PREMIERE PARTIE
votre porte, chassez-moi comme il vous plaira ; je puis tout endurer de vous , je ne puis vous fuir de njoi-meme.
Vous , me chasser ! moi , vous fuir ! et pourquoi ? Pourquoi donc est-ce un crime d'être sensible au mente , et d'aimer ce qu'il faut qu'on honore ? Non , belle Julie , vos attraits avoient ébloui mes yeux ; jamais ils n'eussent è^nvè mon cœur .saus l'attrait plGs puissant qui les anime. C'est cette union touchante d'une sensibilité si vive et d'une inaltérable douceur; c'est cette pitié si tendre à tous les maux d autrui ; c'est cet esprit juste et ce goût exquis qui tirent leur pureté de celle de l'ame ; ce sout , en un mot, les charmes des sentiments, bien plus que ceux de la personne, que j'adore en vous. Je consens qu'on vous puisse imaginer plus belle eacore ; mais pius aimable et plus digue du cœur d'un honnête homme ; non , Julie , il n'est pas possible.
J'.ose me fJatter quelquefois que Je ciel a rais une conformité secrote entre nos affections , ainsi qu'entre nos goûts et nos âges. Si jeuues encore, rien n'altère en nous les penchants de la nalure, et toutes nos inclinations semblent se rapporter. Avant que d avoir pris les uniformes préjugés du monde, nous avons des manières uniformes de sentir et de voiret pourquoi n'oserois-je imaginer dans nos cœurs ce même concc-.t que j'apperçois dans nos ju-em.uts ? Quelquefois nos yeux se rencontrent ; qudqncs soupirs nous échappent en même temps; quelques larmes furtives... ô Julici si cetaccrM-d venoit de plus loin... ai le ciel nous avoit dei-iars... toute woijv. nrr.oisE. i. .
la force humaine... Ab ! parilon ! je m'égare : j'ose prendre mes vœux ponr de rcsj)oir ; l'ardeur de mes désirs prête à leur objet 1;> possibilité qui lui manque.
Je vois avec effroi q-iel tourment n)on cœur se prépare. Je ne cherche point à flatter mon mal ; je voudrois le haïr, s'il étoit possible : jugez si mes sentiments sont purs par la sorte de grâce que je \iens vous demander. Tarissez , s'il se peut , la source du poison qui me nourrit et me tue : je ne veux que guérir ou mourir ; et j'implore vos rigueurs comme un amant implorcroit vos bontés.
Oui , je promets , je jure de faire de mon côté tous mes efforts pour recouvrer ma raison , on concentrer an fond de ra;m ame le trouble que j'y sens naître : mais , par pitié , détournez de moi ces yeux si doux qui me donnent la mort; dérobez aux miens vos traits, votre air, vos bras, vos mains, vos blonds cheveux, vos gestes; trompez l'avide imprudence de mes regards : retenez cette voix touchante qu'oni n'entend point sans émotion : soyez, hélas ! une; autre que vous-même, pour que mon cœur pniss(| revenir à lui. |i
Vous !c ciirai-je sans détour ! Dans ces jeux qu« l'oisiveté de la soirée engendre, vous vous livre, devant tout le monde à des familiarités cruelles |> vous n'avez pas plus de réserve avec moi qu'avec u' autre. Hier mén-e, il s'en fallut peu que ,par pén , lence, vons ne me laissassiez prendre un baiser vous résiflatcs folblemcnt ; hrnrensemeut je n'ecl ■ garde de m'obstincr. Je sentis à mon trouble croi •ant que j'allois me perdre , et je m'arrêtai. Ah ! du moins je l'eusse pn savourer à mon gr^,cebai«
TREMIE HE PARTIE. 3«)
eût été mou dernier soupir , et je serois luort le 2)lus heureux des hommes !
De grâce , quittons ces jjeux qui peuvent avoir de« suites funestes. Non , il n'y en a pas un qui n'ait son diinger, jusqu'au plus puéril de tous. Je tremble toujours d'y rencontrer votre main, et je ne sais comment il arrive que je la rencontre toujours. A peine se pose-t-elle sur la mienne, qu'un tressaillement me saisit ; le jeu me donne la fièvre ou plutôt le d;'lire : je ne vois , j e ne sens plus rien ; et , dans ce moment d'aliénation , que dire , que faire , où me cacher, comment répondre de moi?
Durant nos lectures, c'est un autre inconvénient. Si je vous vois un instant sans votre mère ou sans votre cousine, vous changez tout-à-coup demaintien; vous prenez un air si sérieux, si froid, si glacé, que le respect et la crainte de vous déplaire m'ôtenl la présence d'esprit et le jugement , et j'ai peine à bégayer en tremblant quelques mots d'une leçon que toute votre sagacité vous fait suivre à, peine. Ainsi l'iiicpialité que vous affecte/ tourne à la fois au préjudice de tous deux : vous me désolez cl ne vous instruisez point, sans que je puisse concevoir quel motif fait ainsi changer d'humeur une personne si raisonnable. J'ose vous le demander, comment pouvez-vous- être si folâtre eii public , et ai grave dans le trte-à-lélc ? Je pcnsois que ce dcvoit Aire tout le contraire, et qu'il falloit composer son maintien A proportion du nombre des spectateurs. Au lieu décela , je vous vois, toujours avec une éi;a le perplexité de ma p.irt , le ton de pé^éinonic eu portii nlier, et le ton familier devant tout le monde ;
4o LA NOUVELLE HÉLOISE.
daignez être plus Cgale , peut-être serai-je moius tourmenté.
Si la commisératioa naturelle aux aines bien nées peut vous attendrir sur les peiues d'un infortuné auquel vous avez témoigné quelque estime, de légers changements dans votrj conduite rendront sa situation moins violente, et lui feront supporter plus pai^ibleiuent et son silence et ses maux. Si sa retenue et son état ne vous touchent jias , et que vous vouliez user du droit de le perdre, vous le pouvez sans qu'il en murmure : il aime mit-ux encore périr par votre ordre que par un transport indiscret qui le rendît coupable à vos yeux. Fnfin, quoi que vous ordonniez de mon sort , au moins n'auraije point à me reprocher d avoir pu former un espoir téméraire ; et si vous avez la cette lettre, vous avex fait tout ce que j'oserois vous demander, quand môme je n'aurois point de refus à craindre.