‹ JulieChapitre 56 sur 200 · X.XIX. DE JUIilE A. CLAIRE · texte numérisé non relu

X.XIX. DE JUIilE A. CLAIRE

Xi ESTE , ah ! reste, ne reviens jamais : tu viendrois trop tard. Je ne dois plus te voir ; commerwt soutiendrois-je ta vue?

Où étois-tu, ma douce amie, ma sauve-garde, mon ange tutélaire? Tu m'as abandonnée , et j'ai péri ! Quoi ! ce fatal voyage étoit-il si nécessaire ou si pressé? Pouvois-lu me laisser à moi-même dans l'instant le plus dangereux de ma vie? Que de regrets tu t'es préparés par cette coupable négligence! Ils seront éternels ainsi que mes pleurs. Ta perte n'est pas moins irréparable que la mienne, et une autre amie digne de toi n'est pas plus facile à recouTrer que mon innocence.

Qu'ai-je dit, niiséiable? Je nepuis ni parler ni m« taire. Que sert le silence quand le remords crie? L'univers entier ne me re])roche-t-il pas ma faute? Ma honte n'est-elle pas écrite sur tous les objets ? Si

i3o LA NOUVELLE HÉLOISE.

je ne verse mon cœur dans le tien , il faudra que j'étouffe. Et toi, ne te reproches-ln rien, facile et trop coniianlu amie? At • que ne me tiahissois-tn? C'est ta fidélité, ton aveugle amitié, c'est ta malheureuse indulgence qui m'a perdue.

Quel démon t'inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre ? Ses perfides soins devoientils me redonner la vie pour me la rendre odieuse? Qu'il fuie à jamais, le barbare! qu'un reste de pitié le touche; qu'il ne vienne plus redoubler mes tourments par sa présence; qu'il renonce au plaisir féroce de contempler mes larmes. Que dis-je . hélas! il n'est point couj)able; c'est moi seule qui le suis ; tous mes malheurs sont mon ouvrage, et je n'ai rien à reprocher qu'à moi. Mais le vice a déjà corrompu mon ame ; c'est le premier de ses effets de nous faire accuser autrui de nos crimes.

Non, non . jamais il ne (ut capable d'enfreindre ses serments. Son cœur vertueux ignore l'art abject d'outrager ce qu'il aime. Ah! sans doute il sait mieux aimer que moi, puisqu'il sait mieux se vaincre. Cent fois mes yeux, furent témoins de ses combats et de sa victoire; les siens étinceloient du feu de ses désirs , il s'élancoit vers moi dans l'impétuosité d'un transport aveugle, il s'arr<^toit toul-àcoup; une barrière insurmontable sembloit m'avoir entourée, et jamais sou amour impétueux, mais honnête, ne l'eût franchie. J'osai tjop contempler ce dangereux spectac'e. .le me sentois troubler de ses transports, ses soupirs opjrressoient mon cœur; je parta^eois ses tourments eu uc pensant que les

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