , si ce n' /*• pour le mal qu'ils font. C'est pour eux uniquement que sont faits les spectacles : ils s'y montrent à la fois comme représentés au milieu du théâtre, et comme représentants aux deux côtés ; ils sont personnages sur la scène, et comédiens sur les bancs. C'est ainsi que la sphère du monde et des auteurs se rétrécit ; c'est ainsi que la scène moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité : on n'y sait plus mon • trer les hommes qu'en habit doré. Vous diriez que la France n'est peuplée que de comtes et de chevaliers ; et plus le peuple y est misérable et gueux, plus le tableau du peuple y est brillant et magnifique. Cela fait qu'eu peignant le ridicule des états qui servent d'exemple aux autres , on le répand plutôt que de l'éteindre , et que le peuple , toujours singe et imitateur des riches, va moins au théâtre pour rire de leurs folies que pour étudier, et devenir encore plus fou qu'eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Molière lui-même : il corrigea la cour en infectant la ville; et ses ridicules marquis furent le premier modèle des petits-maîtres bourgeois qui leur succédèrent.
En général il y a beaucoup de discours et peu d'actiontiur la scène française :pf ut-être rsl-ce qu'on
loo LA NOUVELLE HÉLOISE.
effet le Français parle encore plus qu'il n'agit, ou du moins qu'il tloune un bien plus grand prix à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait. Quelqu'un disoit, en sortant d'une pièce de Denys le tyran : Je n'ai rien. \n , mais j'ai entendu force paroles. Voilà ce qu'on peut dire en sortant des pièces françaises : Racine et Corneille , avec tout leur génie , ne sont euxmêmes que des parleurs ; et leur successeur est le premierqui, à l'imitationdes Anglais, ait osé mettre quelquefois la scène en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogues bien agencés , bien ronflants, oîi l'on voit d'abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s'énonce en maximes générales ; quelque agités qu'ils puissent être , ils songent toujours plus au public qu'à eux-mêmes ; une sentence leur coûte moins qu'un sentiment : les pièces de Racine et de Molière (i) exceptées ,leyV: est presque aussi scrupuleusement banni de la scène française que des écrits de Port- Royal ; et les passions humaines, aussi modestes que l'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par 0/2. Il y a encore une certaine dignité mnniérée dans le geste et dans le propos , qui ne permet jamais à la passion de parler exactement son langage , ni à l'actepr de revêtir son
(i) Il ne faut point associer en ceci Molière et Racine ; car le premier est , comme tous les autres , plein de maximes et de sentences, sur-tout dans ses pièces en vers ; mai* clittz Racine tout est sentiment ; il a su faire parler ciiaeuu pour soi, et c'est eu cela qu'il est vraiment unique parmi les auteurs dramatiques de sa nation.
SECL-NDE partie. xoi
personiiage et ile se transporter au lieu de la scène , mais le tient toujours encliainé sur le théâtre et sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plu* vives ne lui fout -elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes ; et si le désespoir lui plonge un poignard dans le cœur , non content d'observer la décence en tombant comme Polyxene , il ne tombe point ; la décence le maintient debout après sa mort , et tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent l'instant d'après sur leurs jambes.
Tout cela vient de ce que le Français ne cherche point sur la scène le naturel et l'illusion , et n'y veut que de l'esprit et des pensées , il fait cas de l'agrément et non de l'imitation, et ne se soucie pas d'être séduit pourvu qu on l'amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle , mais pour voir l'assemblée , pour en être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce ; et l'on ne sonj^e à ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acteur, jamais \f personnage qu'il représente : cet homme qui parle en maître du monde n'est point Auguste, c'est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne ; Alzire est mademoiselle Gaussin ; et ce fier sauvage est Grandval. Les comédiens , de leur côté , négligent entièrement l'illusion dont ils voient que personne ne se soucie : ils placent les héros de l'antiquité entre »ix rangs de jeunes Parisiens ; ils calquent les modes françaises sur l'habit romain, on voit Cornélie ea ))l(*ur8 a\cc deux doigts de rouge, Caton poudré à t>lanc, et Hrutus en panier. Tout cela ne choque
loî LA NOUVF.],LE llf.LOISE.
personne et ne fait rien au succès xles pièces : comme on ne voit que l'acteur dans le personnage , on ne voit non plus que l'auteur dans le drame ; et si le costume est négligé , cela se pardonne aisément , car on sait bien que Corneille n'étoit jras tailleur , ni Crébillon perruquier.
A-insi , de quelque sens (jn'on envisage les choses ^ tout n'est ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scène comme dans le mo-nde , on a beau écouter ce qui se dit , on n'apprend rien de ce qui se fait : et qu'a-t-on besoin de l'apprendre ? sitôt qu'un bomme a parlé , s'informe-t-on de sa conduite Pn'a-t-ilpas tout /ait.-'n'esl-il pas jngé? L'honnête bomme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions , mais celui qui dit de belles choses ; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion , peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n'effaceroient pas quarante ans d'intégrité. En un mot, bien que les oeuvres des hommes n« ressemblent guère à lents discours, je' vois 'qu'on ne les peint que par leurs discours , sans égard à leurs œuvres ; je vois aussi que dans une grande ville la société paroît plus douce , plus facile , plus sûre luème que parmi des gens moins étudiés ; mais les hommes y sont-ils en eHet plus humains , plus modérés, plus justes .•* je n'en sai. rien. Ce ne sont encore là que (les apparences ; et sous ces dehors si ouverts et si agréables , les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfonces en dedans que les nôtres. Etranger, isole, sans affaires, saus liaisons, sans phiisirs, et ne voulant m'en rapporter qu'à moi , Je moyen de pouvoir jironoocer ;'
SECOISDE PARTIE. io3
Cependant je commence à sentir Tivresse où cette vie agitée et tumultueuse plon5;e ceux qui la mènent, et je tombe dans un étourdi ssement semblable à celui d'un homme aux yeux duquel on fait passet rapidement une multitude d'objets. Aucun de ceux qui me frappent n'attache mon ciDeur , mais tous ensemble en troublent et suspendent les affections , au point d'en oublier quelques instants ce que je suis et à qui je suis. Chaque jour en sortant de chez •moi j'enferme mes sentiments sous la clef, pour en prendre d'autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m'attendent. Insensiblement je juj^é et raisonne comme j'entends juger et raisonner tout le monde. Si quelquefois j'ess;iie de secouer les préjugés et de voir les choses comme elles sont , à l'instant je suis écrasé d'un certain verbiage qui ressemble beaucoup àduraisonnement. On me prouve avec évidence qu'il n'y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour principes , les bienséances pour lois , cl que 1* plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.
Forcé de changer ainsi l'ordre de mes affections morales , forcé de donner un prix à des chimères, et d imposer silence à la nature et à la raison, je vois ainsi défigurer ce divin modèle que je porte au-dedan» de moi , et qui servoit à la fois d'objet à mes dc.sirs et de règle à mes actions ; je flotte de caprice en caprice; et mes goiîts étant sans cesse asservi» à l'opinion, jenepnis être siir un seul jour de ce qa« i'ainurai le leudciuiiin.
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Confus , humilié , consterné , de sentir dégrader eu luoi la nature de l'homme , et de nie voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s'élevoient réciproquement , je reviens le soir , pénétré d'une secrète tristesse , accabh- d'un dégoiît mortel , et le corur vuide et gonflé comme uu ballon rempli d'air. O amour! ô purs sentiments que je tiens de lui !... avec quel charme je rentre en moi-même l avec quel transport j'y retrouve encore mes premières affections et ma première dignité! Combien je m'appUudis d'y revoir briller dans tout ton éclat l'image; de la vertu, d'y contempler la tienne , ô Julie , assise sur un trône de gloire et dissipant d'un souffle tous ces prestige» ! Je sens respirer mon ame oppressée , je crois avoir redouvré mon existence et ma vie , et je reprends nvec mon amour tous les sentiments sublimes qni le rendent digne de son objet.
"XVII I. DE JULIK.
Je viens , mon bon ami , de jouir d'nu des plus doux specJtaclcs qui puissent jamais charmer mts veux : la plus .«-a'.'e , la plus aimable «les (illes est enfin devenue l;i plus digne et la meilleure des lemlues. L'hounc te homme dont elle a roiublé les vœux, plein d'estime et d";miour pour elle, ne respire que pour la chérir . l'adorer , la rendre heureuse ; et je goûte le charme inexprimable d'être témoin du bon-
SECONDE PARTIE. lo.'ï
heur de mon amie , c'est-à-dire de le partager. Tu n'y seras pas moins sensible , j'en suis bien sûre , toi qu'elle aima toujours si tendrement, toi qui lui fus cher presque dès son enfance , et à qui tant de bienfaits l'ont dû rendre encore plus chère. Oui , tous les sentiments qu'elle éprouve se font sentir à nos cœurs comme au sien. S'ils sont des plaisirs pour ell^ , ils sont pour nous des consolations ; et tel est le prix de l'amitié qui nous joint , que la félicité d'un des trois suffit pour adoucir les maux, des deux autres.
Ne nous dissimulons pas pourtant que cette amie incomparable va nous échapper en partie : la voilà dans un nouvel ordre de choses ; la voilà sujette à lie nouveaux engagements , à de nouveaux devoirs ; el son cœur, qui n'étoit qu'à nous, se doit maintenant à d'autres affection» auxquelles il faut que l'a- • mitié cède le premier rang. Il y a plus , mon ami ; nous devons de notre part devenir plus scrupuleux »nr l.es témoignages de son 7<ele ;nous ne (.levons pas seulement consulter son attachement pour nous et le besoin que nous avons d'elle, mais ce qui convient à son nouvel état , et ce qui peut agréer ou drplaiie à son mari. Nous n'avons pas besoin de chercher ce qu'exigeroit en pareil cas la vertu ; les lois seules de l'amitié suffisent. Celui qui pour son intérêt particulier pourroit compromettre un ami mcrii«roit-il d'en avoir .^ Quand elle étoit Hllc, elle étoit libre, elle n'avoit à répondre de ses démarches qu'à elleincnie , et l'honnêteté de ses inteiitif)ns sufflsoit pour la justifiera ses propres yeux. Elle nous regar-
K.'i LA NOUVELLE HÉLOISE.
doit comme deuv cpoax destinés l'un à l'autre; et, son cœur sensible et pur alliant la j)lu5 chaste pudeur pour elle - même à la plus tendre compassioa pour sa coupable amie, elle couvroit ma faute sans la partager. Mais à présent tout est changé ; elle doit compte de sa conduite à un autre; elle n'a pas seulement engaiïé sa foi, elle a aliéné sa liberté. Dépo- ^i^ai^een même temps de l'honneur de deux personnes , il ne lui suffît pas d'être honnête, il faut encore qu'elle soit honorée ; il ne lui suflit pas de ne rien faire que de bien , il iaut encore que! le ne f atse rien qui ne soit approuvé. Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l'estime de son mari, mais l'obtenir ; s'il la blâme , elle est blâmable ; et fût-elle innocente, elle a tort sitôt qu'elle est soup connée ; car les apparences mêmes sont au nombie de ses ilevoirs.
Je ne vois pas clairement si toutes ces raisons .«^ont bonnes , tu en seras le jupe ; mais un certain sentiment intérieur m avertit qu'il n'est pas bien que ma cousine continue d'être ma confidente, ni qu'elle me le dise la première. Je me suis souvent trouvée eri faute sur mes raisonnements , jamais sur les mouvements secrets qui me les inspirent , et cela fait que j'ai plus de confiance à mon instinct qu'à ma raison.
Sur ce principe j'ai déjà pris un prétexte pour retirer tes lettres , que la crainte d'une surprise me faisoit tenir chez elle: elle me les a rendues avec un serrement de cœur que le mien m'a lait appercevoir , et qui m'a trop confirmé que j'avois fait ce qn'il falloit faire, ^ous n'avons point eu d'explication ,
iivais nos regards en tenoient lieu , elle m'a embrassée en pleurant ; nous sentions sans nous rieii dire combien le tendre langage de l'amitié a peu besoin du secours des paroles.
A l'égard de l'adresse à substituer à la sienne, j'avois songé d'abord à celle de Fancbon* Anet , et c'est bien la voie la plus sûre que nous pourriong choisir ; mais si cette jeune femme est dans un rang plus bas que ma cousine , est - ce une raison d'avoir moins d'égards pour elle en ce qui concerne l'honnêteté ? n'est -il pas à craindre au contraire que des sentiments moins élevés ne lui rendent mon exemple plus dangereux, que ce qui n'étoit pour l'une que l'effort d'une amitié sublime ne soit pour l'autre un commencement de corruption, et qu'en abusant de sa reconnoissance je ne force la vertu même à servir d'instrument au vice ? Ah ! n'est-ce pas assez pour moi d'être coupable , sans me donner des complices , et sans aggraver mes fautes du poids de celles d'autrui ? N'y pensons point , mon ami : j'ai imaginé un autre expédient , beaucoup moins sur à la vérité , mais aussi moins réprchensible , en ce qu'il ne compromet personne et ne nous donne aucun corUident ; c'est de m'écrire sous un nom en l'air , comme par exemple M. du Bosquet , et de mettre ane enveloppe adressée à Rcgianino , que j'aurai soin de prévenir. Ainsi Regianino lui-même ne saura rien ; il n'aura tout au plus que des soupçons , qu'il n'oseroit vérifier, car mylord Edouard de qui dépend s.i fortune m'a répon^Iu de lui. Tandis que notre correspondance continuera par cette voie, je
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verrai si l'on jjeut rejfrcndre celU* qui uons servit duraal ie voyage du "Valais, ou quelque autre qui soit permanente et sûre.
Quiiud je ue conaoîtrois pas l'étal de ton cœur , je ra'appercevrois, par l'humeur qui règne dans tes relations, que la vie que tu menés n'est pas de tou goiit. Les lettres de M. de Murait, dont on s'est plaint en l'rance ;, étoient moins sévères que les tiennes; comme un enfant qui se dépite contre ses maîtres , tu te venges trêtreobligt' d'étudier le monde sur les premiers qui te l'apprennent. Cfe qui me surprend le plus est que la chose qui commence ])ar te révolter est celle qui prévient tous les étrangers, savoir , l'accueil des I-'rançais et le ton général de leur société , quoique de ton propre aveu lu doives personnellement l en louer. Je n'ai pas oublié la distinction de Paris en particulier et d'une grande viile en général ; mais je vois qu'ignorant ce qui convient à l'un ou à l'autre , tu fais ta critique à bon compte, avant de savoir si c'est une médisance oa une observation. Quoi qu'il en soit, j'aime la nation française , et ce n'est pas m'obliger que il'en mal j)ar- 1er. .1 e dois aux bons livres qui nous viennent d'elle la plupart des instructions que nous avons pr;scs ensemlde. Si notre pays n'est plus barbare , à qui en avons -nous l'obligation ? Les deux plus grands , les deux plus vertueux des modernes. Câlinai, I''énélon , ( toient tous deux Français ; Henri I Y , le roi que j'aime, le bon roi ,rétoit.Sila France n'est pas le pays des iiomraes libres , elle est relui des hommes vrais ; et cetleliberté vaut bien l'aulre aux yeux du sage. Hospitalicis , protecteurs de l'cifanger , les
t ançais lui passent même la vérité qui les blesse ; t l'on se feroit lapider à Londres si l'on y osoit dire fs Anglais la moitié du mal que les Français laissât dire d'eux à Paris. Mon père , qui a passé sa vie a France , ne parle qu'avec transport de ce bon et t aimable peuple. S'il y a versé son sang au service u prince , le prince ne l'a point oublié dans sa refaite, et l'honore encore de ses bienfaits; ainsi je le regarde comme intéressée à la gloire d'un pays ù mon père a trouvé la sienne. Mon ami , si chaque euple a ses bonnes et ses mauvaises qualités , hoore au moins la vérité qui loue ^ aussi-bien que la érité qui blâme.
Je te dirai plus ; pourquoi perdiois-tn en visites isives le temps qui te reste à passer aux lieux où tu s ? Paris est-il moins que Londres le théâtre des tacnfs? et les étrangers y font-ils moins aisémeni leur ficrain .•* Crois-moi, tous les Anglais ne sont pas des otds Edouard, et tous les Français ne ressemblent las à ces beaux diseurs qui te déplaisent si fort. Tente, «saie , fais quelques épreuves , ne fût-ce que pour pprofondir les moeurs, et juger à l'œuvre ces gens [ui parlent si bien. Le père de ma cousine dit que u connois la constitution de l'empire et les intérêts les princes. Mylord Edouard trouve aussi que tu l'as pas mal étudié les principes de la politique et es divers systèmes de gouvernement. J'ai dans la ête que le pays du monde où le mérite est le plus lonoré est celai qui te convient le mieux , et que tu l'as besoin fjue d'être connu pour être employé. (Quanta la religion , pourquoi la tienuv te nuiroitrlle pins qu'à un autre ? La raison u'est -elle pas le
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ifo LA NOUVELLE HÉ LOI SE.
j)réservatif de l'intolérance et du fanatisme ? Est-on plus bigot en Trauce qu'en Allemagne? et qui t'empccheroit de pouvoir faire à Paris le même cbemili que M. de St.-Saphorin a fait à Vienne? Si tu considères le but , les plus prompts essais ne doivent-U» pas accélérer les succès? Si lu compares les movens, n'est-il pas plus honnête encore de s'avancer jiar ses talents que par ses amis ? Si tu songes... Ah ! celle mer!... un plus long trajet... J'aimerois mieux l'Am gleterre, si Paris étoit au-delà.
A propos de cette grande ville , oserois-je releyer une affectation que je remarque dans tes lettres? Toi (jui me parloia des Valaisanes avec tant de plaisir, pourquoi ne me dis-tu rien des Parisiennes? Ce» femmes galantes et célèbres valent-elles moins la peiue d'être dépeintes que quelques montagnarde! simples et grossières? Crains-tu peut-être de nie donner de l'inquiétude par le tableau des plus sé- «'.uisantcs personnes de l'univers? Désabuse-loi, mon ami ; ce que tu [)eux faire de pis pour moDl repos est de ne me point parler d'elles; et quoi; que tu m'en puisses dire, ton silence à leur égare) m'est beaucoup plus suspect que tes éloges.
Je serols bien aise aussi d'avoir un petit mot soi l'opéra de Paris , dont on dit ici des merveilles ( i ) ear enfin l:i musique peut être mauvaise, et le sper
(i) J'aurois bien mauvaise opinion de ceux qui, con noissant le caractère et la sitiiatioa de Julie , ne devine roicnt pas à l'iustaiit que cette curiosité ne vient poiu d'eiic. On verra l>i«ntot quft son amant n'y a pas et trompé, s'il l'eût été, il ne l'auroit plus aiméo.
SECONDE PARTIE. iir
icle avoii" ses beautés : s'il n'en a pas , c'est un sujet our ta médisance, et du moins tu n-'offenseras per • an ne.
Je ne sais si c'est la peine de te dire qu'à roccaion de la noce il m'est encore venu ces jonrs passés eux épouseurs comme jiar rendez-v<ïus : l'un d'Y erdun, gîtant, chassant de château en château , autre du pays allemard , par le coche de Berne. Le iremier est nue manière de petit-maître, parlant issez résolument pour /aire trouver ses réparties (pirituelles à ceux qui n'eu écoutent que le ton; 'autre est un grand nigaud timide, non de cette aiiiable timidité qui vient de la crainte de déplairr, nais de l'embarras d'un sot qui ne sait que dire , et lu mal-aise d'an libertin qui ne se sent pas à sa )lace auprès d'une honnête CUe. Sachant très posiivement les intentions de mon père au sujet de ces leux messieurs , j'use avec plaisir de la liberté qu'il me laisse de les traiter à ma fantaisie , et je oe crois pas que cette fantaisie laisse durer long -temps celle qui les amené. Je les hais d'oser attaquer uu cœur où tu règnes , sans armes pour te le disputer : •'ils en avoient, je les iaïrois davantage encore ; mais où les prendroient-iU , eux, et d'autres, et tout l'univers? Non , non : sois tranquille, mon aimable ami : quand je retrouverois un mérite égal au tien, quand il se présenteroit un autre toi-méine , encore le premier venu seroit-il le seul écouté. INe t'incjuiete donc point de ces licux espèces dont je daigne à peine te parler. Quel plaisir j'aurois à leur mesurer drux doses de drgoùl si jjarfaiJruifUt épa- Ics , ({u'ils prissent la résolution d.- parlii eutouiblt
eoinme ils sont venus , et qne je passe l'apprendre k la fois le départ de tous deux?
M. de Croozas vient de noas donner une réfuta* tion des épitres de Pope, que j'ai lue avec ennui. Je ne sais pas au vrai lequel des deux auteurs a raiso n; mais je sais bien qne le livre de M. de Crouzas nt fera jamais faire une bonne action, et qu'il n'y a rien de bon qu'on ne soit tenté de faire en quittant celui de Pope. Je n'ai point , pour moi , d'autre manière de juger de mes lectures que de sonder lec dispositions où elles laissent mon ame , et j ima* gine à peine quelle sorte de bonté peut awir nn livre qui ne porte point ses lecteurs au bien (i).
Adieu, mon Irop cber :imi . je ne voudrois pa« finir sitôt ; mais on. m'attend, on m'appelle. Je t« quitte à regret , car je suis gaie et j'aime à partager avec toi mes plaisirs : ce qui les anime et les re*double est qne ma mère se trouve mieux depuis quelques jours ; elle s'est senti assez de force pour assister au mariage, et servir de mère à sa niec«, ou plutôt à sa seconde fille. La pauvre Claire en a pleuré de joie. Juge de moi , qtii, méritant si peu de la conserver, tremble 'oujours de la perdre. En yérité elle fait les honneurs de la fête avec autant de grâce que dans sa plus parfaite santé; il semble même qu'un reste de langueur rende sa naïA'e politesse encore plus touchante. Non, jamais cette incompa* rable niere ne fut si bonne, si charmante, si dii^ne
r I ) Si le lecteur approuve cette ^e^le, et qu'il »'t'n • erve pour juger ce recueil , réditi ur n'aj>]>el«ra |)n^ »le son ju}^< in< ij(.
SECaNDE PARTIE. ii3
d'eue adorée... Sais-ln qu'elle a demandé plusieurs fois de tes nouvelles à M. d'Orbe.'* Quoiqu'elle ne tue parle point de toi, je n'ignore pas qu'elle t'aimu, et que, si jamais elleétoit écoutée, ton bon- Leur et le mien seroient son pre^nier ouvrage. Ah! si ton cœur sait être sensible, qu'il a besoin de l'èire ! et qu'il a de dettes à pa^cr !
XXX,. À j u 1. 1 s.
lENs, ma Julie . gronde- moi , querelle - moi , bats-moi; je souffrirai tout , mais je n'en continuerai pas moins à te dire ce que je pense. Qui sera le dépo&ilaire de tous mes sentiments, si ce n'est toi qui les éclaires? et avec qui mon coeur se permettroi.t-il de parler, si tu refusois de l'entendre.' Quand je te rends compte de mes observatioi:s et de mes jugements, c'est ()Our ([ue tu les corriges, apn pour que tu les approuves; et plus je puis commettre d'erreurs, plus je dois nie presser d« t'en instruire. Si je blâme les abus qui me frappent dans cette grande ville, je ne m'en excuserai point •ur ce que je t'en parle en coMlidcnce ; car je ne di.» jamais rien d'un tiers que je ne suis prêt à lui di^e en face, et, dans tout ce que je t'tcris t^es Parisiens, je ue fais que te répéter ce que je leur dis tous Icj» ^ours à eux-mémp'^. Us ne m'en savent point mauvais gré ; ils conviennent de beaucoup île choses. Ils se plaignoicnt de notre Murait , je le crois bien • lOixvoil, on scut combien il Ira b;iit, jnsipu's dacil
ii4 LA NOUVELLE HÉLOISE.
les éloges qu'il leur donne ; et je suis bien trompé si , même dans ma critique , on n'apperçoit le contraire. L'estime et la reconnoissance que m'inspirent leurs bontés ne font qu'augmenter ma francbise : elle peut n'être pas inutile à quelques uns ; et, à la ma niere dont tous supportent la vérité dans ma bou cbe, j'ose croire que nous sommes dignes, eux l'entendre , et moi de la dire. C'est en cela , ma Jnli que la vérité qui blâme est plus honorable que vérité qui loue , car la louange ne sert qu'à cor rompre ceux qui la goûtent , et les plus indignes en sont toujours les plus affamés : mais la ceusure est utile , et le mérite seul sait la supporter. Je te le dit du fond de mon cœur , j'honore le Français comme le seul peuple qui aime véritablement les hommes, et qui soit bienfaisant par caractère ; mais c'est pour cela même que je suis moins disposé à lui accorder cette admiration générale à laquelle il prétend même pour les défauts qu'il avoue. Si les Français n*avoient point de vertus , je n'en dirois rien ; s'ils n'avoient point de vices, ils ne seroient pas hommes : ils ont trop de côtés louables pour être tou jours loués.
(hiant aux tentatives dont tu me parles, elles me ïoiit impraticables, parcequ'il faudroit employei pour les faire des moyrns qui ne me convienuen jias et que tu m'as interdits toi-même. L'austérit» républicaine n'est pas de mise en ce pays; il y fan lies vertus plus flexibles, et qui sachent mieux s< ])lier aux intérêts des amis ou des protecteurs, Li mérite est honoré, j'en conviens; mais ici les ta lents qui mènent à la réputation ne sont poinj
SECONDE PARTIE. ii5
ce^x qui mènent à la fortune ; et quand j'aurois le malheur de posséder ces derniers, Julie se résoudroit-elle à devenir la femme d'un parvenu? En Angleterre c'est tout autre chose ; et quoique les mœurs y vaillent peut-être encore moins qu'en France , cela n'empêche pas qu'on n'y puisse parvenir par des chemins plus honnêtes, parceque le peuple ayant plus de part au gouvernement , l'estime publique y est un plus grand moyen de crédit. Tu n'ignores pas que le projet de m y lord Edouard est d'employer cette voie en ma faveur, et le mien de justifier son lele. Le lieu de la terre où je suis le plus loin de toi est celui où j e ne puis rien faire qui m'en rapproche. O Julie, s'il est difficile d'obtenir ta main, il l'est bien plus de la mériter ; et voilà la noble tâche que l'amour m'impose.
Tu m'ôtes d'une grande peine en me donnant de meilleures nouvelles de ta mère : je t'en voyois déjà si inquiète avant mon départ , que je n'osai te dire ce. que j'en pensois; mais je la trouvois maigrie, changée, et je redoutois quelque maladie dangereuse. Conserve-la-moi, parcequ'elle m'est chère, parceque mon cœur l'honore, parceque ses bontés font mon unique espérance , et sur-tout parcequ'elle est mère de ma Julie.
Je te dirai sur les deux épouseurs que je n'aime point ce mot, même par plaisanterie : du reste le ton dont tu me parles d'eux ra'emprche de les craindre, et je ne hais plus ces infortunés, puisque tu crois les haïr. Mais j'admire ta simplicité de p«n- »er ronnoîfre la haine : ne voi.s-tu pas c\nc c'est l'a- ^vonr dépité que tu prends pour elle? Ainsi mur-
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luare la blanche colonibe dont on poursuit le bîeiiainié. A'a,.fulie, v.i , lil le incomparable; quand tu pourras haïr quelque cliose , je pourrai cesser de t'aimer.
P. S. Que je te plains d'être obsédée par CCS deux imp'oriuns ! Pour l'amour de toi-même, hate-toi de les reuvover.