‹ JulieChapitre 135 sur 200 · XX. DE J UI, 1 E · texte numérisé non relu

XX. DE J UI, 1 E

IVlôi» ami, j'ai remis à M'. d'Orbe un paquet qu'il s'est chargé de t'envoyer à l'adresse de M. Silyestre, chez qui tu pourras le retirer ; mais je t'avertis d'attendre pour l'ouvrir que tu sois seul et dans ta chambre : tu trouyeras dans ce paquet un petit meuble à ton nsnge.

C'est une espèce d'amulette que les amants portent volontiers. La manière de s'en servir est bizarre ; il faut la contempler tons les matins un qnarld'heure jusqu'à ce qu'on se sente pénétré d'an certain attendrissement;' alors on l'applique sttr s«s veux , sur sa bouche , et sur son cœur ; cela sert, dit-on, de préservatif durant la journf'e contre le maavais air Un pays galant., On attribue encore à ces sortes de talismans une vertu électrique très singulière, mais qui n'agit qu'entre les amants lideles ; c'est de commnniqner à l'an l'impression des baisers de l'autre à plus de cent lieues de là. .Te ne

garantis pas le succès de res.périenee ; je sais seuleuent qu'il ne tient qu'à toi de la faire.

Tranquillise-toi sur les deux galants on prétendants, ou comme tu voudras les appeler, car dé.<>ormais le nom ne fait plus rien à la chose. Ils sont partis : qu'ils aillent en paix. Depuis que je ne le^ voifi plus j je ne les hais plus.

fc.V»-'^^^--*.*.'^^

L u l'as voulu, Julie; il faut donc te les dépeindre ces aimables Parisiennes. Orgueilleuse ! cet hommage manquoit à tes charmes. Avec toute ta feinte jalouîiu*, avec ta luodestie et ton amour, je A'ois plus de vaaité que de crainte cacliée sous cette curiosité. Quoi qu il en «qit, je serai vrai: je puivS l'être; je le .serois de meilleur cœur si j'avois davanta<i;e à louer. Que ne sont-elles cent fois plus charmantes! que u'ont-elles assez d'attraits pour rendre un nouvel honneur aux tiens !

Tu te plaignois de mon silence ! Eh mon dieu ! que t'anrois-je dit.*^ En lisant cette lettre tu sentiras pourquoi j'aimois à te parler des Valaisancs tes voisines, et pourquoi je ne te parlois point des femmes de ce pays. C'est que les unes me rappeloiont à toi 8Tn» cesse , et qiie les autres... Lis, el puis tu me jugeras. Au reste peu de gens pensent comme moi des dames fruui-aises , si même je ne suis sur leur compte tout-à-fait seul <lc mon avis. C'est sur quoi

ii3 LA NOUVELLE HÉ LOI SE.

l'éqaité m'oblige à te prévenir, afin que tu saches que je te les représente, non peut-être comme elie» sont , mais comme je les vois. Malgré cela , si je suis injuste envers elles, tu ne manqueras pas de me censurer encore ; et tu seras plus injuste que moi», car tout le tort en est à toi seule.

Commençons par l'extérieur: c'est à quoi s'en tiennent la pluj)art des observateurs. Si je les imitois en cela . les femmes de ce pays auroient trop à s'en plaindre : elles ont un extérieur de caractère aussibien (jue de visage ; et comme l'un ne leur est guère plus favorable que l'autre, on leur fait tori en ne les j.ugfanf que par-lj. Klles sont tout au plus passables (le figure , et généralentent plutôt mal que bien : je laisse à part les exceptions, ^îenues plutôt que bien îaitrs, elles n'ont p;is la taille fine; aus»«i s'attachent-elles volontiers aux modes qui la déguisent: en quoi je trouve aussi simples les femmes des autres pavs de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher des défauts f|u' elles n'ont pas.

Leur «léraarche est aisée et commune; leur port n'a rien d'affecté parcrqu'elles n'aiment point à se gêner; mais elles ont naturellem«'nt une certaine ilisinvottura qui n'est pas dépourvue de grâces , et (ju'ellcs se piqueni souvent de pousser jusqu'à l'étourderie. lilles ont le teint médiocrement blunc, et sont communément un peu maigres , ce qui ne contribue pas à leur embfilir la peau. A l'égard de la gorge , c'est l'autre extrémité des Yalaisanes. Avec des crtrps fortement .«•erré^ elles tâchent d'en imposer stir la consi'-tance ; il y a d'a^îtres raovens d'en ini})oser kur la couleur. Quoicjue je n aie apperçu

SECONDE PA p. TIE. uç»

cea objets que de fort loin, l'inspectiou en est si libre qu'il reste peu tle chose à deviner. Ces dames paroissent mal entendre en cela leurs intérêts ; Cî<r pour peu que le visage soit agréable , l'imagination du spectateur les serviroit au surplus beaucoup mieux que ses yeux ; et, suivant le philosophe gascon, la faim entière est bien plus âpre que celle qu'on a déjà rassasiée, au moins par un sens.

Leurs traits sont peu réguliers ; mais si elles ut sont pas belles , elles ont la physionomie , qui supplée à la beauté, et l'éclipsé quelquefois. Leurs yeux vifs et brillants ne sont pourtant ni pénétrants ni doux. Quoiqu'elles prétendent les animera force de rouge, l'expression qu'elles leur donnent par ce moyen tient plus du feu de la colère que de celui de riUHOur : naturellement ils n'ont que delà gaieté; ou s'ils semblent quelquefois demander un sentiment tendre, ils ne le promettent jamais (i).

Elles se mettent si bien, ou du moins elles en ofU tellement la réputation, qu'elles servent en (•{■là, comme en tout , de modèle au reste de 1 Europe. En ef/et , on ne peut employer avec plus de t;oùt un habillement plus bizarre. Elles sont de toutes la femmes les moins asservits à leurs propres motles. La mode domine les provinciales; mais les Parisiennes dominent la mode , et la savent plierchacuna ù son avantage. Les premières sont comme dc^ co-

(i) Parlons pour nous , mon cher phiiosoplip : pourquoi d'autres ne seroient-ils pas plus Iirurcux? Il n'y » qu'une coquette qui ])romette a tout le monde ce qu'elle ne doit tenir qu'a un seul.

lïo LA NOUVELLE HÉLOISE.

pistes ignorants et serviles qni copient jnsqn'aas. fautes d'orthograptie ; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres, et savent rétablir les mauvaises leçons.

Leur parure est pltt5 recherchée que magnifique ; il y règne plus d'élégance que de richesse. La rapidité des molles, qui vieillit tout d'une année à l'antre, la propreté qui leur fait aimer à changer souvent d'ajustement, les préservent d'une somptuosité ridicule: elles n'en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue ; au lieu d'habits râpés et superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples et toujours frais. Les deux sexes oiit à cet égard la même modération , la même délicatesse ; et ce goût me fait grand plaisir : jaime fort a ne voir ni galons ni taches. Il n'y a point de peuple, excepté le nôtre , où les femmes sur-tout portent moins de dorure. On voit les mêmes étoffes dans tous les états; et l'on auroit peine à distinguer une duchesse d'une bourgeoise, si la première n avoit l'art de trouver des distinctions que l'autre n'oseroit imiter. Or ceci semble avoir sa difficulté ; car quelque mode qu'on prenne à la cour, cette mode est suivie à l'instant à la ville; et il n'en est pas des bourgeoises de Paris comme des provinciales et des étrangères, qui ne sont jamais qu'à la moile qui n'est plus. Il n'en est pas encore comme dans les autres pays, où les plus grands étant aussi les plus riches , leurs femmes se distinguent par un luxe que les autres ne peuvent éi^aler. Si les femmes de la cour prenoicnt ici cette voie, elles seroi^ut bientôt effacées par celles des financiers.

SECO]NDE PARTIE. m

Qu'oat-elles donc fait? Elles ont choisi des moyens plus sûrs, plus adroits, et qui marquent plus de réihxion. Elles savent que des idées de pudeur et de modestie sont profondément gravées dans l'esprit du peuple. C'est là ce qui leur a suggéré des modes i iiiraitables. Elles ont vu que le peuple avoit en horreur le rouge , qu'il s'obstine à nommer grossièrelaeut du fard ; elles se sont appliqué quatre doigts, non de fard, mais de rouge; car, le mot changé , la chose n'est plus la même. Elles ont vu qu'une gorge d réouverte est en scandale au public ; elles ont lar- }^'f ment échancré leurs corps. Elles ont vu... oh ! bien • les choses, que ma Julie, toute demoiselle qu'elle est, ne verra sûrement jamais. Elles ont mis dans leurs manières le même esprit qui dirige leur ajust(Muent. Cette pudeur c^'annante qui distingue, honore et embellit ton sexe, leur a paru vile et roiuj ricre ; elles ont animé leur geste et leur propos d'une noble impudence; et il n'y a point d'honnête homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les yeux. C'est ainsi que cessant d'être femmes, de peur d'être confondues avec les autres femmes, elles préfèrent leur rang à leur sexe, et imitent lesHUes de joie afin de n'être pas imitées.

J'ignore jusqu'où va cette imitation de leur part, mais je f^ais qu'elles n'ont pu tout-à-fait éviter celle qu'elles vouloieot prévenir. Quant au rouge et aux corps échancrés, ils ont fait tout le progrès qu'ils pouvoieut laire. Les femmes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles et aux charmes (jue pouvoit leur prêter r/zmo/"0^0/>e^îj/(er des amants, (jne de rester mises uomr'in des bour» noiiv. uhi.oitii. a. ta

1^2 LA NOUVELLE IIÉLOISE. geoises; et si cet exrmj'le n'a point gagné les moin» (lies états, c'est qu'une femme à pied dans un pareil équipage n'est pas trop en sûreté contre les insultes de la populace. Ces insultes sont le cri de la pudeur révoltée; et , dans cette occasion, comme en beaucoup d'autres , la brutalité du peuple, plus honnête que la bienséance des gens polis, retient peut-être J ici cent mille femmes dans les bornes de la modes- i tie ; c'est précisément ce qu'ont prétendu les adroites inventrices de ces modes. i

Quant au maintien soldatesque et au ton grena- I dier, il frappe moins , attendu qu'il est plus univer- ( sel, et il n'est guère sensible qu'aux nouveaux! débarqués. Depuis le faubourg Saint-Germain jus- ' qu'aux halles, il y a peu de femmes à Paris dont Ta- i bord, le regard, ne soit ^'une hardiesse à décon i ccrter quiconque n'a rien vu de semblable en son ' pays; et de la surprise où jettent ces nouvelles ma-; nieres naît cet air gauche qu'où reproche aux étran-. gers. C'est encore pis sitôt qu'elles ouvrent la bouche. Ce n'est point la voix douce et mignarde de nos Vaudoises; c'est un certain accent dur, aigre, inlerrogatif , impérieux , moqueur, et plus fort que celui d'un homme. S'il reste dans leur ton quelque grâce de leur sexe, leur manière intrépide et curieuse de fixer les geus achevé de léclipser. Il semble qu'elles se plaisent à jouir de l'embarras qu'elles donnent à ceux qui les voisnt pruir la j reiuiere fois; mais il est à croire que cet embarras leur plairoit moiiis si elles en démèloient mieux la cause.

Opcndant, soit prévention de ma p.nrt en faveur, de la l.raulé, soU instinct «le la sienn»* à se faiir va-

SECONDE PARTIE. ia3

oir, le« belles femmes me paroissent en général un jeu plus modestes, et je trouve plus de décence laus leur maintien. Cette réserve ne leur coûte ,'uere ; elles sentent bien leurs avantages , elles saluent qu'elles n'ont pas besoin d'agaceries pour nous ittirer. Peut-être aussi que l'iuipudence est plus it^usible et choquante jointe à la laideur; et il est Rir qu'on couvriroit plutôt de soufflets que de baisers un laid visage effronté , au lieu qu'avec la raolestie il peut exciter une tendre compassion qui iiene quelquefois à l'amour. Mais quoiqu'en géné-

al on remarque ici quelque chose de plus doux. 1,1 ris le maintien des jolies personnes, il y a encore

int de minauderies dans leurs manières, et elles sont toujours si visiblement occupées d'elles-mêmes, iju'ou n'est jamais exposé dans ce pays à la tentation ju'avoit quelquefois M. de Murait a.uprè« des An- ,;1 aises , de dire à une femme qu'elle est belle pour «voir le plaisir de le lui apprendre.

La gaieté naturelle à la nation , ni le désir d'imiter les grands airs , ne .«ont pas les seules causes de ( elle liberté de propos et de maintien qu'on remar- '|U(' ici dans les femmes. l'illeparoît avoir une racine l>liis profonde dans les mœurs, par le mélange indiscret et continuel des deux, sexes, qui fait contracter à chacun d'eux l'air, le langage et les manières de l'autre. Nos Suissesses aiment assez à se rassembler entre elles (i), elles y vivent dans une

(i) Tout cela rst fort changé. Par l<s cirronstauce» , Ms lettres ne seniblerit érrifc"* que d'pui"* qui'l<jije viugtaiiie d'aniiéci. Aux iiianirs , au style , ou le» croiroit de l'autre 8iec!<-.

134 LA :N'0UVELLE HÉLOISE.

douce familiarité; et quoiqu apparemment elles ne haïssent pns le commerce des hommes, il est certain que la présence de ceux-ci jette une espèce de contrainte dans cette petite gynécocratie. A Paris , c'est tout le contraire; les femmes n'aiment à vivre qu'avec leshommes, elles nesont à leur aise qu'avec eux. Dans chaque société la maîtresse de la maison est presque toujours seule au milieu d'un cercle d'hommes. On a peine à concevoir d'où tant d'hommes peuvent se répandre par-tout; mais Paris est plein d'aventuriers et de célihataires qui passent leur vie à courir de maison en maison ; et les hommes sem- V'ient, comme les espèces, se multiplier par la circulation. C'est donc là qu'une femme apprend à parler, agir et jtenser comme eux, et eux comme elle. C'est là qu'unique oh jet de leurs petites galanteries, elle jouit paisiblement de ses insultants hommage» auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi. Qu'importe? sérieusement ou par plai- «ïnterie, on s'occupe d'elle, et c'est tout ce qu'elle veut. Qu'une autre femme survienne , à l'instant le ton de cérémonie succède à la familiarité , les grand»; airs commencent, l'attention des hommes se partage, et l'on se tient mutuellement dans unesecrette gêne dont on ne sort plus qu'en se séparant.

Les femmes de Paris aiment à voir les spectacles, rest-à-dire à y être vues; mais leur embarras, chat[ue fois qu'elles veulent y aller, est de trouver nna compagne; car l'usaçje ne permet à aucune femme d'v aller seule en grande loge , pas même avec son miri , pas même avec un autre homme. On ne s.iu- M'it dire combien dansce pavs si sociable ces pa^tn■^

SECO^ÎDE PAililK. 12,7

font difficiles à former; de dix qu'on en projette il ea manque neuf; le désir d'aller au spectacle les fait lier, l'ennui d'y aller ensemble les fait rompre. Je crois que les femmes pourroient abroger aisément cet usage inepte ; car où est la raison de ne. pouvoir se montrer seule en public? Mais cVst peut-être ce défaut de raison qui le conserve. Il est bon de touraer autant qu'on peut les bienséances sur des cboses où il seroit inutile d'eu manquer. Que gagneroit une femme au droit d'aller sans compagne à l'opéra? IN'e yaut-il pas mieux réserver ce droit pour recevoir eu particulier ses amis?

Il est sûr que mille liaisons secrètes doivent être le fruit de leur manière de vivre éparses et isdloes parmi tant d'hommes. Tout le monde en convieut aujourd'hui, et l'expérience a détruit l'absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant. On ne dit donc plus que cet usage est plus honnête . mais qu'il est plus agréable: et c'est ce que je Jiç crois pas plus vrai ; car quel amour peut régner où la pudeur est en dérision ? et quel charme peut avoir une vie privée à la fois d'amour et d'honnêteté i* Aussi , comme le grand fléau de tous ces gens si dissipés est l'ennui, les femmes se soucient -elles moins d'être aimées qu'amusées : la galanterie et le» soins valent mieux que l'anionr auprès d'elles; et pourvu qu'on soit assidu, peu leur importe qu'on viit p.issionné. Les mots niènie d'anu»ur et (ruinant sont bannis de l'intime société des deux sexes, et Tc'égués avec ceux de chaîne et àtjlauvne dan» le» romans qu'on ne lit plus.

Il semble que tout l'ordre des scntiniert» naturels

soit ici renversé. Le cœur n'y forme aucnne chaîner il n'est point permis aux filles d'en avoir un; ce droit est réservé aux seules femmes mariées , et n'exclut du choix peisonne que leurs maris. Il vaudroit mieux qu'une mère eût vingt amants que saiillenn seul. L'adultère n'y révolte point, on n'y trouve rien de contraire à la bienséance : les romans le» plus décents, ceux que tout le monde lit pour s'instruire , en sont pleins ; et le désordre n'est plus blâmable sitôt qu'il est joint à rinfldélité. O Julie înelle femme qui n'a pas craint tie souiller cent fois le lit conjugal oseroit dune bouche impure accuser nos chastes amours , et condamner l'union de deux cœurs sincères qui ne surent jamais manquer de foi. On diroit que le mariage n'est pas à Paris de la même nature que par-tout ailleurs. C'est un sacrement , à ce qu'ils prétendent, et ce sacrement n'a pas la force des moindres contrats civils : il semble n'être que l'accord de deux personnes libres qui conviennent de demeurer ensemble , de porter le même nom , de reconnoître les mêmes enfants , mais qui n'ont , au surplus , aucune sorte de droit l'une sur l'autre ; et nu mari qui s'aviseroit de contrôler ici la mauvaise conduite de sa femme n'exciteroit pas moins de murmures que celui qui souffriroit chee nous le désordre pnblic (le la sienne. Les femmes, de leur côté, n'usent pas de rigueur envers leurs maris, et l'on ne Toit pas encore qu'elles les fassent punir d'imiter leurs infidélités. Au reste, comment attendre de part ou d'autre un effet plus honnête d'un lien où le •ocur n'a point été consulté? Qui n'éponse cfue 1» fortune on l'état ne doit rien à la personne.

L'amour même , l'amour a perdu ses droits , et n'est pas moins dénaturé qne le mariage. Si les époux sont ici des garçons et des filles qui demeurent ensemble pour vivre avec plus de liberté , les amants sont des gens indifférents qui se voient par amusement , par air , par habitude , ou pour le besoin du moment : le cœur n'a que faire à ces liaisons; on n'y consulte que la commodité et certaines convenances extérieures. C'est, si l'on veut, se connaître, vivre ensemble, s'arranger, se voir, moins encore s'il est possible. Une liaison de galanterie dure un peu plus quune visite ; c'est un recueil de jolis entretiens et de jolies lettres pleines de portraits , de maximes , de philosophie , et de bel esprit. A l'égard du physique , il n'exige pas tant de mystère : on a très sensément trouvé qu'il falloit régler sur l'instant des désirs la facilité de les satisfaire : la première venue, le premier venu, l'amant ou uu autre, un homme est toujours un homme , tous sont presque également bons : et il y a du moins à cela de la conséquence , car pourquoi seroit-on plus fidèle à l'amant qu'au mari? Et puis à certain Age tous les hommes sont à-peu-près le même homme , toutes les femmes la même femme; toutes ces poupéet sortent de chez la même marchande de modes, et il n'y a guère d'autre choix à faire que ce qui tombe le plus commodément sous la main.

Comme je ne sais rien de ceci par moi-mcmc , on m'en a parlé sur un ton si extraordinaire qu'il ne m'a pas été possible de bien entendre ce qu'on m'en a (lit.. Tout ea que j'en ai conqu , «est que , cher, U

i-i$ LA NOUVELLE HÉlOISt.

plupart des femmes, l'amant est couuue mi «ie&j^eits de la maison : s'il ne fait pas son devoir, on le couj;cdie et Ton en prend un autre; s'il trouve mieux ailleurs, ou s'ennuie du métier, il quitte, et l'ouep prend un autre. H y a, dit-on, des femmes assez capricieuses pour essayer même du maître de la maison, car enfin c'est encore une espèce d'homme. Cette fantaisie ne dure pas ; quand elle est passée , ou le chasse et l'on eu prend un autre ; ou, s il s'ohstine, on le garde e^ l'on en prend un autre.

Mais, disois-je à celui qui m'expli(|Uoit ces étranges usages, comment une femme vit-elle ensuite avçç tops ces autres-là qui ont ainsi pris ou reçu leur congé? Boa! reprit-il, elle n'y vit point. On ne se voit plus , on ne se connoît plus. Si jamais la fantaisie prenoit de renouer, on auroit une UfOavelle connoissance à faire, et ce seroit beaucoup qu'où se souvint lie s'être vus. Je vous euteuds, lui dis-je; mais j'ai beau réduire ces exagérations ,1 je ne conçois pas comment, après une union si tendre, on peut se voir de sang froid, comment le coeur r.e palpite pas au nom de ce qu'on a une fois aimé , comment on ne tressaille pas à sa rencontre. Vous m© faites rire, interrompit-il, avec vos ticssiiillemcnts; vous voudriez donc que nos femmes ne lissent autce chose que tomber en syncope.'

Siij)j[)rime une partie de ce tableau trop cbar^;© aans doute, place Julie à côté du reste, et souvienstoi de mon cœur; je n'ai rien de plus à te dire.

Il faut cependant l'avouer, plusieurs de ces impressions désagréables s'cTfaceût par l'habitude. Si

SECONDE PARTIE. i2y

le mal se présente avant le bien, il ne l'empêche pas de se montrer à son tour; les charmes de l'esprit et du naturel font raloir ceux de la personne. La première répugnance vaincue devient hientôt un sentiment contraire. C'est l'autre point de vue du tableau, et la justice ne permet pas de ne l'exposer que par lé côté désavantageux.

C'est le premier inconvénient des grandes ville» que les hommes y deviennent autres que ce qu'ils sont, et que la société leur donne pour ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai , sur-tout à Paris, et sur -tout à l'égard des femmes, qui tirent des regards d'autrui la seule existence dont elles se soucient. En abordant une dame dans une assemblée, au lieu d'une Parisienne que vous croyez voir, vous ne voyez qu'un simulacre de la mode. Sa hauteur, son ampleur, sa démarche, sa taille, sa gorge, ses couleurs, son air, son regard, ses propos , ses manières, rien de tout cela n'est à elle; et si- vous la voyiez- dans son état naturel, vous ne pourriez la reconnoître. Or cet échange est rarement favorable à celles qui le font, et en génénil il n'y a guère à gagner à tout ce qu'on substitue à la nature. Mais on ne l'efface jamais entièrement; elle s'échappe toujours par quelque endroit, et c'est dans ïine certaine adresse à la saisir que consiste l'art d'f)bserver. Cet art n'est pas difficile vis-à-vis des femmes de ce pays; car, comme elles ont plus de natniel qu'elles ne croient en avoir, pour peu (ju'on les fréquente a'*siilùment, pour peu qu'on les détache de celte éternelle rcj)résentation fjui leur plait

i3u LA NOUVELLE HÉLOISE.

si fort, on les voit bientôt comme elles sont; et c'est alors que toute l'aversion qu'elles ont d'abord inspirée se change en estime et en amitié.

Voilà ce que' j '«'US occasion d'observer la semaine dernière dans une partie de campagne où quelques femmes nous avoieut assez étourdiment invités, moi et quelques autres nouveaux di barques, sans trop s'assurer que nous leur convenions , ou peutêtre pour avoir le plaisir d'y rire de nous à leur aise. Cela ne manqua pas d'arriver le premier jour. Elles nous accablèrent d'abord de traits plaisants et fins, qui, tombant toujours sans rejaillir, épuisèrent bientôt leur carquois. Alors elles s'exécutèrent de bonne grâce; et, ne pouvant nous amener à leur ton, elles furent réduites à prendre le nôtre. Je ne Mii.'» si elles se trouvèrent bien de cet échange, pour moi , je m'en trouvai à merveille ; je vis avec surprise que je m'éclairois plus avec elles que je n'aurois fait avec beaucoup d hommes. Leur esprit ornolt si bien le bon sens , que je regrettois ce qu'elles caavoient misa le défigurer ; et je déplorois, en jugeant mieux des femmes de ce pays, que tant d'aiin.ibles personnes ne manquassent de raison que jMrcequ'elles ne vouloient pas en avoir. Je vis aussi que les grâces familières et naturelles effacoient insensiblement les airs apprêtés de la ville; car, sans y souger, ou prend des manières assortissantes aux choses qu'un dit, et il n'y a pas moyen de mettre à des discours sensés les grimaces de la co(juetlerie. Je les trouvai plus jolies dt-pnis qu'elles ue cherchoient pins laut à l'être, et je seolis qu'elles n'a-

SECONDE PARTIE. i3i

voient besoin pour plaire que de ne p;is se déguiser. J'osai soupçonner sur ce fondement que Paris, ce prétendu siège du goût, est peut-être le lieu du monde où il y en a le moins, puisque tous les soins qu'on y prend pour plaire défigurent la véritable beauté. '

Nous restâmes ainsi quatre ou cinq jours ensemble, contents les uns des autres et de nous-mêmes. Au lieu de passer en revue Paris et ses folies , nous l'oubliâmes. Tout notre soin se bornoit à jouir entre nous d'une société agréable et douce. Nous n'eûmes besoin ni de satyres ni de plaisanteries pour nous mettre de bonne bumeur; et nos ris n'étoicnt pas de raillerie, mais de gaieté, comme ceux de ta cousine.

Une autre chose acheva de me faire changer d'avis sur leur compte. Souvent au milieu de nos entretiens les pins animés on venoit dire un mot à l'oreille de la maîtresse de la maison. Elle sortoit, alloit s'enfermer pour écrire, et ne rentroil de long-temps. Il étoit aisé d'attribuer ces éclipses à quelque correspondance de cœur, ou de celles qu'on appelle ainsi. Une autre femme en glissa légèrement un mot qui fut assez mal reçu; ce qui me fit juger que si l'absente manquoit d'amants, elle avoit au moins des amis. Cependant la curiosité m'ayant «loiiné quelque attention, quelle fut ma surprise eu apprenant que ces j)rétendus grisons do Paris étoiont des paysans «le la paroisse qui venoicnt darls leurs calamités implorer la protection de leur dame; l'un surcli.irgé de tailles à la décharg<* d'un plus riche;

i3a LA NOUVKLLE HÉLOISE.

l'autre enrôlé dans la milice sans égard pour son âge et pour ses enfants (i) ; l'autre écrasé d'un puissant voisin par un procès injuste; l'autre ruiné par la grêle, et dont on exigeoit le bail à la rigueur! Hnfia tous avoient quelque grâce à demander , tous étoient patiemment écoutés, on n'en rebutoit aucun, et le temps attribué aux billets doux étoit employé à écrire en faveur de ces malheureux. Je ne saurois te dire avec quel étonnement j'appris et le plaisir que prenoit une femme si jeune et si di^sipée à remplir ces aimables devoirs, et combien peu elle y mettoit d'ostentation. Comment! disois- je tout attendri, quand ce seroit Julie elle ne feroit pas autrement. Dès cet instant je ne l'ai plus regardée qu'avec respect, et tous ses défauts sont effacés à me» yeux.

Sitôt que mes recherches se sont tournées de ce côté, j'ai appris mille choses à lavantage de ces mêmes femme* que j'avois dabord trouvées si insupportables. Tous les étrangers conviennent unanimement qu'en écartant les propos à la mode il n'y a point de pays au monde où les femmes soient plus éclairées, parlent en général plus sensément, plus judicieusement, et sachent donner au besoin de meilleurs conseils. Otons le jargon de la galanterie et du bel esprit, quel parti tirerons-nous de la conversation d'une Espagnole, d'une Italienne, d'une Allemande? Aucun , et tu sais, Julie , ce qu'il

( I ) On a vu c«la dans l'autre trtif rr<- , mais non dans eelle-ci , que je facile. » mi èj>ar^u»' 1> •> iioiniu) a ii>ai ié> , et l'on en iait ainsi marier b aucuu^i.

SECONDE PARTIE. i33

en est communément de nos Suissesses. Mais qu'on ose passer pour peu galant , et tirer les Françaises de cette forteresse , dont à la vérité elles n'aiment guère à sortir , on trouve encore à qui parler en rase campagne , et l'on croit combattre avec un homme, taut elles savent s'armer de raison et faire de nécessité vertu. Quant au bon caractère, je ne citerai point le zèle avec lequel elles servent leurs amis ; car il peut régner en cela une certaine cbaleur d'aroour-propre qui soit de tous les pays ; mais quoiqu'ordinairement elles n'aiment qu'elles-mêmes, une longue habitude, quand elles ont assez de constance pour l'acquérir, leur tient lieu d'un sentie ment assez vif: celles qui peuvent supporter un attachement de dix ans le gardent ordinairement toute leur vie, et elles aiment leurs vieux amis plus tendrement , plus sûrement au moins , que leurs jeunes amants.

Une remarque assez commune, qui semble être à la charge des femmes, est qu'elles fout tout en ce pays, et par conséquent plus de mal que de bien; mais de qui les justifie est ([u'el les fout le mal poussées par les hommes, et le bien de leur propre mouvement. Ceci ne contredit point ce que je disois cidevant , que le cœur n'entre pour rien dans le commerce des deux sexes; car la galanterie française a donne aux femmes un pouvoir universel qui n'a besoin d'aucun tendre sentiment pour se soutenir. Tout dt-pentl d'elles ; rien ne se lait que par elles ou pour elles; lOlynipe et le Parnasse, la gloire et la fortune , sont égalcuicut sous leurs lois. Les livres a*ont de prix, les auteurs n'ont d'estime qu'autant

Mouv. uÉLoisb. a. la

li/» ]>A NOUVELLE HÉ LOI SE.

quil plaît aux icnimes de lenr en accorder; elles décident sou\craiuement des plus hautes connoissances , ainsi que des plus agréables. Poésie , littérature , histoire, philosophie, politique même; on Toit d'abord au style de tous les livres qu'ils sont écrits pour amuser de jolies femmes; et l'on vient de mettre la Bible en histoires galantes. Dans les affaires, elles ont pour obtenir ce quelles demandent un ascendant naturel jusques sur leurs maris, non parcequ'ils sont leurs maris, mais parcequ'ih sont hommes , et, qu'il est convenu qu'un homrat ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même k sienne.

Au reste cette autorité ne suppose ni attachemeiï ni estime, mais seulement de la politesse et de l'u sage du monde ; car d'ailleurs il n'est pas moin essentiel à la nalanterie française de mépriser le femmes que de les servir. Ce mépris est une sort de titre qui leur en impose; c'est un témoignag qu'on a vécu assez avec elles pour les connoitrt Quiconque les respccteroit passeroit à leurs yeu pour un novice, un paladin, un homme qni n' connu les femmes que dans les romans. Elles se ji gent avec tant d'équité que les honorer seroit êti indigne de lenr plaire; et la première qualité t l'homme à bonnes fortunes est d'être souverain< ment impertinent.

Quoi (ju'il en soit, elles ont beau se piquer ( mécli.inceté, elles sont bonnes en dépit d'elles ; voici à quoi sur-tout leur bonté de cœur est utile. 1 tout pays les f^ens chargés de beaucoup d'affaires 'O toujour.s repoussants ctsans commisération; et Pai .

SECONDE PARTIE. i3S

étant le centre des affaires du plus grand peuple de l'Europe, ceux qui les font sont aussi les pins durs des hommes. C'est donc aux femmes qu'on s'adresse pour avoir des grâces ; elles sont le recours des malheureux; elles ne ferment point l'oreille à leurs plaintes ; elles les écoutent, les consolent et les servent. Au milieu de la vie frivole qii' elles mènent, elles savent dérober des moments à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; et si quelques unes font un infâme commerce des services qu'elles rendent, des milliers d'autres s'occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de leur bourse et l'opprimé de leur crédit. Il est vrai que leurs soins sont souvent indiscrets , et qu'elles nuisent sans scrupule au malheureux qu'elles ne connoissent pas , pour servir le malheureux qu'elles connoissent : mais comment connollre tout le monde dans un si i^rand pays? et que peut faire de plus la bonté d';ime séparée de la véritable vertu, dont le plus sublime e'fort u'est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal faire? A cela près, il est certain qu'elles ont du penchant au bien, qu'elles en font beaucoup , qu'elles le font de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d'humanité qu'on y voit ré<;uer encore, et que sans elles on verroit les hommes avides et insatiables s'y dévorer comme des loups.

Voilà ce que je n'aurois point appris si je m'en Mois tenu aux peintures des faiseurs de romans et de comédies, les(juels voient plutôt dans les femme» «If-s ridicules fju'ils partagent que les bonne» qualités qu'ils n'ont pa», ou qui peignent de» chefs-

i36 LA Nouvelle HÉLOi SE.

d'ouTre de vertus qu'elles se dispensent d'imiter eu les traitant de chiraert-s , au lieu de les encourager au bien en louant celui qu'elles font réellement. Les romans sont peut-être la dernière instruction qu'il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que toute autre lui soit inutile : je voudrois qu'alors la composition de ces sortes de livres ne hit permise qu'à des gens honnêtes mais sensibles , dont \r cœur se peignît dans leurs écrits ; à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des foiblesses derhumanlté, qui ne montrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes , mais qui la leur lissent aimer eu la peignant d'abord moins austère . et puis du sein du vice les y sussent conduire insensibleOicui.

Je t'en ai prévenue , je ne suis en rien de l'opinion commune sur le compte des femmes de ce pavs. On leur trouve unanimement l'abord le plus encbanteur, les grâces les plus séduisantes, la coquetterie la plus raffinée, le sublime de la galanterie, et l'art de plaire au souverain degré. Moi, je trouve leur abord choquant, leur coquetterie repoussante, leurs manières sans modestie. J'imagine que le cœur doit se fermer à toutes leurs avances; et l'on ne me persuadera jamais qu'elles puissent un moment pnrler de l'amour sans se montrer (gaiement incapables J'en inspirer et d'en ressentir.

D'un autre côté la renommée apprend à se défier de leur caractère ; elle les peint frivoles, rusées, artificieuses, étourdies , volages, parlant bien mais T\v Tiensant point, sentant encore moins, et dépenwmt ainsi tout leur mérite en vain babil. Tout cein

ii>e païoît à moi leur êtpe extérieur comme leurs pari iers et leur rouge. Ce sout des vices de parade qu'il faut avoir à Paris, et qui dans le fond couvrent en elles du sens, de la raison, de l'humanité, du bon naturel. Elles sont moins indiscrètes , moins tracassieres que chez nous, moins peut-être que par-tout ailleurs. Elles sont plus solidement instruites, et leur instruction profite mieu?. à leur jugement. En un mot, si elles me déplaisent par tout ce qui caractérise leur sexe qu'elles ont défiguré, je les estime j).ir des rapports avec le nôtre qui nous font honneur; et je trouve qu'elles seroient cent fois plutôt des hommes de mérite que d'aimables femmes.

Conclusion : si Julie u'eiit point existé , si mon cœur eût pu souffrir quelque autre attachement que celui pour lequel il étoit né , je n'aurois jamais pris à Paris ma femme , encore moins ma maîtresse : mais je m'y serois fait volontiers une amie; et ce trésor m'eût consolé peut-être de n'y pas trouver les deux autres (i).

J^EPnis ta lettre teçue je suis allé tous les jours ehei M. Silvestra demander le petit paquet. Il n'éroii

( r) Je me garderai de prononcer sur cette lettre ; mais je diiute qu'un jugement qui donne libéralement à celle» qu'il regarde des qualités qu'elles méprisent , et qui leur refuse le» seule» dont elles font cas , soit fort propre i être bien reçu d'elles.

t38 LA NOUVELLE HÉLOISE.

toujours point venu ; et, dévoré d'un'' mortelle impatience, j'ai fait le voyage sept fois inufih-menf. Eafin la huitième j'ai reçu le paquet, A peine l'ai- je eu dans les mains, que, sans payer le port, sans m'en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi ; et ne voyant que le moment de rentrer chez moi, j'enfilai avec tant de précipitation des rues que je ne connoissois point , qu'au bout d'une demi-heure , cherchant la rue de Tournon où je loge, je me suis trouvé dans le marais^ à l'autre extrémité de Paris. J'ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir plus promptement ; c'est la première fois que cela m'est arrivé le matin pour mes affaires: je ne m'en sers même qu'à regret l'aprèsmidi pour quelques visites ; car j'ai deux jambes tort bonnes dont je scrois bien fâché qu'un peu plus d'aisance dans ma fortune me fît négliger l'usage.

J'étois fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet; je ne voulois l'ouvrir que chez moi, c'est ton ordre. D'ailleurs une sorte de volupté f[ui me laisse oublier la commodité dans les choses communes me la fait rechercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n'y puis souffrir aucune sorte de distraction, et je veux avoir du temps et mes aises pour s:jvourer tout ce qui me vient de toi. Je tcnois donc ce paquet avec une inquiète curiosité dont je n'étois pas le maître; je ra'efforçois de palper à travers les enveloppes ce qu'il pouvoit contenir ; et l'on eût dit qu'il me brùloit les mains à voir les mouvements conii miels qu'il faisolt de l'une à l'autre. Ce n'est pas qu'à son volume, à son poids, an Ion de la let-

tre, je n'eusse quelque soupçon de la vérité ; mais le moyen de concevoir comment tu pouvois avoir trouvé l'artiste et l'occasion? Voilà ce que je ne conçois pas encore; c'est un miracle de l'amour; plus il passe ma raison, plus il enchante mon cœur ; et l'un des plaisirs qu'il me donne est celui de n'y rien comprendre.

J'arrive enfin, je volcr, je m'enferme dans ma chambre, je m'assieds hors d'haleine, je porte- une main tremblante sur le cachet. O première influence du talisman ! j'ai senti palpiter mon cœur à chaque papier que j'ôtois, et je me suis bientôt trouvé tellement oppressé que j'ai été forcé de respirer un moment sur la dernière enveloppe... Julie! 6 ma Julie.'... le voile est déchiré... je te vois... je vois tes divins attraits ! ma bouche et mon cœur leur rendent le premier hommage , mes genoux fléchissent... Charmes adorés, encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu'il est prompt , qu'il est puissant , le magique effet de ces traits chéris ! Non, il ne faut point, comme tu prétends, un quart-d'heure pour le sentir ; une minnte , un instant suffit pour arracher de mon sein mille ardents soupirs , et me rappeler avec ton image celle de mon bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de nosséder un si précieux trésor floit mêlée d'une si cruelle amertume.' Avec quelle violence il me rappelle des temps qui ne sont plus ! Je crois en le voyant te revoir encore; je crois m< refpouver à ces moments délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie, et que le ciel ma donnés et ravis dans sa colère. H«'las! un instant me désabuse; toute la douleur de l'absence sa

i4o LA NOUVELLE HÉLOISE.

ranime et s'aigrit en mutant l'erreur qui l'a suspendue, et je suis comme ces malheureux dont on n'interrompt les tourments que pour les leur rendre plus seusililes. Dieux! quels torrents de flamme» mes avides regards puisent dans cet objet inattendu! ô comme il ranime au fond de mon coeur tous les mouvements impétueux que fa présence y faisoit naître! O Julie, s'il étoit vrîii qu'il put transmettre à tes sens le délire et l'illusion des m'.ens!... Mais pourquoi ne le feroit-il pas? Pourquoi des impressions que l'ame porte avec tant d'activité n'iroientelles pas aussi loin qu'elle? Ah ! chère amante ! où que tu sois , quoi que tu fasses au moment où j 'écris cette lettre, au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne , ne sens-tu pas ton charmant visage inonde des pleurs de l'amour et de la tristesse ? ne sens-tu pas tes yeux , tes joues , ta bouche , ton sein, pressés, comprimés , accablés de mes ardents baisers? ne te sens-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvres brûlantes?... Ciel! qu'enleuds-je? Quelqu'un vient... Ah!

serrons, cachons mon trésor un importun!....

M.'>udit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux!... Puisse-t-il ne jamais aimer... ou vivre loin de ce qu'il aime !

V-^'rsT à TOUS, charmante cousine, quil faut r«>n(lre eomjite de l'opéra; car ])ieii que votis ne m en par-

SECONDE PARTIE. Ui

liez point dans vos lettres, et que Julie vous ait gardé le secret , je vois d'où lai vient cette curiosité. J'y fus une fois pour contenter la mienne ; j'y suis retourné pour vous deux autres fois. Tenez-m'en quitte, je vous prie, après celte lettre. J'y puis retourner encore, y bâiller, y souffrir, y périr pour votre service ; mais y rester éveillé et attentif, cela œ m'est pas possible.

Avant de vous dire ce que je pense de ce fameux théâtre , que je vous rende compte de ce qu'on en dit ici ; le jugement des connoisseurs pourra redresser le mien si je m'abuse.

L'opéra de Paris passe à Paris pour le spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu'inventa jamais l'art Lumain. C'est, dit-on, le plus superbe monument de la magnificence de Louis XIV. Il n'est pas si libre à chacun que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Ici l'on peut disputer de tout hors de la musique et de l'opéra;.il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce seul point. La musique française se maintient par une inquisition très sévère ; et la première chose qu'on insinue par forme de leçon à tous les étrangers r[ui viennent dans ce pays, c'est que tons les étran- (»«rs conviennent qu'il n'y a rien de si beau dans le reste du monde que l'opéra de Paris. En effet, la trérité est que les plus discrets s'en t&isent, et n'oient en rire qu'entre eux.

Il faut convenir pourtant qu'on y représente h grands frais, non seulement toutes les merveilles de la nature, mai» beaucoup d'aulres merveilles bien ilni granduii que personne u'a j.Muais vues; et sûre-

142 LA JÎOUYELLE HÉLOISE.

iiîent Pope a voulu désigner ce bizarre tliéâtre par celai où il dit qu'on voit pêle-mcle des dieux, des latins, des monstres, des rois, des berger*, des fées,, de la fureur, de la joie, un feu, une gigue, une bataille, et un bal.

Cet assemblage si magnifique et si bien ordonné est regardé comme s'il contenoit en effet toutes leschoses qu'il représente. En voyant paroitre uu temple on est saisi d'un saint respect ; et pour peu que la déesse en soit jolie,- le parterre est à moitié païen. On n'est pas si difliciJe ici qu'à la comédie française. Ces mêmes spectateurs qui ne peuvent revêtir un. comédien de son personnage, ne peuvent à l'opéra si'parer uu vacteur du sien. Il semble que les esprits se roidissent contre une illusion raisonnable, et ne s'y prêtant rju'autant (ju'elleestabsurde et grossière : ou peut-être que des dieux leur coûtent moins à concevoir ({ue des héros. .Tupiter étant d'une autre nature que nous , on en peut penser ce qu'on veut : mais Caton étoit un homme; et combien d'hommes ont droit de croire que Caton ait pu exister ?

L'opéra n'est donc point ici comme ailleurs une troupe de gens payés pour se donner en spectacle an public ; ce sont , il est vrai , des gens^ue le public paie et qui se donnent en spectacle; mais tout cela change de nature, attendu que c'est une académie rovale de musique, une espèce de cour souveraine qui juge sans appel dans sa propre cause, et ne se pi(jue pasaufrement de justice ni de iidélité (i)

(i) Dit on mots plus ou\i(^rts , cela n'en heroit que phis vrai; mais ici je buis partie, et je dois me taire. Par-

Voilà, cousine, comment, dans certains pays , l'essence des choses tient aux mots , et comment de$ noms honnêtes suffisent pour honorer ce qui l'est le moins.

Les membres de cette noble académie ne dérogent point , en revanche ils sont excommuniés , ce qui est précisément le contraire de l'usage des autres pays: mais peut-être, ayant eu le choix, aimentils mieux être nobles et damnés, que roturiers et bé' nis. J'ai vu sur le théâtre un chevalier moderne aussi fier de son métier qu'autrefois l'infortuné Labérius fut humilié du sien (i), quoiqu'il !« fît par force et ne récitât que ses propres ouvrages. Aussi

tout où l'on est moins soumis aux lois qu'aux hommes, on doit savoir endurer l'injuslice.

(i) Forcé par le tyran d?. monter sur le théâtre, il déplora son kort par des vers très touchants, et très capables d'allumer l'indignation de tout honnête homme contre ce César si vanté. « A])rès avoir, dit-il, vccu «soixante ans aver honneur, j'ai quitté ce matin mon «foyer chevalier romain, j'y rentrerai ce soir vil his- >» trion. Hé as ! j'ai vécu tro]> d'un jour. O fortune ! s'il a fallait me déshonorer une fois, que ne m'y lorrai>-tu n quand la jeunes.'e et la vi;;ueur me laissaient au moins « uue figure agrc able ? mais maintenant quel tri.ste ohjet « viens-je exposer au r< but du }ieu|>ie romain ! une voix «éteinte, un corps inlirnie, un cadavn , un sépulcre «animé, qui n'a j>Ius rien de moi que mon nom », Le j)rologue entier (|u'il récita dans cette occasion, l'injustiee que lui lit César, ptquc de la nohic liberté' avec laquelle il vengeoit soTi honneur flétri, l'ai front qu'il reçut au cirque, la basses-se c^u'eut (!ieiron d'indu ttr à 80n op|)rol)re , la ré|)on*-e fine et piquante qm- lui (if Lalt»"rius , tout cela nous a été conserve ])ar Auiu-Gelle; et c <'.st .1 mon gré le morceau le plus curitux et le plus iutérussant de son fade recueil.

l'anclea Labérius ne ])ut-il reprendre sa place au cirque parmi les clievaliers romains, tandis que le nouveau en trouve tous les jours une sur les bancs de la comédie française parmi la première noblesse du pays ; et jamais on n'entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple romain qu'on parle à Paris de la majesté de l'opéra.

Voilà ce que j'ai pu recueillir des discours d'autrui sur ce brillant spectacle : que je vous dise à présent ce que j'y ai vu moi-même.

Figurez-vous une gaine large d'une quinzaine de pieds et longue à proportion , cette gaine est le théntre. Aux deux côtés on place par intervalle des feuilles de paravent, sur lesquelles sout grossièrement peints les objets que la scène doit représenter. Le fond est uu grand rideau peint de m-me , et presque toujours percé ou déchiré, ce qui re résente des gouffres dans la terre ou des trous dans le eiel, selon la perspective. Cbaque personne qui passe derrière le théâtre et touche le rideau, proiluit en l'ébranlant une sorte de tremblement de terre assez plaisant à voir. Le ciel e.st représenté p;ir certaines guenilles bleuàt-es, suspendues à des hàt(»nsou à des cordes, comme Tetendage d'une blanchisseuse. Le soleil, car on l'y voit (juelquefois, est uu flambeau dans une lanterne. Les chars des dieux et de» déesses sont composés de quatre solives en cadrées et suspendues à une grosse corde en forme d'escarpolette, entre ces solives est une planche entravers sur laquelle le dieu s'assied, et sur le devant pend un morceau de grosse toile barbouillée, qui >ert de nuage à ce uiagniiiquc char. On voit v^rs le I>as do

SECONDE PARTIE. 14a

la machine rilluminatioa de deux oa trois cliandelles puantes et mal mouchées , qui, tandis que le personnage se démené et crie en branlant dans son escarpolette , l'enfument tout à son aise. Encens digue de la divinité.

Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l'opéra, sur celle-là vous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu , qu'on enfile à des broches parallèles , et qu'on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette qu'on promené sur le ceintre, et qui n'est pas le moins touchant instrument de cette agréable musique. Les éclairs se font avec des pincées de poix-résine qu'on projette sur un flambeau : la foudre est un pétard au bout d'une fusée.

Le théâtre est garni de petites trappes quarréei» qui , s'ouvrant au besoin , annoncent que les démons vont sortir de la cave. Quand ils doivent s'élever dans les airs, on leur substitue adroitement des démons de toile brune empaillée, ou quelquefois de vrais ramonneurs, qui branlent en l'air suspendus à des cordes, jusqu'à ce qu'ils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j'ai parle. Mais ce qu'il y a de réellement tragique, c'est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à rompre ; car alors les esprits infernaux et les dieux immortels tombent , s'estropient, se tuent quelquefois. Ajoutfz à-tout cela les monstres qui rendent certaines scènes fort patliétiqnes, tel» que des dragons, des lésard.s, des tortues, des crocodiles, de ^'ros crapaud» qui *c pr()mcnpnt d'un air menaçant sur le théâtre, et

NOITV. HKI.O'SF. 2. i3

font vi)ir à l'opéra les teutatious de S. Antoine. Chacune de ces ligures est animée par un lourdaud de Savoyard qui n'a pas l'esprit de faire la bête.

Voilà, ma cousine, en quoi consiste à-peu-prè* l'auguste anpareil de l'opéra , autant que j'ai pu l'observer du jiarterre à l'aide de ma lorj^nette : car il ne faut pas vous imn^jiner que ces moyens soicni fort cachés et proiluisent un effet imposant; je n« rous dis en ceci que ce que j'ai appercu de moi même, et ce que peut appercevoir comme moi ton spcciateur non préoccupé. On assure pourtant qu'i y a tine pit)digieuàe quantité de machines employée a faire mouvoir tout cela; ou m'a offert plusieur fois de me les montrer; mais je n'ai jamais été eu rieux de voir comment on fait de petites choses ave de :;:;rands efforts.

Le nombre de gens occupts au service de l'opér^ est inconcevable. L'orchestre et les chœurs com posent ensemble près de cent personnes : il y a df multitudes de danseurs; tous les rôles soi:t double et triples (i) ; c'est-à-dire qu'il y a toujours un o deux acfeurs r.ubalteraes prêts à remplacer l'acten principal, et payés pour ne rien faire jusqu'à c qu'il lui plaise de ne rien faire à son tour; ce qt ne tarde jamais beaucoup ilarriver. Après quelque représentations , les premiers acteurs ,qui sont d'in portants personnages, n'honorent plus le public di

(i) Ou ne sait ce q<v^ c'est que les doubles en Italie. If l'ubl c ne les soulïri-oii pas; aussi le spectacle esta b. atîcoup nu illour marché ; il en coùteroit trop i)ou èifi' inal spn-i.

«ECONDE PARTIE. 147

leur présence ; ils aLandonnent la place à leurs suh^ stituts , rt aux substituts de leurs substituts. On reçoit toujours le même argent à la porte , mais on uc donne plus le même spectacle. Chacun prend sou' billet comme À une loterie, sans savoir quel lot il aura: et, quel qu'il soit, personne u'oseroit se plaindre; car, afin que vous le sachiez, les nobles membres de cette académie ne doivent aucun respect au public, c'est le public qui leur en doit.

Je ne vous parlerai point de cette musique; vous la connoissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d'idée , ce sont les cris affreux, les longs muj]fissements dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrice», presque en convulsion, arracher avec violence ces glapisycments de leurs poumons, les poings fermés contre la poitrine, la tcte en arrière, le visage enilaiiimé, les vaisseaux gonflés, l'estomac pantelant : on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté de l'oeil ou de l'oreille; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent, que leurs chants ceux qui 1< » écoutent ; et ce qu'il y a de plus inconcevable est que ces hurlements sont presque la seule chos« qu'applaudissent les spectateurs. A leurs battements de maitis on les prendroit ponr des sourds charmée de saisir par-ci par-là quoliiues sons perçants, et (jui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi, je suis persuadé qu'on applaudit les cris d'uno actrice à l'opéra comme les tours de force d'un batelrar à la foire: la sensation on est déplaisante et pénible, on souffre tandj.s qu'ils durent^ mais on e«t •! aise de les voir liivir «ans accident qu'un eu

i/,S LA NOUVELLE HÉLOÎSE.

marque volontiers >a joie. Concevez que celte manière de chanter est employée pour exprimer ce que Qiiinaulta jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, Von u» même, s'exprimant avec cette délicatesse, et jugez de l'effet ! Pour les diables , passe encore ; cette musique a quelque chose d'infernal qui ne leur messled pas. Aussi les magies, les évocations, et toute-s les fêtes du sabbat, sont-elles toujours ce qu'on admire le plus à l'opéra français. •

A ces beaux sons , aussi justes qu'ils sont doux , se marient très di^^nement ceux de l'orchestre. Figurezvous un charivari dans fin d'instruments sans mélodie, un ronron traînant et perpétuel de basses; chose la plus lugubre, la plus assommante que j'aie entendue de ma vie, et que je n'ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violeui mal de tète. Tout cela forme une espèce de psalmodie à laquelle il n'y a pour l'ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c'est un trépignement universel; vous entendez tout le parterre en mouvement suivre à grand'peine et à grand bruit un certain homme de l'orchestre (i). Charmés d,e sentir un moment cette cadence qu'ils sentent si peu , ils se tourmentent l'oreille , la voix , les bras, les ]sieds , et tout le corps , pour courir après la mesure ^2) toujours prête à

( ï) Le Bùclierou.

(2) Je trouve qu'où u'a pas mal comparé les air» légers t\e la musique française à la course d'une vache qui galoppe , ou d'uuf oi«; grasse qui veut voler.

leur échapper; au lieu que l' Allemand etl'Italien, qui en sont intimement affectés, la sentent et la suivent sans aucun effort, et n'ont jamais besoin de la battre. Du moins Regianino m'a-t-il souvent dit que ilans les opéra d'Italie , où elle est si sensible et si vive , on n'entend , on ne voit jamais dans l'orcbestre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marrjue. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l'organe musical ; les voix y sont rudes et sans douceur, les inflexions âpres et fortes, les son» forcés et traînants ; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple : les instruments militaires, les fifres de l'infanterie , les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois^, les chanteurs des rues, les violons de gningnetle, tout cela est d'un faux à choquer l'oreille la moins délic.atc. Tous les talents ne sont pas donnés aux ménir» Ijoinmes, et en général le Français paroît être de toii^ Jes peuples de l'Europe celui qui a le moins d'aptifude à la musique. Mylord Edouard prétend que le» Anglais en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent et ne s'en soucient guère, au lieu que les l""rancais renonceroie.ntà mille justes droits, et passeroient condamnation sur tonte autre chose , plutôt que de convenir rju'ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. Il y en a même qui regarderoient volontiers la musique à Paris comme une affaire d'état , peut-être, parceque c'en fut une à Sparte de couper deux cordes à la lyre de l'iniothée : à cela vous sente/- qu'on n'a rien À dire. Quoi qu'il on soit, l'opéra de Pari» pourroit être une fort belle institution politique, fju il n'eu plairoit p.15

i5o LA NOUVELLE HÉLOISE.

davantage awx gens de goût. Revenons à ma description.

Les ballets, dont il me reste à vous parler, sont la partie la plus brillante de cet opéra ; et considérés séparémeut, ils font un spectacle agréable, magnifique, et vraiment tbéâtral ; mais ils servent comme partie constitutive de la pièce, et c'est en cette qualité qu'il les faut considérer. Yous connoissez les opéra de Quinault; vous savez comment les divertissements y sont employés : c'est à -peu -prés de même, ou encore pis, cbez ses successeurs. Dans chaque acte l'action est ordinairement coupée au moment le plus intéressant par une fête qu'on donne aux acteurs assis, et qoe le parterre voit debout. Il arrive de là que les personnages de la pièce sontab solnment oubliés, ou bien que les .spectateurs re gardent les acîeurs qui regardent autre cbose, La manière damener ces fêtes est simple : si le prince est joveux , on prend part à sa joie , et l'on danse: • il est triste, on vent l'égayer, et Ton danse. J'ignore si c'est la mode à l;i cour de donner le ba^ aux rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce qoi je sais par rapport à ceux-ci, c'est qu'on ne peu; trop admirer leur constance stoïque à voir de? gavottes ou écouter d( s chansons, tandis qu'on dé oide quelquefois derrière le théâtre de leur conronin on de leur sort. Mais il v a bien d'autres sujets d< danses; les plus graves actions de la vie se font «r dansant, les prêtres dansent, les soldats dansent les dieux dansent, les diables dansent ; on danse jus ques dans les enterrements, et toa^danse à propo-i de tout.

SECONDE PARTIE. lô^

La danse est donc le quatrième des beanx arts employés dans la constitution de la scène lyrique :. mais les trois autres concourent à l'imitation ; et celui-là qu'imite-t-il ? Rien. Il est donc hors d'œuvre quand il n'est employé que comme danse ; car que font des menuets , des rigaudons , des chaconnes , dans une tragédie .•• Je dis plus : il n'y seroit pas moins déplacé s'ils imitoient quelque chose, parceque, de tontes les unités il n'y en a point de plus indispensable que celle du langage; et un opéra ou l'action se passeroit moitié en chant , moitié en danse, seroit plus ridicule encore que celui où ion parleroit moitié français , moitié italien.

Non contents d'introduire la danse comme une partie essentielle de la scène lyrique, ils se soûl même efforcés d'en faire quelquefois le sujet principal, et ils ont des opéra appelés ballets qui remplissent si mal leur titre, que la danse n'y est pas moins déplacée qu« dans tous les autres. La plupart de CCS ballets forment autant de sujets séparés que d'actes,et ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations niétaphysi(jues dont le spectateur ne se douteroit jamais si ra]Liteurn'avoit soin de l'en avertir dans un prologue. Les saisons, les'âges ,les sensle» éléments ; je tlemaude quel rapport ont tous ces titre.s à la danse, et ce qu'ils peuvent offrir en ce genre à l'imagination. Quelques uns même sont purement allégoriques , comme le carnaval et la folie ; et ce sont les plus insupportables de tous, parcequ'avec beaucoup d'esprit.el de finesse ils n'ont ni scntiiurnts, ni tableaux, ni situations , ni clialeur, i^i intérêt ni rien de tout ce qui peut donner pris*

à la musique, flatterie cœur, et nourrir l'illusion. Dans ces prétendus ballets l'action se passe toujours en chant, la danse interrompt toujours Taclion , ou ne s'y trouve que par occasion^ et n'imite rien. Tout ce qu'il arrire, c'est que ces ballets avant encore moins d'intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée; s'ils étoient moins froids, on en serolt plus choqué : mais un défaut couvre l'autre, et l'art des auteurs pour empêcher que la danse ne lasse est de faire en sorte que la pièce ennuie.

Ceci me mené insensiblement à des recherche» sur la véritable constitution du drame lyrique, trop «'•tendues pour entrer dans celte lettre , et qui me jetteroient loin de mon sujet : j'en ai fait une petite dissertation à part que vous trouverez ci-jointe, et dont vous pourrez causer avec Regianiuo. Il me reste à vous dire snr l'opéra français que le plu» grand défaut que j'y crois remarquer est un faux goût de m;»gnincence , par lequel on a voulu mettre en représentation le merveilleux, qui, n'étant fait que pour être imaginé , est aussi bien placé dans un poème épi([ue que ridiculement sur un théâtre. .T'aurois eu peine à croire, si je ne l'avois vu , qu'il se trouvât des artistes assez imbécilles pour vouloir Imiter le char du .soleil, et des spectateurs assez enfants pour aller voir cette imitation. La Bruyère ne roncevoit pas comment un spectacle aussi superbe que l'opéra pouvoit l'ennuyer à si grands frais. .Te le conçois bien , moi , qui ne suis pas un La Bruyère ; et je soutiens que, pour tout homme qui n'e.st pas dépourvu du ;;jont des beaux arts, la musique fran-

SECONDE PARTIE. x53

Ciiise, la danse et le merveilleux mêlés ensemble, feront toujours de l'opéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après tout, peut-être n'en faut-il pas aux Français de plus parfait, au moins quant à l'exécution; non qu'ils ne soient très en état de connoître la bonne , mais parcequ'en ceci le mal les amuse plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu'applaudir ; le plaisir de la critique les dédommage de l'ennui du spectacle; et il leur est plus agréable de s'en moquer quand ils n'y sont plus , que de s'y plaire tandis qu'ils y sont.

vJui, oui, je le vois bien, l'heureuse Julie t'est toujours cbere. Ce même feu qui brilloit j^dis dans tes veux se fait sentir dans ta dernière lettre : j'y retrouve toute l'ardeur qui m'auime , et la mienne s'en irrite encore. Oui, mon ami, le sort a beaa nous sépai'er , pressons nos cœurs lun contre l'autre, conservons par la communication leur chaleur naturelle contre le froid de l absence et du désespoir, et({ue fout ce rjui devroit relâcher notre attachement ne serve qu'à le resserrer sans cesse.

Mais admire ma simplicité ; depuis que j'ai reçu cette lettre j'éprouve quelque chose des charmant» effets dont elle parle; et ce badinage ilu talisman, quoiqu'inventé par moi-même, ne laisse pas de me séduire et de me paroître une vérité. Cent fois leJMur, ({uaud je suis seule, un tressât illeuicut me

i54 LA NOUVELLE HÉLOISE.

saisît comme si je te sentois près de moi. Je m'imagine que tu tiens mon portrait, et je suis si folle que je crois sentir l'impression des caresses que tu lui fais et des baisers que tu lui donnes ; ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. O douces illusions! ô chimères ! dernières ressources des malheureux ! ah ! s'il se peut , tenez-nous lieu de réalité ! Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n'est plus rien.

Quant à la manière dont je m'y suis prise pour avoir ce portrait, c'est bien un soin de l'amour j mais crois que s'il étoit vrai qu'il fit des miracles, ce n'est pas celui-là qu'il aurait choisi. Voici le mot de l'énigme. Nous eûmes il y a quelque temps ici un peintre en miniature venant d'Italie ; il avoit des lettres de mylord Edouard , qui peut-être en les lui donnant avoit en vue ce qui est arrivé. M. d'Orbe voulut profiter de cette occasion pour avoir le por* trait de ma cousine ; je voulus l'avoir aussi. Elle et ma merc voulurent avoir le mien, et à ma prière le peintre en fit secrètement une seconde copie. Ensuite, sans m'embarr.'isser de copie ni d'original , je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te l'envoyer. C'est une fripponnerie dont je no me ftuis pas fait un gr,ind scrupule; car un peu de ressemblance de plus ou de moins n'importe guère à ma mère et à ma cousine; mais les hommages qn« tu rendrois à une autre figure que la mienne seroient une espèce d'infidtlile d'autant pins dangereuse fjue mou portrait scroit mieux que moi; et je ne veux point, ctiinnie que ce soit , que tu jirennes dn g<u:t pour des charmes que je uai pas. Au reste il n'a pa»

SECONDE PARTIE. i55

tlépendu de moi d'être iiu peu pliis soigneusement vèlue ; mais on ne m'a pas écoutée , et mon père luimême a voulu que le portrait demeurât tel qu'il est. Je te prie au moins de croire qu'excepté lacoëffure, cet ajustement n'a point été pris sur le mien , que le peintre a tout fait de sa grâce, et qu'il a orné ra« personne des ouvrages de son imagination.

JLl faut, chère Julie, que je te parle encore de tqn portrait; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible , mais au contraire avee 1« regret d'un homme abusé par un faux espoir, et que rien ne peut dédommager de ce qu'il a perdu. Ton portrait a delà grâce et de la beauté, même de la nenne; il est assez ressemblant , et peint par un habile.horaïue : mais pour en être content il faudroit ne te pas connoître.

La première chose que je lui reproche est de te ressembler et de n'être pas toi , d'avoir ta ligure et d'être insensible. Vainement le peintre a cru rendre exactement tes yeux, et les traits ; il n'a point rendu ce doux sentiment qui les vivifie, et sans lequel, tout charmants qu'ils. sont, ils ne scroient rien. C'est dans ton cœur, ma Julie, qu'est le fard de ton vidage, et celui-là ne s'imite point. Ceci tient, je l'avone, à l'insufli.sance de l'art ; mais c'est an moins la faute de l'arlistc de n'avoir pas été exact vn tout «'e qui dépeudoit de lui. Par exemple , il a placé la

i56 LA TN'OUVELLE HÉLOISE.

racine des cheveux trop loiu des tempe*, ce tjui donne au front un contour moins agréable, et moins de finesse an regard. lia oubl ié les rameaux de pourpre que font en cet endroit deux on trois petites veines sous la peau, à-peu-près comme dans ces fleurs d'iris que nous considérions un jour au jardin de Clarens. Le coloris des joues est trop près des yeux , et ne se fond pas délicieusement en couleur de rose vers le bas du visage comme sur le modèle ; on diroit que c'est du rouge artificiel plaqué comme le carmin des femmes de ce pays. Ce défaut n'est pas peu de chose , car il te rend l'oeil moins doux et l'air pins hardi.

Mais, dis-moi, qu'a-t-il fait de ces nichées d'amours qui se cachent aux deux coins de ta bouche, et que dans mes jours fortunés j'osois réchauffer quelquefois de la mienne? Il n"a point donne leur grâce à ces coins , il n'a point mis à cette bouche ce tour agréable et sérieux (jui change tout-à-coup à ton moindre sourire, et porte au cœur je ne sais quel enchantement inconnu, je ne sais quel soudain ravissement que rien ne peut exprimer. Il est vrai (jue ton portrait ne peut passer du sérieux an sourire. Ahl c'est précisément de quoi je me plains : pour pouvoir exprimer tous tes charmes, il iaudroit te peindre dans tous les instants de ta vie.

Passons au peintre d'avoir omis quelques. beautés ; mais en quoi il n'a pas fait moins de tort à ton visage, c'est d'avoir omis les défauts. Il n'a point fait cette tache presque imperceptible que tu as son» l'oeil droit, ni celle qui est au cou du côté gauche. 11 n'a point mis... 6 dieux! cet homme étoit-il de

SECONDE PARTIE. i57

broiîKe?... il a oublié la petite cicatrice qui t'est restée sous la lèvre. Il t'a fait les cheveux et les sourcils de la même couleur, ce qui n'est pas : les sourcils sont plus châtains, et les cheveux plus cendrés :

Bionda testa , occhi azurri , e bruno ciglio (i).

Il a fait le bas du visage exactement ovale ; il n'a pas remarqué cette légère sinuosité qui séparant le menton des joues rend leur contour moins régulier et plus gracieux. Voilà les défauts les plus sensibles. [1 en a omis beaucoup d'autres , et je lui en sais fort mauvais gré ; car ce n'est pas seulement de tes beautés que je suis amoureux, mais de toi tout entière telle que tu es. Si tu ne veux pas que le pinceau te prête rien, moi je ne veux pas qu'il t'ôterien; et mon cœiir se soucie aussi peu des attraits que ta a'as pas, qu'il est jaloux de ce qui tient leur place.

Quanta l'ajustement, je lepasserai d'autant moin» :|ue, parée ou négligée, je t'ai toujours vue mise avec beaucoup plus de goût que tu ne l'es dans ton portrait. La coëffure est trop chargée : on me dira qu'il n'y a que des fleurs ; ch bien ! ces fleurs sont de trop. Te souviens-tu de ce bal où tu portois ton habit à la valaisane , et où ta cousine dit (jue je dausois ea philosophe? tu a'avois pour toute coëffure qu'une longue tresse de les cheveux roulée autour de ta tête et rattachée avec une aiguille d'or , à la manière des villageoises de Berne. Non, le soleil orne de

(l) lîloude clicvtluro , yeux bleus, et sourcils brims. Marini.

Kouv. nKi.oisK. 2. 14

i5S LA NOUVELLE HÉLOISE.

tons ses rayons n'a pas l'éclat dont tu fraj)poii le»] yeux et les cœurs, et sûrement quiconque te vit c jour-là ne t'oubliera de sa rie. C'est ainsi , ma Julie que tu dois être coiffée ; c'est l'or de tes cbeA^eux q doit parer ton -visage, et non cette rose qui le cache et que ton teint flétrit. Dis à la cousine , car je reconnois ses soins et son choix, que ces iieurs dont elle a couvert et profané ta chevelure ne sont pas de meilleur goût que celles qu'elle recueille dans X Adone , et qu'on peut leur passer de suppléera la beauté, mais non de la cacher.

A l'égard du buste , il est singulier qu'un amant soit là-dessus plus .'■évert' qu'un père ; mais en effet je ne t'y trouve pas vêtue avec assez de soin. Le portrait de Julie doit être modeste comme elle. Amour! ces secrets n'appartiennent qu'à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois, je lecroisîAhîs'ileùtapperculenioindredecescharmes voilés, ses veux l'eussent déyoré, mais sa main n'eût point tenté de les peindre : pourquoi fauJ-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer.'* Ce n'est pas seulement un défaut de bienséance , je soutiens que c'est encore un défaut de goût. Oui, ton vis«ge est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein ; on voit que l'un de ces deux objets doit empèc brr l'autre de })aroître : il n'y a que le tlélire de lamour qui puisse Ici accorder; et quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu l'oublies , et non que tu l'exposes.

Voilà la critique qu'une attention continuelle m'a fait fi.ire de ton nortrai», J';ii conçu là-dessus le des-

I S^EC ON DE PARTIE. i5a

sein de leïéformer selon mes idées. Je les ai com- I luuniquées à un peintre habile; et, sur ce qu'il a 'I déjà fait, j'espère te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait nous essayons les changements sur une copie que je lui en ai fait faire , et il ne les transporte sur l'original que quand, nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine assez médiocrement , cet artiste ne peut se lasser d'admirer la subtilité de mes observations ; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est un maître plus savant que lui. Je lui parois aussi quelquefois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s'avise de cacher des objets qu'on n'expose jamais assez au gré des autres ; et quand je lui xéponds que c'est pour mieux te voir tout entière que je t'habille avec tant de soin, il me regarde comme un fou. Ah ! que ton portrait seroit bien plus touchant, si je pouvois inventer des moyens d'y montrer ton ame avec ton visage , et d'y peindre à la fois ta modestie et tes attraits! Je te jure, ma Julie, qu'ils gagneront beaucoup à cette réforme. On n'y voyoit que ceux qu'avoit supposés le peintre, et le spectateur ému les supposera tels qu'ils sont. Je ne sais quel enchantement secret règne dans ta personne ; mais tout ce qui la touche semble y participer; il ne faut qu'appercevoir un coin de ta robe pour adorer celle qui la porte. On sent , en regardant ton ajustement, que c'est par-tout le voile des grâces qui couvre la beauté; et le goùt de ta modeste parure ,srnil)le annoncer au oœur tous le» charmes qu'elle recelé. ^

i6o LA NOUVELLE HÉLOISE.

Julie, ô Julie ! ô toi qu'an temps j'osois appeler mienne, et dont je profane aujourd'hui le nom! la plume échappe à ma main tremblante; mes larmes inondent le papier; j'ai peine à former les premiers traits d'une letlro qu'il ne falloit jamais écrire; je ne puis ui me taire ni parler. Viens, honorable et chère image, viens épurer et raffermir un cœur avili par la honte et brisé par le repentir. Soutiens mou courage qui s'éteint ; donne à mes remords la force d'avouer le crime involontaire que ton absence m'a laissé commettre.

Que tu vas avoir de mépris pour un coupable 1 mais bien moins que je n'eu ai moi-même. Quelque abject que j'aille être à tes yeux, je le suis cent fois plus aux miens {)ropres ; car, en me voyant tel que je suis, ce qui m humilie le plus encore, c'est de te voir, de te sentir au fond de mon cœur, dans un lieu désormais si peu digne de toi, et de songer que le souvenir des plus vrais plaisirs de l'amour n'a pu garantir mes sens d'un piège sans appas, et d'un dû me Sans charmes.

Tel est l'excès de ma confusion, f|u'en recourant à ta clémence je crains même de souiller tes regardi sur ces lignes par l'aveu de mon forfait. Pardonne, «me pure et chaste , un récit que j'épargnerois à tJ modestie s'il n'étoit un moyen dexpier mes égarerieat?. Je suis iudignc de tes bontés, je le sais; je

SECONDE PARTIE. iGi

suis vil , bas , méprisable ; mais au moins je ne serai Tii faux ni trompeur, et j'aime mieux que tu m'ôtes Ion cœur et la vie que de t' abuser un seul moment. De peur d'être tenté de cbercber des excuses qui ne me rend ro lent que plus criminel , je me bornerai à te faire un détail exact de ce qui m'est arrivé. Il sera aussi sincère que mon regret ; c'est tout ce que je me permettra' de dire en ma faveur.

J'avois fait connoissance avec quelques officiers aux gardes et autres jeunes gens de nos compatriotes, auxquels je trouvols un mérite naturel, que j'avois regret de voir gâter par l'imitation de je ne sais quels faux airs qui ne sont pas faits pour eux. Ils se moquoient à leur tour de me voir conserver dans Paris la simplicité des antiques mœurs belvétiques. Ils prirent mes maximes et mes manières pour des leçons indirectes dont ils furent cboqués, et résolurent de me faire changer de ton à quelque prix que ce fût. Après plusieurs tentatives qui ne réussirent point , ils en firent une mieux concertée qui n'eut que trop de succès. Hier matin ils vinrent me proposer d'aller souper chez la femme d'un colonel, qu'ils me nommèrent, et qui, sur le bruit de ma sagesse, avoil, disoieut-ils, envie de faire connoissance avec moi. Assez sot pour donner dans ce persiflage, je leur représentai qu'il seroit mieux d'aller premièrement lui faire visite ; mais ils se moquèrent de mon scrupule , me disant que Li franchise suisse ne comportoit pas tant de façon , et fjue ces manières cérémonieuses ne serviroieut qu'à lui ilonnrr iii:iiivai.se opinion de moi, A niMif heures Uous nous ruudiiues donc clu-;^ la dame. Elle vint

xti LA NOUVELLE HE LOI SE.

noas recevoir sur l'escalier, ce que je n'avois encore observé nulle part. En entrant je vis à des bras de cbeminée de vieilles bougies qu'on venoit d'allumer, et par-tout un certain air d'apprêt qui ne me plut point. La maîtresse de la maison me parut jolie , quoiqu'un peu passée ; d'antres femmes à-peuprès du même âge et d'une semblable figure étoient avec elle : leur parure , assez brillante , avoit plus d'éclat que de goût; mais j'ai déjà remarqué que c'est un point sur lequel on ne peut guère juger en ce pays de l'état d'une femme.

Les premiers compliments se passèrent à-peu-près comme par-tout; l'usage du monde apprend à Je» abréger ou à les tourner vers l'enjouement avant qu'ils ennuient. Il n'en fut pas tout-à-fait de même sitôt que la conversation devint générale et sérieuse, Je crus trouver à ces dames un air contraint et gêné . comme si ce ton ne leur eût pas été familier; et, pour la première fois depuis que j'étois à Paris , je vis des des femmes embarrassées à soutenir un entretien raisonnable. Pour trouver une matière aisée elles se jetèrent sur leurs affaires de famille; et comme je n'en connoissois pas une , chacune dit de la sienne ce qu'elle voulut. Jamais je n'avois tant oui parler de M. le colonel; ce qui m'étonnoit dans un pays où l'usage est d'appeler les gens par leurs noms plus que par leurs titr«*s , et où ceux qui ont celui-là eu portent ordinairement d'autres.

Cette fausse dignité fit bientôt place à des manières plus naturelles. On se mit à causer tout bas; et, reprenant sans y penser un ton de familiarité peu deceute, on cbnchotoit, on sourioit en me rcgar-

SECONDE PARTIE. i(>S

dant, tandis que la dame de la maison me questionno'/t sur l'état de mon cœur d'un certain ton résolu qui n'étoit guère propre à le gagner. On servit; et la liberté de la table, qui semble confondre tous les états, mais qui met chacun à sa place sans qu'il y songe , acheva de m'app rendre en quel lieu j'étois. Il étoit trop tard pour m'en dédire. Tirant donc ma sûreté de ma répugnance, je consacrai cette soirée à ma fonction d'observateur, et résolus d'employer! connoître cet ordre de femmes la seule occasion qu«? j'en autois de ma vie. Je tirai peu de fruit de met remarques ; elles avoient si peu d'idée de leur état présent, si peu de prévoyance pour l'avenir, et, hors du jargon de leur métier, elles étoient si stupides à tous égaids, que le mépris effaça bientôt la pitié que j'avois d'abord d'elles. En parlant du plaisir même, je vis qu'elles étoient incapables d'en ressentir. Elles me parurent d'une violente avidité pour tout ce qui pouvoit tenter leur avarice : à cela près, je n'entendis sortir de leur bouche aucun mot qui partît du cœur. J'admirai comment d'honnêtes gens jiouvoient suj^porterune société si ilégoùlante. C'eût été leur imposer une peine cruelle, à mon avis , que de les condamner au genre de vie qu'ils choisissoient eux-mêmes.

Cependant le souper se prolongeoit et devcnoit l)ruyant. Au défaut de Trimour , le vin éclinulToil les convives. Les «liscours u'étoicnt pas Icndrcs, mais déshonnêres, vt les femmes tâchoieut d'exciter, par le désordre de leur ajustement, les «lesirs qui l'auroirnt dû causer. D'abord tout cela ne fît sur moi qu'nn effet contraire , et tous leur.-» efforts pour me

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séduire ne ser-voient qu'à me rebuter. Douce pudeur, disois-je en moi-même, suprême volupté de l'amour, que de charmes perd une femme au moment qu'elle rénonce à toi ! combien , si elles counoissoient ton empire, elles mettroient de soins à te conserver, sinon par honnêteté , du moins par coquetterie ! Mais on ne joue point la pudeur, il n'y a pas d'artifice plus ridicule que celui qui la veut imiter. Quelle différence , pensois-je encore , de la grossière impudence de ces créatures et de leurs équivoques licencieuses à ces regardstimides et passionnés, à ces propos pleins de modestie, de grâce, et de sentiment , dont... Je n'osois achever ; je rougissois de ces indignes comparaisons. . . Je me reprochois comme autant de crimes les charmants souvenirs qui me poursuivoient malgré moi... En quels lieux osoisje penser à celle...! Hélas ! ne pouvant écarter de mon coeur une trop chère image , je m'efforçois de la Toiler.

Le bruit , les propos que j'entendois , les objets qui frappoient mes yeux, m'échaufferent insensiblement : mes deux voisines ne cessoient de me faire des agaceries , qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang froid. Je sentis que ma tête s'erabarrassoit : j'avois toujours bu mon vin fort trempé , j'y mis plus d'eau encore , et enfin je m'avisai de la boire pure. Alors seulement je m'apperçusque cette eau prétendue étoit du vin blanc, et que j'avois été trompé tout le long du repas. Je ne fis point des plaintes qui ne m'auroient attiré que des railleries, je cessai de boire. Il n'étoit plos temps; le mal étoit fait. L'ivresse ne tarda pas à

SECONDE PARTIE. i65

m'ôter le peu de connoissance qui me restoit. Je fus burpris en revenant à moi de me trouver dans un c ibinet reculé , entre les bras d'une de ces créatures, et j'eus au même instant le désespoir de me sentir iiussi coupable que je pouvois l'être. . .

J'ai fini ce récit affreux : qu'il ne souille plus tes regards ni ma mémoire. O toi dont j'attends mon i (i:;ement , j'implore ta rigueur, je la mérite. Quel q ae soit mon châtiment , il me sera moins cruel que le souvenir de mon crime.

JlLassurez-vous sur la crainte de m'avoir irritée; votre lettre m'a donné plus de douleur que de colère. Ce n'est pas moi , c'est vous que vous avez offensé par un désordre auquel le cœur n'eut point de part» Je n'en suis fjue plus atfli<(ée : j'aimerois mieux vous voir m'outrasrer que vous avilir , et le mal que vous vous faites est le seul que je ne puis vous pardonner,

A ne regarder que la faute dont vous rougissez, vous vous trouvez bien plus coupable que vous ne l'êtes , et je ne vois guère en cette occasion que da l'imprudence ^ vous reprocher : mais ceci vient de •plv' ' jin , et tient à une plus profonde racine , que vous n'appercevez pas, et qu'il iaut que l'amitié vous découvre.

Votre première erreur est d'avoir pris une mauvaise roule en entrant dans le monde : j>lu8 vous

i66 LA NOUVELLE HÉLOISK.

avancez, plus vous vous égarez; et je rois tn frémissant que vous êtes perdu si vous ne revenez sur vos pas. Vous vous laissez conduire insensiblement daus le piège que j'avois craint. Les grossières amorce» du vice ne pouvoient d'abord vous séduire ; mais la mauvaise compagnie a commencé par abuser votre raison pour corrompre votre vertu , et fait déjà sur vos mœurs le premier essai de ses maximes.

Quoique vous ne m'ayez rien dit en particulier des habitudes que vous vous êtes faites à Paris , il est aisé de juger de vos sociétés par vos lettres, et de ceux qui vous montrent les objets par votre manière de les voir. Je ne vous ai point caché combien j étois peu contente de vos relations : vous avez continué sur le niên)e ton, et mon déplaisir n'a fait qu'augmenter. En vérité l'on prendroif ces lettres pour les sarcasmes d'un petit -maître (i) plutôt que pour les relations d'un philosophe , et l'on a peine à les croire de la même main que celles que vous m'écriviez autrefois. Quoi! vous pensiez étudier les hommes dans les petites manières de quelques coteries de précieuses ou de gens désœuvrés ; et ce vernis extérieur et changeant, qui devoit à peine frapper vos veux , fait le fond de toutes vos remarques ! Etoit-ce la peine de recueillir avec tant de soin des usages et des bienséances qui n^ existeront plus dans

(i) Douce Julie, à combien de titres vous allez vous faire siffler! VAi quoi ! vous n'avez pas même le ton du jour. Vous ne savez pas qu'il y a des petites-mattresxeSp mais qu'il n'y a plus de petits-maîtres! lion dieu I qu9 •avez-TOus doue?

«îîx ans d'ici , tandis que les ressorts éternels du cœu v humain , le jeu secret et durable des passions , écliappcnt à vos recherches? Prenons votre lettre sur les femmes, qu'y trouverai-je qui puisse m'apprend re à les connoître ? Quelque description de leur parure, dont tout le monde est instruit; quelques observations malignes sur leur manière de se mettre et de se présenter , quelque idée du désordre d'un petit nombre, injustement généralisée : comme si tous les sentiments honnêtes étoient éteints à Paris, et que toutes les femmes y allassent en carrosse et aux premières loges! M'avez- vous rien dit qui m'instruise solidement de leurs goûts, de leurs maxijues , de leur vrai caractère ? et n'esl-il pas bien étran;:^e qu'en parlant des femmes d'un pavs un homme sage ait oublié ce qui regarde les soins domestiques et l'éducation des enfants (i)? La seule chose qui semble être de vous dans toute cette lettre , c'est le plaisir avec lequel vous louez leur bon naturel, et qui fait honneur au vôtre; encore n'avez -vous fait en cela que rendre justice au sexe en général : et dans quel pays dn nionde la <!ouceur et la commisération ne sontelles pas l'aimable partage des femmes?

Quelle différence de tableau si vous m 'eussiez peint ce que vous aviez vu plutôt que ce qu'on vous avdit dit, ou du moins que vous n'eussiez consulté que

(i) Kt pourquoi ne l'aiiroil-il ])as oublié? est-ce que tes soins les rcj^ardcnt ? I".Ji ! que dcvirudroieni !«■ monde et l'état? Auteurs illustres , brillants académiciens, que d('vieud»'i«>z-vous tt)us , si \vs fenuncs a'ioitnt quitter le gouvrrnrnunf de ]:\ litférafuri' et de» affaires , pour prendre celui de leur ménage?

iGS LA NOUVELLE IIÉLOISE.

des gens scusés ! Faut-il que vous, qui avez tant pris de soins à conserver votre jugement , alliez le perdre comme de propos délibéré dans le commerce d'une jeunesse inconsidérée, qui ne cherche, dans la société des sa£i;es, qu'à les séduire, et non pas à les imiter! Vous regardez à de fausses convenances d'âge (jui ne vous vont point , et vous oubliez celles de lumières et de raison qui vous sont essentielles. Malgré tout votre emportement, vous êtes le plus facile des hommes ; et , malgré la maturité de votre esprit, vous vous laissez tellement conduire jiar ceux avec qui vous vivez , que vous ne sauriez fréquenter des gens de votre âge sans en descendre et redevenir enfant. Ainsi vous vous dégradez en pensant vous assortir, et c'est vous mettre au-dessous de vous-même que ne pas choisir des amis j)lus sages que vous.

Je ne vous reproche point d avoir été conduit sans le savoir dans une maison déshonnéte; mais je vous reproche d'y avoir été conduit par de jeunes officiers que vous ne deviez pas connoître , ou da moins auxquels vous ne deviez, pas laisser dirige: vos amuseineuts. Quant au projet de les ramener à vos principes, j'y trouve plus de zèle que de jiru-; dence ; si vous êtes trop sérieux pour être leur camarade , vous êtes trop jeune pour être leur Mentor , r t vous ne devez vous mêler de réformer autrui (|i;c quand vous n'aurez plus rien à faire en vous-mêiu'-.

Une seconde faute , plus grave encore et beaucoupl moins pardonnable, est d'avoir pu passer volontaN rcment la soirée dans un lieu si peu digne de vous. et de n'avoir pas fui dès le premier instant où vou.^1

ave/, connu dans quelle maison vudus étiez, Yos excuses là -dessus sont pitoyables. Il étoit trop tard pour s en dédire ! comme s'il y avoit quelque espèce de bienséance en de pareils lieux, ou que la bienséance dût jamais l'emporter sur la vertu, et qu'il fût jamais trop tard pour s'empêcber de mal faire! Quant à la sécurité que vous tiriez de votre répugnance , je n'en dirai rien, l'événement vous a montré combien elle étoit fondée. Parlez plus francbement à celle qui sait lire dans votre cœur ; c'est la bonté qui vous retint. Vous craignîtes qu'on ne se moquât de vous en sortant ; un moment de buée vous fit peur, et vous aimâtes mieux vous exposer aux remords qu'à la raillerie. Savez-vous bien quelle maxime vous suivîtes en cette occasion .'' celle qui la première introduit le vice dans une ame bien née, étouffe la voix de la conscience par la clameur publique , et réprime l'audace de bien faire par la crainte du blâme. Tel vaincrolt les tentations, qui succombe aux mauvais exemples ; tel rougit d'être modeste et devient effronté par bonté; et cette niauvaist bonté corrompt plus de cœurs bonnêtes que les mauvaises inclinations. Voilà sur-tout de q"oi vous avez à préserver le vôtre; car, quoi que vous fassiez, la craintf du ridifcule que vous méprisez vous domine pourtant malgré vous. Vous braveriez plutôt cent périls qu'une raillerie, et l'on no vit jnmai» tant de timidité jointe à une ame aussi iotrépide.

San» vous étaler contre ce défaut des préceptes de morale (jue vous savez mieux fpie moi, je nu? contenterai de vous proposrr uu moyen p.)ur von* en garantir, pins facile cl plus sûr peut-être que tous

«GUY. HKLOlSt. 2. i5

,7o LA NOUVELLE HÉLOISE.

les raisonnements de la philosophie; c'est défaire - dans vbtre esprit une légère transposition de temps , et d'anticiper sur l'avenir de quelques minutes. Si, . dans ce malheureux souper, vous vous fussiez fortifie ^^ contre un instant de moquerie de la part des con- , vives par l'idée de l'état où votre ame alloit être si- | tôt que vous seriez dans la rue; si vous vous fussiez | représenté le contentement intérieur d échapper aux pie^^es du vice, l'avantage de prendre d ahord cet e| hahitude de vaincre oui en facilire le pouvoir, le plaisir que vous eAt donne la conscience de votre victoire , celui de me la décrire, celui que , en au-| ri rec; moi-m^-me , est-il croyable que tout celaj, ne l'eût' pas emporté sur une répugnance d un in| stant à laquelle vous n'eussiez jamais cède si vou. vous en aviez envisagé les suites ? Encore , qu est-c. nue cette répugnance qui met un pnx aux rai lerie de <^eas dont l'estime n'en peut avoir aucun? Infail lihfement cette réflexion vous eût sauve pour ui x.»oment de mauvaise honte , une honte beauco^ plus juste , plas durable, les regrets, le danger i et pour ne vous rien dissimuler , votre amie eut ve« quelque- larmes de moins. ^

^ Yous voulûtes, dites-vous, mettre à profit cett soirée pour votre fonction d'observateur. Quel soin^ quel emploi! que vos excuses me font rou -ir d vous! Ne s.rez-vous point aussi curieux d observe un jour les voUurs dans leurs cavernes, et de voo„mm.nt ils s'y prennent pour dévaliser les passant.l.uorez-vous qu'il v a des objets si odieux qu.xl n e p.s mr-me permis à l'homme d'honneur de les voi. Il que rindlgnatiou de lu vertu ne peut support.

le spectacle du vice ? Le sage observe le désordre public qu'il ne peut arrêter ; il Tobserve , et montre ' i sur son visage attristé la douleur qu'il lui cause , mais quant aux désordres particuliers , il s'y oppose , ou détourne les yeux de peur qu'ils ne s'autorisent de sa présence. D'ailleurs, étoit-il besoin de voir de pareilles sociétés pour juger de ce qui s'y passe et des discours qu'on y tient? Pour moi , sur leur seul objet plus que sur le peu que vous m'en avez dit, je devine aisément tout le reste; et l'idée des plaisirs qu'on y trouve me fait connoitre assez les gens qui les chercbent.

■ Je ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu'on dit établies dans les grandes , villes pour tolérer de semblables lieux; mais j'espère au moins que vous n'êtes pas de ceux qui se méprisent assez pour s'en permettre l'usage , sous prétexte de je ne sais quelle chimérique nécessité qui n'est connue que des gens de mauvaise vie : comme si les deux sexes étoient sur ce point de nature différente, et que dans l'absence ou le célibat il fallût à l'honnête homme des ressources dont l'honnête femme n'a pas besoin! Si cette erreur ne vous mené pas chez des prostituées, j'ai bien peur qu'elle ne continue à vous égarer vous-même. Ali ! 8i vous voulez être méprisable, soyez-le au moins sans prétexte, et n'ajoutez point le nieusongc à l.i crapule. Tons ce» prétendus besoins n'ont point leur source clans la nature, mais dans la volontaire dépravation des .sens. Les illusions même de l'amour se pnrilient dans un cœur chaste, et ne corroni|)«'nt c^u uucucurdéja corrompu: au couliaire, lu pureté

j:-a la nouvelle héloise.

*e soutient par elle-mrnie ; les désirs toujours réprimés s'accoutument à ne plus renaître, et les tentations ne se inultiplient que par l'hiibituile d'y succomber. L'amitié m'a fait surmonter deux fois ma répugnatioe à traiter un pareil sujet : celle-ci sera la dernière; car à quel titre espérerois-je obtenir de vous ce que vous aurez refusé à l'honnêteté, à l'amour, et à la raison?

Je reviens au point important par lequel j'ai commencé cette lettre. A vin^t-un ans vous m'écriviez du Yalais des descriptions graves et judicieuses; à vingt-cinq vous m'envoyez de Paris des colificliets de Itttres, où le sens et la raison sont par-tout sacrifiés à un certain tour plaisant , fort éloigné de votre caractère. Je ne sais comment vous avez fait ; mais depuis que vous vivez dans le séjour des talents les vôtres paroissent diminués; voua aviez gagné chez les paysans , et vous perdez parmi les beaux esprits. Ce n'est pas la faute du pays où vous vivez, mais des connoissances que vous y avez faites; car il n'y a rien qui demande tant de choix que le mélange de l'excellent et du pire. Si vous voulez étudier le monde, fréquentez les gens sensés qui le connoissent par une longue expérience et de paisibles observations , non de jeunes étourdis qui n'envoient que la superficie, et des ridicules qu'ils font eux-mêmes. Paris est plein de savants accoutumés à réfléchir, et à qui ce grand théâtre en offre tous les jours le sujet. Tous ne me ferez point croire que ces hommes graves et studieux vont courant comme vous de maison en maison, de coterie en coterie , pour amuser les .''ciumcs tl les jcuucs ijcus , et met ire

toute la philosophie en babil. Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état, prostituer leurs talents, et soutenir par leur exemple des mœurs qu'ils devroient corriger. Quand la plupart le feroient , sûrement plusieurs ne le font point, et c'est ceux-là que vous devez rechercher.

N'est-il pas singulier encore que vous donniez vous-même dans le défaut que vous reprochez aux modernes auteurs comiques, que Paris ne soit plein pour vous que de gens de condition ; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne parliez point? comme si les vains préjugés de la noblesse ne vous coùtoient pas assez cher pour les haïr, et que vous «russiez vous dégrader en fréquentant d'honnêtes bourgeois, qui sont peut-être l'ordre le plus respectable du pays où vous êtes! Vous avez beau vous excuser sur les connoissances de mylord Edouard ; avec celles-là vous eu eussiez bientôt lait d'autres dans nn ordre inférieur. Tant de gens veulent monter, qu'il est toujours aisé de descendre; et, de votre propre aveu, c'est le seul, moyen de connoitre les véritables mœurs d'un peuple que d'étudier sa vie privée dans les ctnts les plus nombreux; car s'arrêter aux gens qui représentent toujours, c'est ne voir que des comédiens.

Je vouilrois que votre curiosité allât plus loin encore. Pourquoi, dans une ville si riche, le bas peuple est-il si misérable, tandis que la miser* extrême est si rare parmi nous , où l'on ne voit point de millionnaire:' C.vlU' question, ce me scnilile, est bien digne de vos recherches; mais ce n'est pas cher, les gens avec rjul vous vivez que vous devez vous

attendre à la résoudre. C'est dans les appartements porcs qu'un écolier va prendre les airs du niond^; mais le sage en apprend les mystères dans la chaumière du pauvre. Cest là qu'on voit sensiblemeni les obscures manœuvres du vice, qu'il couvre dt paroles f;irdées an milieu d'un cercle: c'est là qu'oi s'instruit ]>ar quelles iniquités secrètes le paissan et le riche arrachent un reste de pain noir à l'op primé qu'ils feignent de plaindre en public. Ah! s j'en crois nos vieux militaires , que de choses vous apprendriez dans les greniers d'un cinquième étage qu'on ensevelit sous un profond secret dans les hô tels du faubourg Saint - Germain ! et que tant d* beaux parleurs se roieiit confus avec leurs feintesma 3:imes d'humanité, si tous les malheureux qu'ils on faits se présentoient pour les démentir!

Je sais qu'on n'aime pas le spectacle de la uiisen qu'on ne peut soulager, et que le riche même dé tourne les yeux du pauvre qu'il refuse de secourir mais ce n'est pas d'argent seulement qu'ont besoM les infortunés, et il n'y a que les paresseux de biei faire qui ne sachent faire du bien que la bourse à 1 main. Les consolations, les conseils, les soins, lei amis, la protection, sont autant de ressources qn la commisération vous laisse au défaut de richesses pour le soulagfment de liudigent. Souvent les opj primés ne le sont que parccqu ils manquent d'o gane pour faire entendre leurs plaintes. Il ne s'ag ([uelquefois que d'un mot qu'ils ne pi uvent dire d'une raison qu'ils ne savent point ex])Oser, de 1" porte d'un grand qu'ils ne peuvent franchir. L'ii trépide appi-.i de la vertu désintéressée suffit poiji

SECONDE PAPcTIE. 1^5

lever une infinité d'obstacles, et l'éloquence d'un homme de bien peut effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance.

Si TOUS voulez donc être bomme en effet, apprenez à redescendre. L'humanité coule comme une eau pure et salutaire, et xa. fertiliser les lieux bas ; elle cherche toujours le niveau;' elle laisse à sec ces Toches arides qui menacent la campagne , et ne donnent qu'une ombre nuisible ou des éclats pour écraser l-eurs voisins.

Voilà , mon ami , comment on tire parti du présent en s'instruisarwt pour l'avenir, et comiirent la bonté met d'avance à profit les leçons de la sagesse, afin que quand les lumières acquises nous rcsteroient inutiles , on n'ait pas pour cela perdu le temps employé à les acquérir. Qui doit'vivre parmi des gens en place ne sauroit prendre trop de préservatifs contre leurs maximes empoisonnées, et il n'y a que l'exercice continuel de la bienfaisance qui parant isse les meilleurs cœurs ilo la contagion des ambitieux. Essayez, croyez -moi, de ce nouveau genre d'études ; il est plus digne de vous que ceux fjue vous avez embrassés ; et comme l'rsprit s'étrécit à mesure que l'aine se corrompt , vous sentirez bientôt, au contraire, combien l'exercice des sublimes vertus élevé et nourrit le génie, combien lin tendre intérêt aux malbcurs d'aiflrui sert mieux il en trouver la source, et à nous éloigner ca tous sens de» vices qui les ont produits.

Je vous ilevois toute la franchise de l'amitié dans la situation critique oii vous me paroissez être, de "peur qu' un secouilpa» ver» le désordre ne vonsyplou-

geât enfin sans retour, avant que vous eussiez le temps de vous reconnoître. Maintenant je ne puis tous cacher, mon ami, combien votre prompte et sincère confession m'a toucliée ; car je sens combim vous a coûté la honte de cet aveu, et par conséquent combien celle de votre faute vous pesoit sur le cœur. Une erreur involontaire se pardonne et s'oublie aisément. Quant à l'avenir, retenez bien cette maxime dont je ne départirai point , Qui peut s'abuser deux fois en pareil cas ne s'est pas mèmeabusé la première. Adieu , mon ami : veille avec soin sur ta santé , je t'en conjure, et songe qu'il ne doit rester aucune trace d'un crime que j'ai pardonné.

P. S. Je viens de voir entre les mains de M. d'Orbe des copies de plusieurs de vos lettres à myl<5rd Edouard, qui m'obligent à rétracter une partie de mes censures sur les matières et le style de vos observations. Celles-ci traitent , j'en conviens , de sujets importants, et me paroissent pleines de réflexions graves et judicieuses. Mais, en revanche, il est clair que vous nous dédaignez beauooup, ma cousine et moi, ou que vous faites bien peu de cas de notre estime , en ne nous envoyant que des relations si propres à l'altérer, tandis que vous en faites pour votre ami de beaucoup meilleures^ C'est, ce me semble, assez mal honorer vos leçons, que de juger vos écoliercs indignes d'admirer vos talents ; et vous devriez '«indre , au moins par vanité, de nous croire capables devons entendre.

J'avoue que la j)olitique n'est guers du ressort des fcuiujcs ; c! mon cuclc ncus en a tant ennuyées^

que je comprends comment vous avez pu craindre d'en faire autant. Ce n'est pas non plus , à vous parler franchement, l'étude à laquelle je donnerois la préférence, son utilité est trop loin de moi pour me toucher beaucoup , et ses lumières sont trop sublimes pour frapper vivement mes yeux. Obligée d'aimer le gouvernement sous lequel le ciel m'a fait naître, je me soucie peu de savoir s'il en. est de meilleurs. De quoi me serviroit de les connoître, avec si peu de pouvoir pour les établir? et pourquoi contristerois-je mon ame à considérer de si grands maux où je ne peux rien , tant que j'en vois d'autres autour de moi qu'il m'est permis de soulager ? Mais je vous aime ; et l'intérêt que je ne prends pas aux sujets , je le prends à l'auteur qui les traite. Je recueille avec une tendre admiration toutes les preuves de votre génie ; et llere d'nn mérite si digne de mon cœur, je ne demande à l'amour qu'autant d'esprit qu'il m'en faut pour sentir le vôtre. Ne me refusez donc pas le plaisir de connoître et d'aimer tout ce que vous faites de bien. Voulez -vous me donner l'humiliation de croira que, si le ciel unissoit nos destinées, vous ne ju gériez pas votre compagne digne de penseï ave vous?

"XXVIII. DK JULIE.

JL ouT est perdu ! tout est découvert ' Je ne trouve \>lu» tes lettres dans le lieu où je les avois cachées.

Elles y cloient encore hier au soir. Elles nont pu être enlevées que d'aujourd'hui. Ma mère seule peut les avoir surprises. Si mou père les voit , c'est fait de ma vie ! Eh ! que serviroit qu'il ne les vît pas , s il faut renoncer...? Ah dieu! ma mère m'envoie appeler. Où fuir? Comment soutenir ses regards.' Que ne puis-je me cacher au sein de la terre !... Tout mon corps tremble, et je suis hors d'ttat de faire un pas... La honte, l'humiliation, les cuisants reproches... j'ai tout mérité; je supporterai tout. Mais la douleur, les larmes d'une mère éplorée.... ô mon cœur, quels déchirements !... Elle m'attend, je ne puis tarder davantage... Elle voudra savoir...! il faudra tout dire... Regianino sera congédié. Ne m'écris plus jusqu'à nouvel avis... Qui sait si jamais... Je pourrois... quoi! mentir!... mentir à ma mère !... Ah ! s'il faut nous sauver par le mensonge, adieu, nous sommes perdus !

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