‹ JulieChapitre 64 sur 200 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

pendant il rae reste une consolation dans mon désespoir; elle est unique , mais elle est douce : c'est de toi que je l'attends , mon aimable ami. Depuis que je n'ose plus porter mes regards sur moi-même , je les porte avec plus de plaisir sur celui que j'aime, .le te rends tout ce que tu m'êtes de ma propre eslime, et tu ne m'en deviens que plus cher en me forçant à me haïr. L'amour, cet amour fatal qui me perd, te donne un nouveau prix : tu t'élèves quand je me dégrade ; ton ame semble avoir profilé de tout l'avilissement de la mienne. Soi^ donc désormais raon unique espoir ; c'est à loi de justifier, s'il se peut , ma iaute ; couvre-la de l'honnêteté de les sentiments ; que ton mérite efface ma honte ; rends excusable , à force de vertus, la perte de celles que tu rae coûtes. Sois tout mon être , à présent que je ne suis plus rien : le seul honneur qui me reste est tout en toi ; et tant que tu seras digne de respect, je ne serai pas tout-à-fait méprisable.

Quelque regret que j'aie au retour de m.^ santé , je ne sanrois le dissimuler plus long-temps ; mon visage démeutiroil mes discours , et ma feinte con- \ alescence ne peut plus tromper personne. Hâte-toi doue , avant que je sois forcée de reprendre mes occu{)alions ordinaires, de faire la démarche dont nous sommes convenus: je vois clairement que ma mère a conçu des soupçons , et qu'elle nous observe. Mou père n'en est pas là, je l'avoue; ce lier gentilhomme n'imagine pas même qu'un roturier puisse être amoureux de sa (ille : mais enfin tu sais ses résolutions ; il te préviendra si tu ne le préviens ; et pour avoir voulu te oouser^er le même accès ^dans

Ma LA NOUVELLE HÉLOISE.

notre maison , ta t'en banniras tout-à-fait. Croismoi, parle à ma niere tandis qu'il en est encore temps ; feins des affaires qui t'empêchent de continuer à la'instruire, et renonçons à nous voir si souvent , pour nous voir au moins quelquefois : car si l'on te ferme la porte , tu ne peux plus t'y présenter ; mais si tu te la fermes toi-même , tes visites seront en quelque sorte à ta discrétion, et, avec un peu d'adresse et de complaisance , tu pourras les rendre plus frécjuentes dans la suite , sans qu'on l'appercoive ou qu'on le trouy^ mauvais. Je te dirai ce soir les moyens que j'imagine d'avoir d'autre.s occasions de nous voir , et tu conviendras que l'inséparable cousine, qui causoit autrefois tant de murmures , ne sera pas maintenant inutile à deux amants qu'elle n'eiît point dû quitter.

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