TROISIEME PARTIE
moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir , dis en toi-même : « Que je fasse encore « une bonne action avant que de mourir ». Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapprochie de moi les malheureux que mon abord intimide : ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; prends, épuise mes biens, fais -moi fiche. Si cette considération te retient aujourd'hui , elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas , meurs : tu n'es qu'un méchant.
J E ne pourrai , mon cher, vous embrasser aujourd'hui comme je l'avois espéré, et l'on me retient encore pour deux jours à Kinsington. Le train de la cour est qu'on y travaille beaucoup sans rien faire, et que toutes les affaires s'y succèdent sans s'achever. Celle qui m'arrête ici depuis huit jours ne demandoit pas deux heures : mais comme la plus importante affaire des ministres est d'avoir toujours l'air affairé, ils perdent j)lus de temps à me remetti-e qu'ils n'en auroient rais à ih'expédier. Mon impatience, un peu trop visible, n'abrège pa", ces délais. Vous savez (jue la cour ne me convient guère; elle m'est encore plus insupportable depuis que nou« ▼ivons ensemble, et j'aime cent foi» mieux partager
3oS LA NOUVELLE HÉLOISE.
voire mélancolie que l'ennui des valets qui peuplent
ce pays.
Cependaiit , en causant avec ces empressés fainéants , il m'est venu une idée qui vous regarde , et sur laquelle je n'attends que votre aveu pour disposer de vous. Je vois qu'eu combattant vos peines TOUS souffrez à la fois du mal et de la résistance. Si vous voulez vivre et guérir, c'est moins parcequc rhonneur et la raison l'exigent , que pour complaire à vos amis. Mou cher, ce n'est pas assez ; il faut reprendre le goût de la vie pour en bien remplir les devoirs ; et avec tant d'indifférence pour toute chose, on ne réussit jamais à rien. Nous avons beau faire l'un et l'autre ; la raison seule ne vous rendra pas la raison. Il faut qu'une multitude d'objets nouveaux et frappants vous arrachent une partie de l'attention que votre cœur ne donne qu'à celui qui l'occupe. Il faut pour vous rendre à vous-même que vous sortiez d'au-dedans de vous , et ce n'est que dans l'agitation dune -vie active que vous pouvez retrouver le repos.
Il se présente pour cette épreuve une occasion qui n'est pas à dédaigner; il est question d'une entreprise grande, belle, et telle que bien des âges n'en voient pas de semblables. Il dépend de vous d'en être témoin et d'y concourir. Vous verrez le plus grand spectacle qui puisse frapper les yeux des l\ommes ; votre £;oùt pour l'obseivation trouvera do quoi se contenter. "Vos fonctions seront honorables ; elles n'exigeront , avec les talents que vous possédez, c;uc du courage et de la .^anté. Vous y trouverez plus tîe péril que de gêne ; elles ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas fort