‹ JulieChapitre 41 sur 200 · PREMIERE PARTIE. io · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. io

Ce n'étoit pas seulement le travail des hommes qui rendoit ces pays étranges si bizarrement contrastés; la nature sembloit encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même , tant on la trouvoit différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps , au midi les fruits de l'automne , au nord les glaces de l'hiver: elle réunissoit toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le m»'me lieu, des terrains contraires sur Je même sol, et Ibrmoit l'accord inconnu par-tout ailleurs des protluctioTis des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-ohscur du soleil et des ombres , et tous les accidents de lumière qui eii résultoient le matin et le soir; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d'attirer mon admiration, et qui sembloient m'étre oflertes en un vrai théâtre ; car la perspective des monts étant verticale frappe les yeu\. lout-à-l;i fois et bien plus puissamment que celle des plaines qui •ne se voit qu'obliquement , en fuyant, et dont cha- <|ue objet vous en cache un autre.

J'attribuai , durant la première journée , aux «{Tréments de celte variété le calme que je scutois renaître en moi : j'aduiiiois l'empire (ju'ont sur nos pissions les plus v.iyes les êtres les plus insensibles, et je méprisois la philosophie de oe pouvoir pas m^me autant sur lame (ju'une suite «l'objet» inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit «t augmente le lendemain, je ne tardai pas de juger qu'il avoil encore quelque autro cause qui ne

io4 LA NOUVELLE HÉLOISE.

in'étoit pas connue : j'arrivai ce jour -là sur des montagnes les moins élevées ; et , parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui étoient à ma portée. Après m'être promené dans les nuages, j'atfeignois un séjour plus serein , d'où, l'on voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessous de soi ; image trop vaine de l'ame du saj^e, dont l'exemple n'exista jamais, ou n'existe qu'aux mêmes lieux d'où l'on eu a tiré l'emblème.

Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvois la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j'avois perdue depuis si long-temps. En effet c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, quoiqu'ils ne l'observent pas tous , que sur les hautes montagnes , où l'air est pur et subtil , on se sent plus de facilité dans la respiration , plus de légèreté dans le corps , plus de sérénité dans l'esprit; les plaisirs y sont moins ardents , les passions plus modérées. Le» méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime , propor lionne aux objets qui nous frappent , je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s' élevant au-dessus du séjour des homme*» on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées , l'amo contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie , paisible sans indolence, content d'être et de penser: tous les désirs trop vif» s'émousseat ; ils perdent cette pointe

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