TROISIEME PARTIE
dessns , j'ai trop appris à mes dépens combien noas jieuvent égarer les habitudes les plus légitimes en apparence. Il est temps de devenir sage. Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux plus être juge en ma propre cause , ni me livrer étant femme à la même présomption qui me perdit étant tille. Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi : je vous supplie aussi de ne plus m'écrire. Cependant comme je lie cesserai jamais de prendre à vous le plus tendre intérêt , et que ce sentiment est aussi pur que le jour qui m'éclaire , je serai bien aise de savoir quelquefois de vos nouvelles, et de vous voir parvenir au bonheur que vous méritez. "Vous pourrez de temps à autre écrire à madame d'Orbe dans les occasions ù vous aurez quelque événement intéressant à nous apprendre. J'espère que l'honnêteté de votre ame se peindra toujours dans vos lettres. D ailleurs ma cousine est vertueuse et assez sage pour ne me communiquer que ce qu'il me conviendra de voir, et pf)ur supprimer cette correspondance si vous étiez ;apable d'eu abuser.
Adieu , mon cher et bon ami : si je croyois que la Fortune pût vous rendre heureux, je vous dirois, ourez à la fortune ; mais peut-être avez- vous raison de la dédaigner avec tant de trésors pour vous asser d'elle: j'aime mieux vous dire, courez à la élicitc, c'est la fortune du sage. Nous avons tonours senti qu'il n'y en avoit point sans la vertu; nais prenez garde (pie ce mot de vertu trop abstrait Tait plus d'éclat que de solidité, et ne soit un nom le parade qui sert plus à éblouir 1rs autres qu'à nous
Iontcnter nous-mêmes. Je frémis f|uan(l je songe 2/,.
28a LA NOUVELLE HÉLOISE.
que des gens qui portoient l'adultère au foad de leur cœur osoient parler de verlu. Savez-voiis bieu ce que si^uifioit pour nous un terme si respectable et si profané , tandis que nous étions engagés dans nu commerce criminel ? c'étoit cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisoit ses traixsports sous ce saint enthousiasme , pour nous les rendre encore plus cliers, et nous abuser plus long-temps. Nous étions faits , j'ose le croire , pour suivre et chérir la véritable vertu ; mais nous nous trompions en la cliercliant, et ne suivions qu'un vain fantôme. Il est temps que Tillusion cesse ; il est temps de l'evenir d'un trop long égarement. Mon ami , ce retour ne vous sera pas difficile : vous avez votre guide en vous-même; vous l'avez pu négliger, mais vous ne l'avez jamais rebtité. "Votre arae est saine, elle s'attache à tout ce qxii est bien ; et si quelquefois il lui échappe , c'est qu'elle n'a pas usé de toute sa force pour s'y tenir. Rentrez au fond de votre conscience, et cherchez si vous n'y retrouveriez point quelque principe oublié qui serviroit à mieux ordonner toutes vos actions , à les lier plus solidement entre elles et avec un objet commun. Ce n'est pas assez, croyez-moi, que la vertu soit la base de votre conduite , si vous n'éta- I blissez celte hase même sur un fondement inébranlable. Souvenez- vous de ces Indiens qui font porter le monde sur un grand éléphant, et puis l'éléphant sur une tortue; et quand on leur demande sur quoi porte la tortue , ils ne savent plus que dire.
Je vous conjure de faire quelque attention aux