TROISIEME PARTIE. aoi
Si les reproches que ma désolée cousine se fait sur la mort de sa mère étoient fondés, ce cruel souvenir erapoisonneroiî, je l'avoue, celui de vos amours, et une si funeste idée devroit à jamais les éteindre ; mais n'en croyez pas à ses douleurs, elles la trompent, ou plutôt le chimérique motif dont elle aime à les aggraver n'est qu'un prétexte pour en justifier l'excès. Cette ame tendre craiut toujours de ne pas s'affliger assez, et c'est une sorte de plaisir pour elle d'ajouter au sentiment de ses peines tout ce qui peut les aigrir. Elle s'en impose , soyez-en sûr ; elle n'est pas sincère avec elle-même. Ah ! si elle croyoit Kien sincèrement avoir abrégé les jours de sa mère, son cœur en pourroit-il supporter l'affreux remords? Non, non, mon ami, elle ne la pleurcroit pas, elle l'auroit suivie. La maladie de madame d'Etange est bien connue, c'étoit unehydropisie de poitrine dont elle ne pouvoit revenir, et l'on désespéroit de sa vie avant même qu'elle eût découvert votre correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle ; mais que de plaisirs réparèrent le mal qu'il pouvoit lui faire! Qu'il fut consolant pour cette tendre mère de voir, en gémissant des fautes de sa fille, par combien de vertus elles étoient rachetées, et d'être forcée d'admirer son ame en pleurant sa foiblesse ! Qu'il lui fut doux de sentir combien elle en étoit chérie ! Quel zèle infatigable î quels soins continuels! quelle assiduité sans relâche ! quel désespoir de l'avoir affligée ! que de regrets! que de larmes 1 que de touchantes caresses ! cjuelle inépuisable sensibilité! C'étoit dan» les yeux de la fille qu'on lisoit tout ce que oouffroit la niere ;
2oa LA NOUVELLE HÉLOISE.
c'étoit elle qui la servoit les jours, qui la veilloit les nuits; c'étoit de sa inaiu qu'elle recevoit tou» les secours. Vous eussiez cru voir une autre Julie; sa délicatesse naturelle avoit dis])aru , ellie étoit forte et robuste, les soins les plus pénibles ne lui coùtoient rien , et son ame sembloit lui donner un nouveau corps. Elle fai.soit tout et paroissoit ne riea /aire; elle étoit par-tout et ne bougeoit d'auprès d'elle ; on la trouvoit sans cesse à genoux devaut sou lit , la bouche collée sur sa main, gémissant ou de sa faute ou du mal de sa mcre, et conrondaiit ces deux sentiments pour s'en afliiger davantage. .Te n'ai vu personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans è(i"e ému jusqu'aux larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyoit l'effort que faisoient ces deux cœurs pour se réunir plus étroitemeut au moment d une funeste séparation ; on voyoit que le seul regret de se quitter occupoit la mère et la fille, et que vivre ou mourir n'eût été rien pour elles si elles avoient pu rester ou partir ensemble.
Bien loin d'adopter les noires idées de .Tulie, soyez sur que tout ce qu'on peut espérer des secours humains et des consolations du coeur a concouru de sa part à retarder le progrès de la maladie de sa mcre, et (ju'infailliblement sa leudresse et ses soins nous l'ont conservée plus long -temps que nous n'eussions pu faire sans elle. Ma taule elle-même m'a dit cent fois «|ue ses derniers jours étoient les j>lus doux moments de sa vie, et que le bonheur do sa fille étoit la seule chose qui manquoit au sien.
TPlOISIEME partie. 2o3
S'il faut attribuer sa perte au chagrin, ce chagrin rient de plus loin, et c'est à son époux seul qu'il faut s'en prendre. Long-temps Inconstant et volage, il prodigua les feux de sa jeunesse à mille objets moins dignes de plaire que sa vertueuse compagne ; et quand 1 âge le lui eut ramené , il conserva près d'elle cette rudesse inflexible dont les maris infidèles ont accoutumé d'aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s'en est ressentie; un vain entélement de noblesse et cette roideur de caractère que rien n'amollit ont fait vos malheurs et les siens. Sa raere, qui eut toujours du penchant pour vou«, et qui pénétra son amour quand il étoit trop tard pour l'éteindre, porta long-temps en secret la douleur de ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni l'obstination de son époux, et d'être la première cause d'un mal qu'elle ne pouvoit plus guérir. Quand vos lettres surprises lui eurent appris jusqu'oii vous aviez abuse de sa confiance, elle craignit de tout perdre en voulant tout sauver, et d'exposer les jours de sa fîlle pour rétablir son honneur. Elle sonda plusieurs fois son mari sans succès ; elle voulut plusieurs fois hasarder une confidence entière et lui montrer toute l'étendue de son devoir : la frayeur et sa timidité la retinrent toujours. Elle hésita tant qu'elle put parlet" ; lorsqu'elle le voulut il n'éloit plus temps; les forces lui manquèrent; elle mourut avec le fatal secret : et moi qui connois l'humeur de cet homme sévère , sans savoir jusqu'où les sentiments de la nature auroient pu la tempérer, je respire en voyant au moins les jours de .1 iilie en sûreté.
«04 LA NOUVELLE H ÉLOISE.
Elle n'ignore rien de tout cela; mais vous dirai-je ce que Je pense de ses remords apparents? L'amour est plus ingénieux qu'elle. Pénélrée du regret de sa raere , elle voudroit vous oublier; et, malgré qu'elle en ait, il trouble sa conscience pour la forcer de penser à vous. Il veut que ses pleurs aient du rapport 4 ce qu'elle aime. Elle n'oseioit plus a' en occuper directement, il lu force lîe s'en occuper encore au moins par son repentir. Il l'abuse avec tant d'art qu't lie aime mieux souffrir davantage et que vous entriez dans le sujet de ses peines. "Votre coeur n'euteud pas peut-i tre ces détours du sien ; mais ils n'en sont pas moins naturels: car \otre amour à tous deux , quoiqu'égal en force, nVst pas semblable en effets; le vôtre est bouillant et vif, le sien est doux et tendre; vos sentiments s'exhalent an dehors avec véhémence , les siens retournent sur elle-même, et, pénétrant la substance de son ame, l'alterenl et la changent insensiblement. L'amour anime et soutient votre cœur, il affaisse et abat le sien ; tous les ressorts en sont relâchés , sa force est nulle, son courage est éteint, sa vertu n'est plus rien. Tant d'héroïques facultés ne sont pas anéanties, mais suspendues; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur, ou les effacer sans retour. Si elle fait encore un pas ver» le découragement , elle est perdue ; mais si cette ame excellente se relevé un insiant, elle sera plus grande, plus forte, plus vertueuse que jamais , rt il ne sera plus question de rechute. Crovez-moi , mon aimable ami; dans cet état périlleux sachez respecter ce que vous aimâtes. Tout ce qui lui vient
iJlOISIEME PARTIE. 2o5
de vous, fût-ce contre vous-même, ne lui peut être' que mortel. Si vous vous obstinez auprès d'elle , vous pourrez triomplier aisément ; mais vous croirez n vain posséder la même Julie , vous ne la retrouverez plus.
I 'avois acquis des droits sur ton cœur; tu m'étois lécessairf , et j'étois prêt à t'aller joindre. Que importent mes droits, mes besoins, mon empresement? Je suis oublié de toi; tu ne daignes plus n'écrire. J'apprends ta vie solitaire et farouche; e pénètre tes desseins secrets. Tu t'ennuies de ivre.
Alcurs donc, jeune insensé ; meurs, bomme à i fois féroce et làcbe; mais sache en mourant que a laisses dans l'ame d'un bonnète bomme à qui 1 fus 'cher la douleur de n'avoir servi qu'un inrat.
IX, RÉPOIfSE.
' ENEz, raylord : jecroyois ne pouvoir plus goûr di; plaisir sur la terre ; mais nous nous reverrons, n est pas vrai (|ue vous puissiez me confondre ec les ingrats; voln- co-ur n'est pas fait pour en ouver, ni le mien pour l'éirt'.
lïorv. HÉt.oisi-. 2. I 8
2oG LA JNOUVELLE HÉLOISE.
Il est temps de renoncer aux erreurs de la jeunesse, et d'abandonner uti trompeur espoir : je ne serai jamais à vous. Rendez-moi donc la liberté que je vous ai cnj^agéeet dont mon père veut disposer, ou mettez le comble à mes malheurs par un refus qui nous perdra tous deux sans vous être d'aucun usage.
JULIE d'étangk.
X, DU BARON d'ÉTAWGK.
Dans laquelle étoit le précédent billet.
O'ii. peut rester dans l'ame d'un suborneur quelques sentiments d'honneur et d'humanité , réponde: à ce billet dune malheureuse dont vous avez cor rorapu le cœur , et qui ne seroit plus si j'osois soup çonner qu'elle eût porté plus loin l'oubli d'elle nirme. .le m'étonnerai peu .[ue la même [>hilosoj)lii qui lui apprit à se jeter à la tète du premier ven' lui apprenne encore à désobéir à son perc. Pensezcepend.int. J'aime à prendre en toute occasion h voies de la douceur et de l'honnêteté quand j'espet ({u'elles peuvent suffire; mais, si j'en veux bien ust