PREMIERE PARTIE. 2o
per toute la maison est déserte hors la ouisine et la .salle à manger. Enfin la nuit dans cette saison est déjà obscure à la même heure, .son voile peut dérober aisément dans la rue les passants aux spectateurs, ©t tu sais parfaitement les êtres de la maison. Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette après midi chez ma Kanchon, je t'expliquerai le reste et te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis, je les laisserai par écrit à l'ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t'en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci: car le sujet en est trop important pour l'oser confier à personne.
Oh ! comme je vois à présent palpiter ton cœur ! Comme j'y lis tes transports , et comme je les partage ! Non, mon doux ami, non, nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur: mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mori ; que l'nbord est sujet à mille hasards, le séjour dangereux, a retraite d'un péril extrême ; que nous sommes )erdus si nous sommes découverts , et qu'il faut |ue tout nous favorise pour pouvoir éviter de l'être. Ne nous abusons point : je connois trop mon pore îour douter que je ne te visse à linstant percer le îaiir de sa main; si même il ne coniniençoit par noi ; car sûrement je ne serois pas plus épargnée : t crois-tu que je t'exposcrois à ce risque si je n"élois sûre de le partager?
Pense encore qu'il n'est point question de te fier ton cotira;.'e; il n'y faut pas sonj/er; et je te t'épnd» même expressément d'apporter aucune arme Dur ta défense, pas mêius ton épée: aussi bien te
ao4 LA NOUVELLE HÉLOISE.
seroit-elle parfaitement inutile; car, si nous .sommes surpris , mon dessein est de me précipiter dan» tes bras, de t' enlacer fortement dans les mien«, et de recevoir ainsi le coup mortel pour n'avoir plus à me séparer de toi , plus heureuse à ma mort que je ne le fus de ma vie.
J'espère qu'un sort plus doux nous est réservé; je sens au moins qu'il nous est dû; et la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, ame de mon cœur , vie de ma vie , viens te réunir ù toimême : viens sous les auspices du tendre amour re- ' cevoir le prix de ton obéissance et de tes sacrifices ; viens avouer, même au sein des plaisirs, rjue c'est de 1 union des cœurs qu'ils tirent leur ^dus grand charme.
J'arrive plein d'une émotion qui s'accroît en entrant dans cet asile ; Julie I me voici dans ton cabinet , me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Le flambeau de l'amour guidoit mes pas, et j'ai passé saus èire apperçu. Lieu char mant, lieu fortuné , qui jadis vis tant réprimer da rej:;ard.s tendres, tant étouffer de soupirs brûlants; toi qui vis naître et nourrir mes premiers feux .,pour la seconde fois tu les verras couronner ; témoin de ma constance immortelle, sois le témoin de mou bonheur , et voile à jamais les plaisirs du plus fidèle et du plus heureux des hommee.