PREMIERE PARTIE. io
aiguëquiles rend douloureux; ilsnelaissentaufond du cœur qu'une émotion légère et douce; et c'est ainsi qii'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé , et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale :
Qui non palaxzi , non teatro o loggia ; Ma' n lor vcce un' abete , un faggio , un pino , Trà l'erba verde e'I bel monte vicino Levan di terra al ciel nostr' intelletto (i).
Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, et vous aurez quelque idée de la situation délicieuse oii je me trouvois : imaginez la variété , la grandeur , la beauté de mille étonnants spectacles ; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux , des oiseaux étranges, des plantes bizarres et inconnues, d'observer en quelque sorte une autre nature , et do se trouver tlans un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux nu mélange inexprimable , dont le charme angiiieute encore par la subtilité de l'air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rap-
(i) Au lieu des palais , des pavillous , des tliéàfres , les cliques , les noirs sapins , les hêtres , s'élanrcnf de riierbe verte au sommet des monts , et scnihlrtit élever au ciel , avec leurs létcs , le» yeux et l'esprit des mortels. PÉTRAEQ.
io6 LA NOUVELLE HÉLOISK.
proche tous les points de vue ; les distances paroi»* saut moindres que dans les plaines, où l'épaisseur de l'air couvre la terre d'un voile, l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir : enfin ce spectacle a je ne sais quoi de magique , de surnaturel , qui ravit l'esprit et les sens ; on oublie tout , on s'oublie soi-même , on ne sait plus où l'on est.
J'aurois passé tout le temps de mon voyage dans le seul encbantement du paysage si je n'en euss« éprouvé un plus doux encore dans le connuene lies habitants. Vous trouverez dans ma drscriplioa un léj;er crayon de leurs mœurs, de leur simplicité , de leur égalité dame , et de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par l'exemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs. Mais ce que je n'ai pu vous ])eindre et qu'on ne peut guère imaginer, c'est leur hujiianité désintéressée, et leur zèle hospitalier pour les étrangers que le hasard où la curiosité conduisent chez eux : j'en fis une épreuve surprenante , moi qui n'étois connu de personne , et qui ne marcbois qu'à l'aide d'un conducteur. Quand j'arrivois le soir dans un hameau, chncua venoit avec tant d'empressement m'offrir .«-a maison , que j'étois embarrassé du choix; et celui qui obtenoit la préférence en paroissoit si content, qae la première fois je pris cette ardeur pour de l'avidité. Mais je fus bien étonné quand , après en avoir usé chez mon hôte à-peu-près comme an cabaret, il refusa le lendemain mon argent ,s'offensant même d« ma proposition , et il ni a par-tout étr de même. Ainsi c'ctoit le pur amour de l'hospitalilc , com>