DE SAINT-PREUX A NYLORD EDOUARD
Je veux, mylord, vous rendre compte d'un danger que nous courûmes ces jours passés, et dont heureusement nous avons été quittes pour la peur et un peu de fatigue. Ceci vaut bien une lettre .à part : en la lisant, vous sentirez ce qui m'engage à vous l'écrire.
436 LA NOUVELLE UÉLOiSB.
Vous savez que la madson de madame de Wolmar ii*est pas loin da lao, ^ qu'elle aime les promenades sur Teau. Il y a trois jours que le désœuvrement où Tabsence de son mari nous laisse et la beauté de la soirée nous firent projeter une de œs promenades pour le lendemain. Au lever du soleil nous nous rendîmes au rivage ; nous primes un baleau avec des filets pour pécher, trois rameurs, un domestique, et nous nous embarquâmes avec quelques provisions pour le dîner. J*nvois pris un fusil pour tirer des besolets^ ; mais elle me fit honte de tuer des oiseaux à pure perte et pour le seul plaisir de faire du mal. Je m'amusois donc à rappeler de temps en temps des gros-sif* flets, des tio|i-tious, des crenets, des sifflassons * ; et je ne tirai quuu seul coup de fort loin sur une grèbe que je manquai.
Nous passâmes une heure ou deux à pécher à cinq cents pas du rivage. La pèche fût bonne ; mais, à l'exception d'une truite qui avoit reçu un coup d'aviron, Julie fit tout rejeter à Teau. Ce sont, ditelle, des animaux qui souffrent; délivrons-les; jouissons du plaisir qu'ils auront d'être échappés au péril. Cette opération se fit lentement, à contre cœur» non sans quelques représentations ; et je vis aisément que nos gens auroient mieux goûté le poisson qu^iis avoient pris que la morale qui lui s:\uvoit la vie.
Nous avançâmes ensuite en pleine eau ; puis, par une vivacité de jeune homme dont il seroit temps de guérir, m' étant mis à nager ^, je dirigeai tellement au milieu du lac que nous nous trouvâmes bientôt à plus d'une lieue du rivage^. Là j'expliquois à Julie toutes les parties du superbe horizon qui nous entouroit. Je lui montrois de loin les embouclmres du Rhône, dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup au bout d'un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisois obsen'er les redans des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles forment dans l'espace qui les sépare un lit digne du fleuve qui le remplit. En l'écartant de nos côtes j'aimais à lui faire admirer les riches et charmantes rives du pays de Yaud, où la quantité des villes, l'innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts, forment un tableau ravissant ; où la tciTe, partout cultivée et partout féconde, offre au laboureur, au paire, au vigneron,
' Oiseau de passasse sur le lac de Genève. Le besolet n'est pas bon à manser*
* Diverses sortes d'oiseaux du lac de Genève, tous très-bons à manger.
' Terme des bateliers du lac de Genève ; c'est tenir la rame qui gouverne les autres.
* Conuneat cela? U s'en faut bien qu« vis-à-vis de Clarens le lac a*» *mui^ UeuM de large.
OUATRIËUE PARTIE. 437
le fruit iSïUré de leurs peines, qae ne dévore point l'avide publicain. Puis, lui montrant le Chablois sur In côle opposée, pn)-s non moins Ta- Torisé de la nature, et ([iii n'olTre pourtant qu'un spectacle de misère, je lui faisois sensiblement distinguer les dirrérents elTels des deux gouvernements pour la richesse, le noiubrc et le bonheur des bonjincs. C'est ainsi, lui disois-je, que la terre ouvre son sein fertile et prodigue ses trésors aux heureux peuples qui la cultivent pour euxmêmes: elle semble sourire et s'animer au doux spectacle delà liberté; elle aime A nourrir des hommes. Au contraire, les triâtes masures, la bruyère, et les ronces, qui couvrent une terre a demi déïcile, annoncent de loin qu'un mailre absent y domine, et qu'elle donne à r^et ii des esclaves quelques maigres productions dont ils ne prolilent pas.
Tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir ainsi des jeux les cflles voisines, un séchard, qui nous poussoil de biais vers la rive opposée, s'éleva, Traichit considéralilement ; et, quand nous songeâmes à revirer, la résistance se trouvas! Porte qu'il ne Tut plus possible à notre Trèle bateau de ta vaincre. Bientûl les ondes devinrent terribles : il Tallul regagner la rive de Savoie, et tâcher d'y prendre terre au nllage de Neillerie qui étoit vis-à-vis de nous, et qui est presque le seul lieu de celte côte où la grève offre un abord commode, liais le vent nyant rlinnsii se renForfoit, rendoit inutiles les efforts de nos bateliers, et nous liiisoil dériver plus bas le long d'une fite de rochers escarpés où l'on ne trouve plus d'asile.
Nous nous mimes tous aux rames; et presque au même instant j'eus la douleur de voir Julie saisie du mal de cceur, foible et défaillante nu bord du bateau. Heureusement elle étoit faite à l'eau et cet £laL ne dura pas. Cependant nos efforts croissoient avec le danger ; le soleil, la faligire el la sueur nous mirent lous hors d'tialeinc et dans un épuisement excessif : c'est alors que, retrouvant tout sou courage, Julie nnimoit le nuire par ses caresses compatissantes; elle nous es- Euyoit indistinctement à tous le visage, et mêlant dans un vase du vin avec de l'eau depeurd'iiTCSse, elle en offrait alternativement aux plus épuisés. Non, jamais votre adorable amie ne brilla d'un si vif éclat que dans ce moment où la chaleur et l'agitation avoient animé son teinl d'un plus grand feu ; et ce qui ajoutoil le plus à ses charmes étoit qu'on ïoioil si bien h son air attendri que tous ses soins venoienl moins defrnyeur pour elle que de compassion pour nous. Un instant seulement deux planches s'élant entr'ouverles, dans un choc qui nousinonda tous, elle crut le bateau brisé; et dans une exclama-
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tion de cette tendre mère j'entendis distinctement ces mots : 0 mes enfants! faut-il ne vous voir plus? Pour moi, dont l'imagination va toujours plus loin que le mal, quoique je connusse au vrai Fétat du péril, je croyois voir de moment en moment le bateau englouti, cette beauté si touchante se débattre au milieu des flots, et la pâleur de la mort ternir les roses de son visage.
Enfin à force de travail nous remontâmes à Meillerie, et, après avoir lutté plus d'une heure à dix pas du rivage, nous parvînmes à prendre terre. £n abordant, toutes les fatigues furent oubliées. Julie prit sur soi la reconnoissance de tous les soins que chacun s'éloit donnés ; et comme au fort du danger elle n'avoit songé qu'à nous, à terre il lui sembloit qu'on n'avoit sauvé qu'elle.
Nous dînâmes avec l'appétit qu'on gagne dans un violent travail. La truite fut apprêtée, Julie qui l'aime extrêmement en mangea peu; et je compris que, pour ôter aux bateliers le regret de leur sacrifice, elle ne se soucioit pas que j'en mangeasse beaucoup moi-même. Uylord, vous l'avez dit mille fois, dans les petites choses comme dans les grandes cette âme aimante se peint toujours.
Après le dîner, Teau continuant d'être forte et le bateau ayant besoin d'être raccommodé, je proposai un tour de promenade. Julie m'opposa le vent, le soleil, et songeoit à ma lassitude. J'avois mes vues ; ainsi je répondis à tout. Je suis, lui dis-je, accoutumé dès l'enfance aux exercices pénibles ; loin de nuire à ma santé ils raffermissent, et mon dernier voyage m'a rendu bien plus robuste encore. A l'égard du soleil et du vent, vous avez votre chapeau de paille; nous gagnerons des abris et des bois ; il n'est question que de monter entre quelques rochers ; et vous qui n'aimez pas la plaine en supporterex volontiers la fatigue. Elle fit ce que je voulois, et nous partîmes pendant le dîner de nos gens.
Vous savez qu'après mon exil du Valais je revins il y a dix ans à Meillerie attendre la permission de mon retour. C'est là que je passai des jours si tristes et si délicieux, uniquement occupé d'elle, et c'est de là que je lui écrivis une lettre dont elle fut si touchée. J'avois toujours débiré de revoir la retraite isolée qui me servit d'asile au milieu des glaces, et où mon cœur se plaisoit à converser en lui-même avec ce qu'il eut de plus cher au monde. L'occasion de visiter ce lieu si diéri dans une saison plus agréable, et avec celle dont l'image l'habitoit jadis avec moi, fut le motif secret de ma promenade. Je me faisois un plaisir de lui montrer d'anciens monuments d'une passion si constante et si malheureuse.