TROISIEME PARTIE
si l'on n'est aimé, du moins on n'aime pas longtemps. Ces passions sans retour qui font , dit-on , tant de malheureux , ne sont fondées que sur les sens : si quelques unes pénètrent jusqu'à l'arae , c'est par des rapports faux dont on est bientôt détrompé. L'amour sensuel ne peut se passer de la possession , et s éteint par elle. Le véritable amour ne peut se passer du cœur , et dure autant que les rapports qui l'ont fait naître (i). Tel fut le nôtre en commençant; tel il sera, j'espère, jusqu'à la fin de nos jours, quand nous l'aurons mieux ordonné. .Te vis, je sentis que j'étois aimée , et que je devoi» l'être : la boucbc étoit muette , le regard étoit contraint, mais le coeur se faisoit entendre. Nous éprouvâmes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui rend le silence éloquent , qui fait parler des yeux baissés , qui donne une timidité téméraire , qui montre les désirs par la crainte , et dit tout ce qu'il n'ose exprimer.
Je sentis mon cœur , et me jugeai perdiK; à votre premier mot. .T'apperçus la gène de votre réserve; j'approuvai ce respect , je vous en aimai davantage : je cherchois à vous dédommager d'un silence péaible et nécessaire sans qu'il en coûtât à mon innocence ; je forçai mon naturel ; j'imitai ma cousine , je devins badine et folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves et faire passer Qiille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement. Je voulois vous rendre si doux votre état
(i) Quand ces r;ippoiis sont chiiiiéi'K|ii( s , il dure lUlaiil que l'illusion qui nous les lait iiua^iiu-r. Novv. uÉLuisE. '2. au
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présent, que Ja ciainle d'eu chauj^er augmentât votre retenue. Tout cela me réuiisit mal : on ne î.ort pas de son naturel Impunément. Insensée que j'étois î j 'accélr rai ma perie au 1 leu de la prévenii', j 'employai du poison pour palliatif; et ce qui devoit vous faire taire fut précisément ce qui vous lit parler. .l'eo» beau, par nue froideur affectée, vous tenir éloigné dans le tète-à-tête; cette contrainte jnème me trahit: vous écrivîtes; au lieu de jeter au feu votre première lettre ou de la porter à raa mère, j'osai l'ouvrir: ce fut là mon crime , et tout le reste fut forcé. Je voulus nrenipèclier de répondre à ces lettres funestes que je ne pouvois m empêcher de lire. Cet affreux conib:it altéra ma santé : je vis l'abvme ou j'allois nif précipiter; j'eus horreur de moi-même, et ne pu.' me résoudre à vous laisser partir. Je tombai dans unt sorte de désespoir; j'aurois mieux aimé que vou ne fussiez plus que de n'être point à moi : j'en vin: jusqu'à souhaiter votre mort, jusqu'à vous la «lemander. Le ciel a vu mou cœur; cet effort doit ra cUeter quel:>ues fautes.
Vous vovani prêt à m'obéir, il fallut parler. .1 "a vois reçu de la Chaillot des leçons qui ne me firep que mieux, connoilre le.s clanjjers *.e cet aveu. L'a uiour fjui me l'arrachoit m'apprit à en éJuder J'e( fet. Vons fûtes mon dernier refuge; j'eus assez d confiance en vous pour vous armer contre ma foi blesse, je vous crus digue de me sauver de moi^ même, et je vous rendis ju.stice. En vons voyaii rospecîcr un dépôt si cher, je comms (jue ma \at .s. on n«' lu'avengloil point sur les vertus qu'«lle i:i fiiisoit iroaver «avons. Je m'v l.vroi.savcc d"a-.it;ii'
TROlSl EME PARTIE. a^i
plus de sécurité, qu'il me sembla que nos cœurs se suffisoieut l'un à l'autre. Sûre de ne trouver au fonJ du mien que des sentiments honnêtes, je goùtois sans précaution les charmes d'une douce familiarité. Hélas! je ne voyois pas que le mal s'invétéroii par ma négligence , et que l'habitude étoit plus dangereuse que l'amour. Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque nsodérer la mienne; dan» l'innocence de mes désirs, je pensois encoura2[er en vous la vertu mome ^T les tendres caresses de l'amifié. J'appris dans, le bosquet de Clarens que j'avois trop compté sur moi, et qu'il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Un instant, un seul instant embrasa les miens d'un feu que rien ne put éteindre; et si ma volonté résistoit encore, dès lors mon cœur fut corrompu.
Vous partagiez mon égarement : votre lettre me fit trembler. Le péril étoit double : pour me garantir de vous et d« moi il fallut vous éloigner. Ce fut le dernier effort d'uneverlu mourante. En fnva.it vous achevâtes de vaincre ; et sitôt que je ne vous vis plus, ma langueur m'ôta le peu de force qui me re*toit pour vous résister.
Mou père en quittant le service avoit amené rlu-sr lui M. do Wolmar; la vie qa'il lui devoit, et un»liaison de vingt ans, lui rendoicnt cet ami si «lier qu'il ne pouvoit se séparer de lui. M. de \N olmar •vançoit en âge ; et quoique riche et de grand/^ riaissance, il ne tn)uvf)it point de femme fpii Itii ron vint. Mon père lui iivoil parlé ilc.sa l'illt! «m» homme qui souhailoit de se faire un grudrc de son ami : il
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fut question de la voir, et c'est dans ce desseia qu'ils fireut le voyage ensemble. Mon destin voulut que je plusse à M. de Wolmar qui n'avoit jamais rien aimé. Ils se donnèrent secrètement leur parole ; et M. de Wolmar ayant beaucoup d'affaires à régler dans une cour du nord où étoit sa famille et sa fortune, il en demanda le temps, et partit sur cet engagement mutuel. Après son départ , mon père nous déclara à ma mère et à moi qu'il me l'avoit destiné pour époux, et m'ordonna d'un ton qui ne laissoit point de réplique à ma timidité de me disposer à recevoir sa main. Ma uiere, qui n'avoit que trop remarqué le penchant de mon cœur, et qui se scntoit pour vous une inclination naturelle , essaya plusieurs fois d'ébranler cette résolution : sans oser vous proposer, elle parloit de manière à doniîer à mon pcre de la considération pour vous et le désir de vous connoître: mais la qualité qui vous manquoit le rendit insensible à toutes celles que vous possédiez; et s'il convenoit que la naissance ne les pouvoit remplacer, il prétendoit qu'elle seule pouvoit les f;iiie valoir.
L'impossibilité d'être heureuse irrita des feux qu'elle eût du éteindre. Une flatteuse illusion me soutenoit dans mes peines; je perdis avec elle la Ibrce de les supporter. Xa^t qu'il me fût reste quelque espoir d'être à vous , peut-être aurois-je triomphé de moi ; il m'en eût moins coûté de vous résister toute ma vie que de renoncer à. vous pour jamais ; et la seule idée d'uu combat éternel m'ôta le courage de vaincre.
l,a tristesse et l'amour consumoient mon coeur;