‹ JulieChapitre 91 sur 200 · PREMIER.E PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIER.E PARTIE

d'au sort trop heureux pour un mortel, a pris ma lîgure pour le troubler, et m'a laissé mon cœur pour me readre plus misérable.

J'abjure, je déteste un forfait que j'ai commis puisque tu m'en accuses, mais auquel ma volonté n'a poiut de part. Que je vais l'abhorrer cette fatale intempérance qui me paroissoit favorable aux épanchements du cœur, et qui put démentir si cruellement le mien! J'en fais par toi l'irrévocable serment, dés aujourd'hui je renonce pour ma vie au vin comme au plus mortel poison ; jamais cette liqueur funeste ne troublera mes sens, jamais elle ne souillera mes lèvres, et son délire insensé ne me rendra plus coupable à mon insu. Si j'enfreins ça vœu solennel, Amour, accable-moi du châtiment dont je serai di j[ne : puisse à l'instanl l'image de ma Julie sortir pour jamais de mon cœur, et l'abandonner à rindifférence et au désespoir !

Ne pense pas que je veuille evpier mon crime par une peine si légère; c'est une précaution et non pas un châtiment: j'attends de toi celui que j'ai mérité, je l'implore pour soulager mes regrets. Que l'amour offensé se venge et s'apuaise; punis-inoi sans me haïr, j'^ souffrirai sans murmure. Sois juste et sévère ; il le faut , j'y conseus: mais , si tu veux ïne laisser la vie, ote-moi tout, hormis ton cœur.

LI I. I) K J u I. I F.,

JV^OMMF.NT, mon ami! renoncer an vin pour sa maîtresse! Voilà ce qu'on appelle ua sacrilicc! Oh!

lyS LA :N0UVELLE HÉLOISE.

je défie qu'on trouve dans les quatre cantons un homme plus amoureux que toi! Ce n'est pas qu'il n'y ait parmi nos jeunes gens de petits messieurs francisés qui boivent de l'eau par air; mais tu seras le premier à qui l'amour en aura fait boire , c'est un exemple à citer dans les fastes galants de la Suisse. Je me suis même informée de tes déportements, et j'ai appris avec une extrême édification que , soupant hier chez M. de Tneillcrans , tu laissas faire la ronde à six bouteilles aprcs le repas, sans Y toucher, et ne marchaudois non plus les verres d'eau que les convives ceux de vin de la Côte. Cependant cette pénitence dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, et trois jours font au moins «ix repas : or, à six repas observés par fidélité, l'on en peut ajouter six autres par crainte, et six par honte , et six par habitude , et six par obstination. Que de motifs peuvent prolonger des privations pénibles dont l'amour seul auroit la gloire ! Daigneroit-il se faire honneur de ce qui peut n'être pas à kui .''

Voilà plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m'as tenu de mauvais propos , il est temps d'enraver. Tu es grave naturellement ; je me suis apperçue qu'un long badinage i'échauffe , comme une longue promenade échauffe un homme replet ; mais je tire à-pcu-pns de toi la vengeance que lleuri IV tira du duc de .Mayenne , et ta souveraine veut imiter la clémence du meilleur des rois. Aussi bien je craindrois qu'à force de regrets et d'excuses tu ne \v fisses à la fin un mérite d'une faute si bien réparée, et je veux me hâter de l'oublier, de peur

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