PREMIERE PARTIE
je m'imaginai que tout le monde m'observoit de concert ; je ne savois plus ce que je faisois ; et à ton arrivée je rougis si prodigieusement , que ma cousine, qui veilloit sur moi, fut contrainte d'avancer son visage et son éventail, comme pour me parler à l'oreille. Je tremblai que cela même ne fît un mauvais effet , et qu'on ne cberchât du mystère à cette chucboterie ; en un mot , je trouvois par-tout de nouveaux sujets d'alarmes , et je ne sentis jamais mieux combien une conscience coupable arme contre nous de témoins qui n'y songent pas.
Claire prétendit remarquer que tu ne faisois pas une meilleure figure : tn lui paroissois embarrassé de ta contenance, inquiet de ce que tu devois faire , n'osant aller ni venir , ni m'aborder ni t'éloigner , et promenant tes regards à la ronde, pour avoir, disoit-elle , occasion de les tourner sur nous. Un peu remise de mon agitation, je crus m'appercevoir moi-même de la tienne , jusqu'à ce que la jeune madame Relon t'ayant adressé la parole , tu t'assis en causant avec elle , et devin» plus calme à ses côtés.
Je sens , mon ami , que celte manière de vivre, qui donne tant de contrainte et si peu de plaisir, n'est pas bonne pour nous : nous nous aimons trop pour pouvoir nous gêner ainsi. Ces rendez-vous publics ne conviennent qu'à des gens qui sans connoitrc l'aniOnr, ne laissent pas d'être bien ensemble, ou qui peuvent se passer du mystère : les inquii'ludes sont trop vives do ma part, les indiscrétions trop dangereuses de la tienne ; et je ne puis pas teiiir une madame Belou toujours à mes cctés , pour faire diversion an besoin.
144 l'A NOUVELLE HÉLOISE.
Reprenons, reprenons cette "vie solitaire et paisible dont je t'ai tiré si nial-à-propos : c'est elle qui a fait naître et nonrri no» feux ; peut-être s'afloibliroient-ils par une manière de vivre plos dissipée. Toutes les grandes passions se forment dans la solitude, oti n'en a point de semblables dans le monde , où nnl objet n'a le temps de faire une profonde impression , et où la multitude des goûts énerve la force des sentiments. Cet état est aussi pins conve nable à ma mélancolie; elle s'entretient dn même aliment que mon amour : c'est ta cbere image qni soutient l'une et l'autre , et j'aime mieux te voir tendre et sensible au fond de mon coeur , que contraint et distrait dans une assemblée.
Il peut d'ailleurs venir un temps où je serois forcée à une plus grande retraite : fût -il déj« venn , ce temps désiré .' La prudence et mon inclinatir)n veulent également que je prenne d'avance des habitudes conformes à ce que peut exiger hi nécessité. Ah ! si de mes fautes pouvoit naître le moyen de les réparer! Le doux espoir d'être un jour... Mais insensiblement j'en dirois ])lus que je n'en veux dire sur le projet qni m'occupe: pardonne-moi ce mystère, mon unique ami; mon coeur n'aura jamais de secret qni ne te Ail doux à savoir. Tu dois pourtant ignorer c<'lui-ci; et tout <•* que je t'en puis dire à présent, c'est que l'amour qui fit nos maux doit nous en donner le remède. Raisonne, commente si tu venx, dans ta tète ; mais je te défends de ra'in- ♦ermger lù-dessns.
PREMIERE PARTIR. uS