PREMIERE PARTIE. iS
partir ; j'entre dans ta ohaiabre , je pénètre jusqu'à ton cabinet : que devins-je , en entr'ouvrant la porte, quand j'apperçus celle qui devroit être sur le trône de l'univers assise à terre , la tète appuyée sur un fauteuil inondé de ses larmes? Ah! j'auroi5 moins souffert s'il l'eût été de mon sang ? de quels remords je fus à Tinstant déchiré ! Mon bonheur devint mon supplice; je ne sentis plus que tes peines , et j'auroia racheté de ma vie tes pleurs et tous mes. plaisirs. Je voulois me précipiter à tes pieds , je voulois essuyer de mes lèvres ces précieuses larmes , les recueillir au fond de mon cœur , mourir, ou les tarir pour jamais; j'entends revenir ra mère ,il faut retourner brusquement à ma place : j'emporte en moi toutes tes douleurs, et des regrets qui ne finiront qu'avec elles.
Que }e suis humilié , que je suis avili de ton repentir! je suis donc bien méprisable, si notre union le fait mépriser de toi-même , et si le charme de mes jours est le tourment des tiens ! Sois plus juste envers toi , ma J ulie ; vois d'un œil moins prévenu les sacrés liens que ton cœur a formés : u'as-tn pas suivi les plus pures lois de la nature? n'as-tu pas librement contracté le plus saint des engagements ? qu'as-tu fait que les lois divines et humaines ne puissent et no doivent autoriser ? que manque-tii au nœud qui nous joint qu'une déclaration publique? veuille être h moi , tu n'es plus coupable. O mon épouse ! ô ma digne et chaste compagne ! ô gloire et bonheur de ma vie 1 non , ce n'est point ce qu'a fait ton amour qui peut être nn crime , mais ce que tu lui voudrois ôter : ce n'est r(u'en aecep-
i38 LA NOUVELLE HÉLOISE.
tant un autre époux que tu peux offenser i'honneur. Sois sans cesse à l'ami de ton cœur , pour être innocente : la chaîne qui nous lie est légitime^ rinfidélité seule qui la romproit seroit blâmable , et c'esl désormais à l'amour d'être garant de la vertu.
Mais quand ta douleur seroit raisonnable , quand tes regrets seroient fondés , pourquoi m'en dérobes-tu ce qui m'appartient ? pourquoi mes yeux ne versent-ils pas la moitié de tes pleurs ? Tu n'as pas une peine que je ne doive sentir , pas un sentiment que je ne doive partager ; et mon cœur , justement jaloux , te reproche toutes les larmes que tu ne répands pas dans mon sein. Dis , froide et mystérieuse amante, tout ce que toname ne communique point à la mienne n'est-il pas un vol que tu fais à l'amour ? Tout ne doit-il pas être commun entre nous? ne te souvient-il plus de l'avoir dit .•* Ah ! si tu savois aimer comme moi.moubonheur te consoleroit comme ta peine m'aitlige ,et tusentirois mes plaisirs comme je sens ta tristesse.
Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parceque ma raison sépare au sein des de lices : mes emportements t'effraient , mon délire It fait pitié , et tu ne sens pas que toute la force bu maiiie ne peut suffire à des félicites sans bornes Comment veux-tu qu'une ame sensible goûte mo dérément des biens infinis .' comment veux - ti qu'elle supporte à-la-fois tant d'espèces de traus poris sans sortir de son assiette.-* Ne sais -tu pa qu'il est un terme ou nulle raison ne résiste plus et qu'il n'est point d'honinic au moitié dont l