QUATRIÈME PARTIE. tsn
j pan'lnmes après une heure de marche par des sentiers tor' tueux et frais, qiii, moDIant iiisensiblemeiit entre les arbres et les rocljers, n'avoienl rien de plus incommode que la longueur du chemin. En approdiant et reconnnissant mes anciens renseignements, je lus prêt h me Irouver mal; mois je me surmonlai, je cachai mon trouble, el nous arrivâmes. Ce lieu solitaire rormoil un réduil sauvage et désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles, et puroissent horribles aux aulros. Un torrent formé par la Tonle des neiges rouioil à lingt pas de nous une eau bourbeuse, et cliarrioit avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous une chaîne de roches inaccessibles séparoit l'esplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu'on nomme les Glaciiirs, parce que d'énormes sommets de glaces qui s'accroissent incessamment les couïrenl depuis le commencement du monde <. Des lorgts de noirs sapins nous ombrageoicnt IrisLement k droite. Un grand bois de chênes étoit à gauche au delà du torrent; et au-dessous de nous cette immense plaine d'eau que le lac forme au sein des Alpes nuus (éparoit des riches cAles du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnoit le l.-ibleau.
Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terram oi^ nous étions élaloit les charmes d'un séjour riant et cliampËIre ; quelques ruisseaux Hltroient à travers les rocliers, et rouloient yur la verdure en Ciels de cristal ; quelques arbres fruitiers sauvages penclioient leurs létes sur les nûtres; la Icrre humide et fraîche éloit couverte d'herbe et de Deurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui l'environnoient, il sembloit que ce lieu désert dût être t'asile de deux unanis échappés seuls au bouleversement de la nature.
Quand nous eûmes atteint ce réduit et que je l'eus quelque temps contemplé : Quoi! dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide, 'votre cœur ne vous dit -il rien ici, et ne senlei-vous point quelque imotion secrète à l'aspect d'un lieu sî plein de vous? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son 'chtlTregraié dans mille endroits, et plusieiu^ vers de réirar<|uc ri du Tasse reblil's à la situalion où j'élois en les traçint. En les rctoyant moi-même après si lonjjlemps, j'éproui'oi combien la pré^nce 'des objets peut ranimer pulssaiumeul les senlimcnts violents dont on
n apartoU defnrl laïn.
440 LA NOUVELLE HËLOlSE.
fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : 0 Julie, éternel charme de mon cœur! voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde; voici le séjour où ta chère image fuisoit son bonlicur, et préparoit celui qu'il reçut enfîn de toi-même. On n'y voyoit alors ni ces fruits ni ces ombrages ; la verdure et les fleurs ne tapissoient point ces compartiments, le cours de ces ruisseaux n'en formoit point les divisions, ces oiseaux n'y fai soient point entendre leure ramages; le vorace épervier, le corbeau funèbre", et l'aigle terrible di's Alpes, faisoient seuls retentir de leurs cris ces cavernes ; d'immenses glaces pendoient à tous ces rochers ; des festons de neige étoienl le seul ornement de ces arbres : tout respiroit ici les rigueurs de l'hiver et l'horreur des frimas ; les feux seuls de mon cœur me rendoient ce lieu supportable, et les jours entiers s'y passaient à penser à toi. Voilà la pierre où je m'asseyois pour contempler au loin ton heureux séjour ; sur celle-ci fut écrite la lettre qui loucha ton cœur; ces cailloux tranchants me servoient de burin pour graver ton chiiïro ; ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emporloit un tourbillon ; là je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis; voilà le bord où d'un œil avide et sombre je mesurois la profondeur de ces abîmes ; enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne te pas survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'élois né, faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux, et regretter le temps que j'y passois à gémir de ton absence !... J'allois continuer ; mais Julie, qui, me voyant approcher du bord, s'étoit effrayée et m'a voit saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir ; puis tout à coup détournant la vue et me tirant parle bras : Âllons-nous-en, mon ami, me dit-elle d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre, et je quittai pour jamais ce triste réduit comme j'aurois quitté Julie ell^ même.
Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule, et je continuai de me promener sans trop savoir où j'allois. A mon retour, le bateau n'étant pas encore prêt ni l'eau tranquille, nous soupâmes tristement, les yeux baissés, l'air rêveur, mangeant peu et parlant encore moins. Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans
QUATRIËHE PARTIE. 441
le bateau ; et, en m'assejanl à côté d'elle, je ne songea plus h quitler main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des ranii^s m'excitolt à rêver. Le chanl asseï gai des bécassines ', nw retraganl les plaisirs d'un aulre fige, au lieu de m'égajer, m'allrisloit. Teu â peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'élois accablé. Un ' serein, laTratcheur de l'air, lesdau;( rayons de la lune, le Trèmissèment argenté dont l'eau brilloit autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence niËme de cet objet chéri, rien ne puldéloumer de mon cœur mille rélleiians douloureuses.
Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite ~ autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les senti nients délicieux qui remplissoienl alors mon âme s'y retracèrent pour l'aFlliger; tous les événements de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, uos plaisirs.
ces foules de petits objets qui m'offroienl l'image de mon bonheur ; tout revenoii, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. C'en est fait, disois-je en moi-même; ces temps, ces temps beureuï ne sont plus ; ils ont disparu iwir jamais. Hélas! ils ne renendronl plus; et nous vivons, et nous sommes en- , semble, et nos cœurs sont toujoiu's unis ! It me sembloit que j'aurois porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j'avois moins souffert tout le temps que j'avois passé loin d'elle. Quand je gémissois dans réloignement, l'espoir de la revoir soulageoit mon cœur; je me flatlois qu'un instant de sa présence elTaceroit toutes mes peines» fivisageois au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien : mais se trouver auprès d'elle, mais la voir, la toucher, lui parler, l'aimer, l'adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi; voilïce qui mejetoit dans des accès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, cl, dans un transport dont je Trtmis en y pensant, je fus violemmeoi tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d'j finir dans ses
le Cenâte n'est point l'oiseau qu'on appelle en Prunes I plus vif et plus animé de 11 nâtra iJunne an lio, dur de vie et de Tratcheur qui rend ie< rirei encore pliu
Irt, et celte lonjuefamiUarilé. HKiàn.
us LA NOUVELLE llÊLOiSB.
bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la poinle du bateau.
Là mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme, Tattendrissement surmonta le désespoir, je me mis à verser des torrents de larmes; et cet état, comparé à celui dont je sortois, n'éloit pas sans quelque plaisir. Je pleurai Tortement, longleuips, et lus soulagé. Quand je me trouvai bien renus, je revins auprès de Julie; je repris sa main. Elle tenoit son moudioir; je le sentis fort mouillé. Ah ! lui dis-je tout bas, je vois que nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre! Il est vrai, dit-elle d'une voix altérée ; mais que ce soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton. Nous recommençâmes alors à causer tranquillement, et au bout d'une heure de navigation nous arrivâmes sans autre accident. Quand nous fûmes rentrés, j'aperçus à la lumière qu'elle avoit les yeux rougies et fort gonflés; elle ne dut pas trouver les miens en meilleur état. Après les fatigues de cette journée, elle avoit grand besoin de repos; elle se retira, et je fus me coucher.
Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie où, sans exception j"ai senti les ériiolions les plus vives. J'espère qu'elles seront la crise qui me rendra tout à fait à moi. Au reste, je vous dirai que cette aventure m'a plus convaincu que tous les arguments de la liberté de l'homme et du mérite de la vertu. .Combien de gens sont foiblcmenl tentés et succombent! Pour Julie, mes yeux le virent et mon cœur le sentit, elle soutint ce jour-là le plus grand combat qii'âme humaine ait pu soutenir; elle vainquit pourtant. Mais qu'ai- je lait pour rester si loin d'elle ? 0 Edouard 1 ([uand séduit par ta maîtresse tu sus triompher à la fois de tes désiis et des siens, n'étois-tu qu'un homnie? Sans toi j'étois perdu peut-être. Cent fois dans ce jour périlleux le souvenir de ta vertu m'a rendu la mienne.
?IH DE LA QUATRlàMB PARTIS
CIINQUIÈME PARTIE
UTTRE PREHIËRI.
Sors de l'enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point ta vie enti^ ■u long sommeil de la raison. L'âge s'écoule, il ne l'en resie plus que pour âire sage. A trente ans passés il est temps de songer â soi : commence donc à rentrer en loi-mËme, et sois homme une lois avant la mort.
Mon cher, votre cceur vous en a longtemps imposé sur vos lumières. Vous avm voulu philosoplier avant d'en être capable; vous avei plis le sentiment pour de la raison, et content d'estimer les clioses par l'impression qu'elles vous ont Taite, vous avez toujours ignoré I leur véritable prii. Un cœur droit est, je l'avoue, le premier organe I de la vérité ; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre -, il ne bit que flotter d'erreurs en erreurs; il n'acquiert qu'un Tain savoir e( de stériles connoissances, pnrce que le wai rapport des choses à rbomnie, qui est sa piiiicipale science., lui demeure toujours uclié. Vais c'est se borner à la première moitié de celte science que de ne pas étudier encore les rapports qu'ont les choses entre elles, pour nàtax juger de ceun qu'elles ont avec nous. C'est peu de connoilre les liassions liumaines, si Ion n'eu sait apprécier les objets; lI celte seconde élude ne peut se làire que dans le calme de la médi-
La jeunesse du sage est le temps de ses expériences ; ses passions en sont les instruments : mais après avoir appliqué son Ame aux
4fl LA NOUVELLE HËLOlSE.
objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connoitre. Yoilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu'un cœur sensible peut éprouver de plaisirs et de peines a rempli le vôtre ; tout ce qu'un homme peut voir, vos yeux Font vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentiments qui peuvent être épars dans une longue vie, et vous avez acquis, jeune encore, Texpérience d'un vieillard. Vos premières obsenations se sont portées sur des gens simples et sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de pièce de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célèbre peuple de lunivers, vous étes.^uté poiur ainsi dire à l'autre extrémité : le génie supplée aux mtermédiaires. Passé chez la seule nation d'hommes qui reste parmi les troupeaux divers dont la terre c:t couverte, si vous n'avez pas vu régner les lois, vous les avez vues du moins exister encore ; vous avez appris à quels signes on reconnoit cet organe sacré de la volonté d'un peuple, et comment l'empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats, vous avez vu touics les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare et digne de l'œil da sage, le spectacle d'une âme sublime et pure, triomphant de ses passions et régnant sur elle-même, est celui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore, et votre admiration pour lui n'est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d'autres. Vous n'avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. 11 ne vous reste plus d'objet à regarder que vous-même, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie ; songez à vivre pour celle qui doit durer.
Vos passions, dont vous fûtes longtemps l'esclave, vous ont laissé vertueux. Voilà toute votre gloire : elle est grande, sans doute ; mais soyez-en moins fier : votre forc*^ même est l'ouvrage de votre loiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer toujours la vertu? Elle a pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si bien, et il seroit difllcile qu'une si chère image vous en laissât perdre le goût. Mais ne l'aimerez- vous jamais pour elle seule? et n'irezvous point au bien par vos propres forces, comme Julie a fait par les siennes? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous hornerez-vous sans cesse à les admirer sans les imiter jamais? Vous parlez avec chaleur de la manière dont elle remplit ses devoirs d'épouse et de mère; «na vous, quand remplirez-vous vos devoirs d'honune et d'ami à son exemple? Une femme a triomphé d'elle-même^ et on
CISQUIËHE PARTIE, i»
philosophe a peine à se vaincrel Vouleï-ïous donc ti'Mre qu'un discoureur comme les autres, et vous borner k faire de bons livres, au lieu de bonnes actions ' ? Prenei-y garde, mon dier ; il règne encore dans vos lelires un Ion de mollesse et de langueur qui me déplaît, el qui est bien plus un reste de votre passion qu'un elTut de votre caractère. Je hais partout la foiblesse, et n'en veux point dans mon ami. Il n'y a point de vertu sans Torce, et le chemin du vice esl la Mclielè. Osez-vous bien compter sur vous avec un cœur sans courage? Hnlheurcux ! si Julie ètoit foible, tu succomberois demain et ne serois qu'un vil adullére. Hais le voilà resté seul avec elle : apprends i la coimollre. et rougis de toi.
J'espère [louvoir bientôt vous aller joindre. Vous savei à quoi ce voyage est destiné. Douze ans d'erreurs et de troubles me rendent suspect à raoi-mème : pour résister j'ai pu me sufGre, pour choisir ■) me faut les jeux d'un amii el je nie Tais un plaisir de rendre tout commun entre nous, la reconnoissance aussi bien que l'attachement. Cependant, ne vous j trompez pas, avant de vous accorder ma conlîance, j'examinerai si vous en êtes digne, et si vous méritez de me rendre les soins que j'ai pris de vous, Je counois votre «Bur, j'en mis content : ce n'est pas assez; c'est de voire jugement que j'ai be~ soin dans un choix où doit présider la raison seule, et où la mienne peut m'abuser. Je ne crains pas tes passions qui, nous faisant une guerre ouverte, nous avertissent de nous mettre en délense, nous laissent, quoi qu'elles fassent, la conscience de toutes nos fautes, et auxquelles on ne cède qu'autant qu'on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de contraindre, et nous fait faire,
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446 LA HOUYELLE HÈLOlSB.
sans le savoir» autre chose que ce que nous voulons. On n'a besoin que de soi pour réprimer ses penchants, on a quelquefois besoin d*autrui pour discerner ceux qu'il est permis de suivre; et c'est à quoi sert Tamitié d'un homme sage, qui voit pour nous sous un autre point de Yue les objets que nous avons intérêt à bien connoitre. Songez donc à vous examiner, et dites- vous si, toujours en proie à de vains regrets, vous serez à jamais inutile à vous et aux autres, ou si, reprenant enfin Tempire de vous-même, vous voulex mettre une fois votre âme en état d'éclairer celle de votre ami.
Mes affaires ne me retiennent plus à Londres que pour une quinzaine de jours : je passerai par notre armée de Flandre, où je compte rester encore autant; de sorte que vous ne devez guère m'attendre avant la fin du mois prochain ou le commencement d'octobre. Ne m'écrivez plus à Londres, mais à Tannée, sous l'adresse ci-jointe. Continuez vos descriptions : malgré le mauvais ton de vos lettres, elles me touchent et m'instruisent; elles m'inspirent des prqjets de retraite et de repos convenables à mes maximes et à mon âge. Calmez surtout l'inquiétude que vous m'avez donnée sur madame de Wolmar : si son sort n^est pas heureux, qui doit oser aspirer à l'être. Après le détail qu'elle vous a fait, je ne puis concevoir ce qui manque à son bonheur^.
LETTRE II
DB SAINT-PRBOX A NTLOED <D0UARft.
Oui, mylord, je vous le confirme avec des transports de jde, la scène de Meillerie a été la crise de ma folie et de mes maux. Les explications de M. de Wolmar m'ont entièrement rassuré sur le véritable état de mon cœur. Ce cœur trop foible est guéri tout autant qu'il peut Têlre ; et je préfère la tristesse d'un regret imaginaire à l'effroi d'être sans cesse assiégé par le crime. Depuis le retoiu* de ce digne ami, je ne balance plus à lui donner un nom si cher et dont vous m'avez si bien fait sentir tout le prix. C'est le moindre lilre que je doive à quiconque aide à me rendre à la vertu. La paix est au fond de mon âme comme dans le séjour que j'habite. Je commence à m'y
* Le galimatias de cette lettre me plait, en ce qu'il est tout â fait (Uns le caractère du bon Edouard, qui n'est jamais si philosophe que quand U bit dM toitiscs, et ne raisonne jamais tant que quand il ne sait ce qu'U dit.
' Tojr sans mai
CINOUIËIIE PàHTIE. 417
élude, à y vivre comme chm moi; et si je a'j prends pas tout à fait l'aulorilé d'un mailre, je sens plus de plaisir encoreà me regarder comme l'enfant de la maison. La simplicilé. l'égalité que j'y vois régner, onl un allrail qui me louche et me porte au respect. Je passe des jours sereins entre la raiwin vivante et la vertu sensible. En fréquenlant ces heureus époux, leur ascendant me gagne et me louche insensiblement, cl mon cœur semet par degrés à l'unissou des leurs, comme la voix prend, saus qu'on y songe, le ton des gens avec qui l'on parle.
Quelle retraite délicieuse! quelle charmante habilalion! que la douce habitude d'y vivre en atigirenle le pris! et que, si l'aspect en paroit d'abord peu brillant, il est diPricile de ne pas l'aimer aussitût qu'on la connaît! Le goAl que prend madame de ^V□lma^ i remplir ses nobles devoirs, à rendre heureux et bons ceux qui rapprochent, se communique à tout ce qui en est l'objet, à son mari, à ses eufanls, à ses liôles, à ses domesliqucs. Le tumulte, les jeux bruyants, les longs éclats de rire, ne relenli^^sent point dans ce paisible séjour; ntais on y Irouve partout des cœurs contents et des visages gais. Si quelquerois on y verse des larmes, elles sont d'alieiidrisatment et de joie. Les noirs soucis, l'ennui, la tristesse, n'approchent pas plus d'ici que le vice et les remords dont ils soûl le fruit.
Tour elle, il est certain qu'excepté la peine secrèle qui la tourmente, et dont je vous ai dit la cause dans ma précédente lettre', tout (.oiicourt à la rendre heureuse. Cependant avec tant de raisons de l'Être, mille autres se dêsoleruJent â sa place : sa vie uniforme et retirée leur seroit insupportable; elles s'impalienteroient du tracas des enfants; elles s'ennuieroient des soins doinesUques; elles ne pourroient souffrir la campagne; la sagesse et l'estime dun mari peu
' caressant ne les dédummageroient ni de sa froideur ni de son âge;
|w présence et son attachement même leur seroient à cliargc. Ou elles Irouveroient l'art de l'écarter de diez lui pour y vivre à leur liberté, ou, s'en éloignant elles-mêmes, elles mépriseraient les plar ûrs de leur état ; elles en cherdieroient au luin de plus dangeureux, et ne seroient ji leur aise dans leur propre maison que quand elles 7 seroient étrangères. Il faut une àmo saine pour senlir les cljarmes de la retraite: on ne voit guère que des gens de bien se pl.iire ausein de leui' famille et s'y reutermer vuluuLiirement; s'il est au monde uneviebeureuse.c'est sans doute celle qu'ils y passent. Hais lus instni-
* CilM précédente IMU* nt t» (roux poinl. Oa eu vam ci-ipréi U ruM».
448 LA NOUVELLE HfclOlSE.
ments du bonheur ne sont rien pour qui ne sait pas les mettre en oporrey et Ton ne sent en quoi le vrai bonheur consiste qu^autant qu*on est propre à le goûter.
S'il falloit dire avec précision ce qu'on fait dans cette maison pour être heureux, je croirois avoir bien répondu en disant : On y sait vivre ; non dans le sens qu'on donne en France à ce mot, qui est d'avoir avec autrui certaines manières établies par la mode; mais de la vie de Thomme et pour laquelle il est né ; de cette vie dont vous me parlez, dont vous m'avez donné l'exemple, qui dure au delà d'ellemême, et qu'on ne tient pas pour perdue au jour de la mort.
Julie a un père qui s'inquiète du bien-être de sa famille : elle a des enfants à la subsistance desquels il faut pourvoir convenablement. Ce doit être le principal soin de l'homme sociable, et c'est aussi le premier dont elle et son mari se sont conjointement occupés. En entrant en ménage ils ont examûié l'état de leurs biens : ils n'ont pas tant regardé s'ils étoient proportionnés à leur condition qu'à leurs besoins; et, voyant qu'il n'y avoit point de famille honnête qui ne dût s'en contenter, ils n'ont pas eu assez mauvaise opinion de leurs enfants pour craindre que le patrimoine qu'ils ont à leur laisser ne leur pût suffire. Ils se sont donc appliqués à Taméliorer plutôt qu'à l'élendre ; ils ont placé leur argent plus sûrement qu'avantageusement; au lieu d'acheter de nouvelles terres, ils ont donné un nouveau prix à celles qu'ils avoient déjà, et l'exemple de leur conduite est le seul trésor dont ils veuillent accroître leur héritage.
11 est vrai qu'un bien qui n'augmente point est sujet à diminuer par mille accidents; mais si cette raison est un motif pour l'augmenter une fois, quand cessera-t-elle d'être un prétexte 4)our l'augmenter toujours? Il faudra le partager à plusieurs enfants. Mais doivent-Ils rester oisifs? le travail de chacun n'est-il pas un supplément à partage ? et son industrie ne doit-elle pas entrer dans le calcul de bien ? L'insatiable avidité fait ainsi son chemin sous le masque de la prudence, et mène au vice à force de chercher la sûreté. C'est en vain, dit M. de Wolmar, qu'on prétend donner aux choses humaines une solidité qui n'est pas dans leur nature : la raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hasard ; et si notre vie et notre fortune en dépendent toujours malgré nous, quelle folie de se donner sans cesse un tourment réel pour prévenir des maux douteux et des dangers inévitables ! La seule précaution qu*il ait prise à ce siget a été de vivre un an sur son capital, pour ae laisser autaot
CrOQUlÈME PARTIE. 4»
d'avance sur son revenu; de sorte que le produit anticipe toujours d'une année sur la dépense. 11 a mieux aimé diminuer un peu son fonds que d'avoir sans cesse à courir après ses rentes. L'avanlajce de n'être point réduit à des expédienls ruineux au moindre accident (riipiiîTU Ta déjà remboursé bien des fois de celle avance. Ainsi l'ordre et la règle lui tiennent lieu d'épargne, el il s'enrichit de ce qu'il s dépensé.
Les maîtres de cette maison jouissent d'un bien médiocre, selon tes idées de fortune <ju'on a dans le monde ; mais au fond je ne connois personne de plus opulent qu'eux. Il n'y a point de ricliesse absolue. Ce mot ne signifie qu'un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l'homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre, tel est gueux au milieu de ses monceaux d'or. Le désordre et les fantaisies n'ont point de bornes, et font plus de pauvres que les vrais besoins. Ici la proportion est établie sur un fondement qui la rend inébranlable, savoir le parfait accord des deux époux. Le mari s'est chargé du recouvrement des rentes, la femme en dirige l'emploi, el c'est dans l'harmonie qui régne entre eux qu'est la soiu-ce de leur richesse.
Ce qui m'a d'abord le plus frappé dans cette maison, c'est d'f Iroit ver l'aisance, la liberté, la gaieté, au milieu de l'ordre et de l'eiaclilude. le grand défaut des maisons bien réglées est d'avoir un air triste et contraint. L'extrême sollicitude des chefs sent toujours un peu l'avarice ; tout respire la gène autour d'eux : la rigueur de l'ordre a quelque chose de servile qu'on ne supporte point sans peine. Les domestiques font leur devoir, mais ils le font d'un air mécontent et craintif. Les bûtes sont bien reçus, mais ils n'usent qu'avec défiance de la liberté qu'on leur donne; et, comme on s'y voit toujours hors de la règle, on n'y fait rien qu'en tremblant de se rendre indiscret. sent que ces pères esclaves ne vivent point potu' eux, mais pour enfants, sans songer qu'ils ne sont pas seulement péi-es, mais et qu'ils doivent à leurs entants l'exemple de la vie de l'homme et du bonheur attaché à la s:igesse. On suit ici des régies plus judicieuses '. on y pense qu'un des principaux devoirs d'un bon père de famille n'est pas seulement de rendre son séjour riant afin que ses enfants s'y plaisent, mais d'y mener lui-même une vie agréable et douce, afin qu'ils sentent qu'on est heureux en vivant comme lui, et ne soient jamais tentés de prendre pour l'être une conduite opposée a la sienne. Une des maximes que M, de Wolmar réle plus souvent au sujet des amusements des deux cousines, est
450 LA HOUYBLLB HÉLOlSE.
que b ne triste et mesquine des ^ères et mères est presque toi^ours h première source da désordre des enfiaiits. 4 Pour ioBe. qui n^eut jamais d*autre règle que soncœar, et n'en {/ Isauroit avoir de plus sûre, eUe s'y livre saifô sgnipule, et, pourbifip^ / faire, elle fait tout ce qu'il lui demanderlTnëTârsse pas dé^lui de- / mander beaucoup, et personne ne sait mieux qu'elle mettre un prix ( aux douceurs de b vie. Comment cette âme si sensible seroit-nelle insensible aux plaisirs? Au 'contraire, elle les aime, elles ^ rechenhe, elle ne s'en refuse aucun de ceux qui la flattent; on voit qu'elle sait les goûter : mais ces pLiisirs sont les plaisirs de iulie. Elle ne néglige ni ses propres commodités ni celles des gens qui lui sont chers, c'est-à-dire de tous ceux qui l'environnent. EUe ne compte pour superflu rien de ce qui peut contribuer au bien-être d'une personne sensée ; mais elle appelle ainsi tout ce qui ne sert qu'à briller aux yeux d'autrui ; de sorte qu'on trouve dans sa maison le luxe de plaisir et de sensualité sans rafîfînement ni mollesse. Quant au luxe de magnificence et de vanité, on n'y en voit que ce qu'elle n'a pu refuser au goût de son père ; encore y reconnoit-on toujours le sien, qui consiste à donner moins de lustre et d'éclat que d'élégance et de grâce aux clmses. Quand je lui parle des moyens qu'on invente journellement à Paris ou à Londres pour suspendre plus doucement les carrosses, elle approuve assez cela ; mais quand je lui dis jusqu'à quel prix on a poussé les vernis, elle ne comprend plus, et me demande toujours si ces beaux vernis rendent les carrosses plus commodes. Elle ne doute pas que je n'exagère beaucoup sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais ces voitures, au lieu des armes qu'on y meltoit autrefois ; comme s'il étoit plus beau de s'annoncer aux passants pour un homme de mauvaises mœurs que pour un homme de qualité ! Ce qui l'a surtout révoltée a été d'apprendre que les femmes a voient introduit ou soutenu cet usage, et que leurs carrosses ne se distinguoient de ceux des hommes que par des tableaux un peu plus lascifs. J'ai été forcé de lui citer là-dessus un mot de votre illustre ami, qu'elle a bien de la peine à digérer. J'étois chez lui un jour qu'on lui montroit un vis-à-vb de cette espèce. A peine eut-il jeté les yeux sur les panneaux, qu'il partit en disant au maître: Montrez ce carrosse à des femmes de la com* ; un honnête homme n'oseroit s'en servir.
Comme le premier pas vers le bien est de ne point faire de mal, le premier pas vers le bonheur est de ne point souffrir. Ces deux maximes, qui bien entendues épargneroient beaucoup de préceptes
ClHQUItME PABTIE. 451
'«le morale, sont chères à madame de TVoIraar. Le mal-étre lui est extrËmeinent sensible et pour elle et pour les autres : et il ne lui seroit pas plus aisé d'être heureuse en VDjant des miséraMra. qu'à l'homme droit de conserver so vertu toujours pure en vivant sans cesse au milieu des mèulianls. Elle n'a point cette piliê barbare qui se contente de délourner les yeux des maux qu'elle pourroit soulager ; elle les va elicrchcr pour Ips guérir ; c'est l'existence et non la Tue des malheureux qui la lourmenle; il ne loi sulfit pas de ne point savoir qu'il j en a; il laul pour son bonheur qu'elle saclie qu'il n'y en a pas, du moins autour d'elle; car ce seroit sortir des termes de la raison que de faire dt'pendre son bonheur de celui de tous les hommes. Elle s'informe des besoins de son voisinage avec la clialeur qu'on met à son propre inlérft ; elle en connoit tous les habitants; elle y étend pour ainsi dire l'enceinte de sa famille, et n'épargne aucun soin pour en écarter tous les sentiments de douleur A de peine auxquels la vie humaine est assujettie.
Hjlord, je veux profiter de vos leçons : mais pardonnez-moi un entliousiasme quo je ne me reproche plus et que vous parlagez. 11 n'y aura jamais qu'une Julie au monde. La Providence a veillé sur elle, et rien de ce qui la regarde n'est un effet du hasard. Le ciel semble l'avoir donnée h la terre pour y montrer à la lois l'excellence don une âme humaine est susceptible, et le bonheur dont elle peut jouir dans l'obscurité de lu vie privée, sans le secours des vertus éclaLiiiles qui les peuvent l'élever au-dessus d'elle-même, ni de la gloire qui les peut honorer. Sa faute, si c'en fut une, n'a servi qu'il déployer sa force et sou courage. Ses parents, ses amis, ses domestiques, tous heureusement nés, étoiail faits pour l'aimer et pour en Être aimés. Son pays éloit le seul où il lui convint de nallre ; la simplicilé qui la rend sulilime devoitrégneraulourd'elle; il lui failoit, pour être heupurmi des gens heureux. Sîpoursonmalbeur elle fût née ■^t)it des peuples infortunés qui gémissent sous le poids de l'oppression, W luttent sans espoir et sans fruit contre la misère qui les consume, chaque plainte des oiipriuiési'Citempuisomié sa vie; la désolation commune Teût uccaMée, el son ca'ur bicnftiisant, épui>é de peines et d'ennuis, luieûlliiit éprouver sans crssetcs maux qu'elle n'eût pu soulager.
Au lieu de cela, toute anime el soutient ici sa bouté naturelle. Llle n'a point à pleurer tes culamilés publiques. Llle n'a point sous les jeux l'image affreuse de la niiaêre el du désespoir. Le villjgeoisà son aise'
• lly «prèsdeCiBmiBimvilLageappelèHoiitru, dont II canimMn« leulaail
nense, i^iËid
i5S LA NOUVELLE UËLOiSB.
a plus besoin de ses avis que de ses dons. S'il se trouve quelque orphelin trop jeune -pour gagner sa vie, quelque veu^e oubliée qui souffre en secret, quelque vieillard sans enfants, dont les bras affoiblis par Tâge ne fournissent jiluft. à son entretien, elle ne craint pas que ses bienfaits leur deviennent onéreux, et fassent aggraver sur eux les charges publiques pour en exempter des coquins accrédités. Elle jouit du bien qu'elle fait, et le voit profiter. Le bonheur qu'elle goûte se multiplie et s'étend autour d'elle. Toutes les maisons où elle entre, offrent bientôt un tableau de la sienne ; l'aisance et le bien-être y sont une de ses moindres influences ; la concorde et les mœurs la suivent de ménage en ménage. En sortant de chez elle ses yeux ne sont frappés que d*objets agréables ; en y rentrant elle en retrouve de plus doux encore ; elle voit partout ce qui plait à son coeur; et cette âme si peu sensible à l'amour-propre apprend à s*aimer dans ses bienfaits. Non, mylord, je le répète, rien de ce qui touche à Julie n'est indifférent pour la vertu. Ses charmes, ses talents, ses goûts, ses combats, ses fautes, ses regrets, son séjour, ses amis, sa famille, ses peines, ses plaisirs, et toute sa destinée» font de sa vie un exemple unique, que peu de femmes voudront imiter; mais qu'elles aimeront en dépit d'elles.
Ce qui me plait le plus dans les soins qu'on prend ici du bonheur d'autrui, c'est qu'ils sont tous dirigés par la sagesse, et qu'il nen résulte jamais d'abus. N'est pas toujours bienfaisant qui veut; et souvent tel croit rendre de grands services, qui fait de grands maux qu'il ne voit pas, pour un petit bien qu'il aperçoit. Une qualité rare dans les femmes du meilleur caractère, et qui brille cminemmcut dans celui de madame de Wolmar, c'est un discernement exquis dans la distribution de ses bienfaits, soit par le choix des moyens de les rendre utiles, soit par le choix des gens sur qui elle les répand. Elle s'est fait des règles dont elle ne se départ point. Elle sait accorder et refuser ce qu'on lui demande, sans qu'il y ait ni foiblesse dans sa bonté, ni caprice dans son refus. Quiconque a commis en sa vie une méchante action n'a rien à espérer d'elle que justice, et pardon s'il l'a offensée ; jamais faveur ni protection, qu'elle puisse placer sur
assez riche pour entretenir tous les communiers, n'cnsscnt-ils pas un ponce de terre en propre. Aussi la bourg^eoisie de ce village csl-clic presque aussi diflicile à acquérir que celle de Berne. Quel dommage qu'il n'y ait pas là quelque honnête homme de subdéiégué, pour rendre messieurs de Noutru plus social)les,e( leur bourgeoisie un peu moins ch^re !
un meilleur sujet. Je l'ai vue refuser assez sècliement à un liomme de celle espèce un grâce qui dépendoit d'elle seule. • Je tous
■ souliaile du bonheur, lui dil-elle, mais je n'y 'veux pas coniribuer,
■ de peur de l'aire du mal à d'autres en vous mettant en état d'en
■ faire. Le monde n'est pas assez épuisé de gens de bien qui souF- I freut pour qu'on soit réduit à songer n tous. ■ Il est vrai que celte durelé lui coule extrËmenient et qu'il lui est rare de l'exercer. Sa maxime est de compter pour bons tous ceux dont la mécliancelé ne lui est pas prouvée ; et il y a bien peu de méclianls qui n'aient l'adresse de se mettre à l'ubii des preuves. Elle n'a point cette charité paresseuse des ricbes qui payent en argent aux malheureux le dj'oit de rejeter leurs prières, et pour un bienrait imploré ne savent jamais donner que l'aumûne. Sa bourse n'est pas inépuisable ; et, depuis qu'elle est mère de famille, elle en sait mieux régler l'usage. De tous les secours dont on peut soulager les malheureux, l'aumône est. à la vérité, celui qui coûte le moins de peine : mais il est aussi le plus passager et le moins soliiie ; et Julie ne cherche pas h se délivrer d'eux, mais à leur être utile.
Elle n'accorde pas non plus indislînclement des recommandations et des services, sans bien savoir si l'usage qu'on en veut faire est raisonnable et juste. Sa protection n'est jamais refusée à quiconque £n a un vérilable besoin et mérite de l'obtenir ; mais pour ceus que l'inquiétude ou l'ambition porte a vouloir s'élever et quitter un état où ils sont bien, virement peuvent-ils l'engager à se mêler de leurs affaires. La condition naturelle à l'homme est de cultiver la [erre et àe vivre de ses fruits. Le paisible habitant des cliamps n'a besoin pour sentir son bonheur que de le connoitre. Tous les vrais plaisirs do rhoinme sont à sa portée ; il n'a que les peines insèpanJ^Ies de fliumanité, dus peines que celui qui croils'en délivrer ne fait qu'échanger contre d'autres plus cruelles *. Cet état est le seul nécessaire et le plus utile : il n'est malheureux que quand les autres le tyrannisent par leur rioleuce, ou le séduisent par l'exemple de leurs vices. C'est en lui que consiste la véritable prospérité d'un pays, la force et la grandeur qu'un peuple lire de lui-même, qui ne dépend en rien de» autres nations, qui ne contraint jumais d'attaquer pour se soutenir, cl doiuie le plus slirs moyens de se défendre. Quand il est question d'estimer la puissance publique, le bel esprit visite les palais du
■ L'Iiomine lotli de sa prfmirri: ïini|i1lcilt devient si tlupiilc qu'il ne uK pai laéme déurer.Ses louliiiu euucii le mcaeraienllaui k lalorliuie, Jimiùl la rùiiciiè.
4U LA OUYELLE HÈLOlSE.
prince, ses ports, ses troupes, ses arsenaux, ses villes; le vrai politique parcourt les terres et va dans la chaumière du laboureur. Le premier voit ce qu^on a fait, et le second ce qu*on peut faire.
Sur ce principe on s'attache ici, et plus encore à Étange, à contribuer autant qu'on peut à rendre aux paysans leur condition douce, sans j:im»is leur aider à en sortir. Les plus aisés et les plus pauvres ont paiement la fureur d'envoyer leurs enfants dans les villes, les uns pour étudi«;r et devenir un jour des messieurs, les autres pour entrer en condition et décharger leiu^ parents de leur entretien. Les jeunes gens, de leur côté, aiment souvent à courir ; les filles aspirent à la parure bourgeoise : les garçons s'engagent dans un senice étranger ; ils croient valoir mieux en rapportant dans leur village, au lieu de Tamour de la patrie et de la liberté, Fair à la fois rogue et rampant des soldats mercenaires, et le ridicule mépris de leur ancien état. On leur montre à tous Terreur de ces préjugés, la corruption des enfants, Tabandon des pères, et les risques continuels de la vie, de la fortune, et des mœurs, où cent périssent pour un qui réussit. S'ils s'obstinent, on ne favorise point leur fantaisie insensée; on les laisse courir au vice et à la mjsére, et Ton s'applique à dédommager ceux qu'on a persuadés, des sacrifices qu'ils font à la raison. On leur apprend à honorer leur condition naturelle en l'honorant soinnème ; on n'a point avec les paysans les façons des villes ; mais on use avec eux d'une honnête et grave familiarité, qui, maintenant chacun dans son état, leur apprend pourtant à faire cas du leur. Il n'y a point de bon paysan qu'on ne porte à se considérer lui-même, en lui montrant la dilTérence qu'on fait de lui à ces petits parvenus qui viennent briller un moment dans leur village et ternir leurs parents de leur éclat. M. de Wolmar, et le baron, quand il est ici, manquent rarement d'assister aux exercices, aux prix, aux revues du village et des environs. Cette jeunesse déjà naturellement ardente et guerrière» voyant de vieux officiers se plaire à ses assemblées, s'en estime davantage et prend plus de confiance en elle-même. On lui en donne encore plus en lui montrant des soldats retirés du serrice étranger en savoir moins qu'elle à tous égards ; car, quoi qu'on fasse, jamais cinq sous de paye et la peur des coups de canne ne produiront une émulation pareille à celle que donne, à une homme libre et sous les armes la présence de ses parents, de ses voisins, de ses amis, de sa maîtresse, et la gloire de son pays.
La grande maxime de madame de Wolmar est donc de ne point favoriser les changements de condition, mais de contribuer à rendra
cmUDlËHE PARTIE, 455
heureux chacun dans In sienne, et surtout d'empêcher que la plus heureuse de loules. qtii est celle du rillageois dans un état libre, ne se dépeuple en Taveur des autres.
Je lui fiiisois lâ-dessus l'objection des talents divers que la nature semble avoir partagés au» hommes pour leur donner a chacun leur emploi, sans ôgard a la condition dans laquelle ils sont nés, A cela elle me répondit qu'il y aroit deui choses à consldcrix avant le lalent ; savoir, les mœurs et la Télicilé. L'homme, dil-elle, est un être trop noble pour devoir senir simplement d inslrument à d'autres. et l'on ne doit poitil l'employer a ce quLletir convient sans consulter aussi ce qui lui convient^ lui-même; car les hommes ne sont pas (ails pour tes places, mais les [ilaces sont Taites pour eux; et, pour distrÙnier convenablement les choses, il ne faut ps lant chercher dans leur partage l'emploi auquel chaque homme esl le plus propre, que celui qui est le plus propre à cliaque homme pour le rendre bon et heureux autant qu'il est possible. Il n'est jamais permis de délèriorer une Ime humaine pour l'avanlagc des autres, ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.
Or, de mille sujets qui sortent du village, il n'y en a pas dix qui n'aillent se perdre 6 la ville, ou qui n'en portent les vices plus loin que Ips gens dont ils les ont appris. Ceux qui réussissent et Ton! Toi^ 'tune la font presque tous par les voies dcslioimêtes qui y mènent. Les malheureux qu'elle n'a point Tavorisés ne reprennent plus leur ancien état, et se font mendianis ou voleurs plutôt que de redevenir 1 paysans. De ces mille s'il s'en trouve un seul qui rêsiile a l'esemple et se conserve honnête homme, pensez-vous qu'à [oui prendre celuilà passe une vie aussi heureuse qu'il l'eût passée a l'abri des passions violentes, dans la tranquille obscurité de sa première condition?
Pour suivre son talent il le faut connoltre. Est-ce une chose aisée de discerner toujours les talents des hommes? et à l'âge où l'on prend un parti, si l'on a tant de peine à bien connoltre ceux des enlants qu'on h le mieux observés, comment un petit p,iysan saura-l-il ' de lui-même distinguer les siens? Rien n'est plus équivoque que les (ignés d'inclination qu'on donne dès l'enrance ; l'esprit imitaleur y a souvent plus de part que le talent : ils dépendront plulôt d'une rencontre Toituile que d'un penchant décidé, et le penchant même n'annonce pas toujours la disposition. Le vrai talent, le vrai génie a nne certaine simplicité qui le rend moins inquiet, moins remuant, BloiiM prompt à se montrer, qu'un apparenl et faux talent, qu'on
166 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
prend pour véritable, et qui n'est qu*une vaine ardeur de briller, sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour et veut être général; un autre voit bitir et se croit architecte. Gustin, mon jardinier, prit le goût du dessin pour m'avoir vue dessiner : je l'envoyai apprendre à Lausanne ; il se croyoit déjà peintre, et n*est qu'un jardinier. L'occasion, le désir de s'avancer, décident de Fétat qu'on choisit. Ce n'est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s'y livrer. Un prince ira-t-il se faire coclicr parce qu'il mène bien son carrosse? un duc se fera-t-fl cuisinier parce qu'il invente de bons ragoûts? On n'a des talents que pour s'élever, personne n'en a pour descendre : pensez-vous que ce soit là l'ordre de la nature? Quand chacun connoîtroit son talent et Toudroit le suivre, combien le pourroîent? combien surmonteroient d'injustes obstacles? combien vaincroient dMndignes concurrents? Celui qui sent sa foiblesse appelle à son secours le manège et la brigue, que Tautre, plus sûr de lui, dédaigne. Ne m*aTei-Tous pas cent fois dit vous-même que tant d'établissements en faveur des arts ne font que leur nuire? En multipliant indiscrètement les sujets, on les confond; le vrai mérite reste étouffé dans la foule, et les honneurs dus au plus habile sont tous pour le plus intrigant. S'il existoit une société où les emplois et les rangs fussent exactement mesurés sur les talents et le mérite personnel, chacun pourroit aspirer à la place qu'il sauroit le mieux remplir ; mais il faut se conduire par des règles plus sûres, et renoncer au prix des talents, quand le plus vO de tous est le seul qui mène à la fortune.
Je vous dirai plus, continua- t-elle : j'ai peine à croire que tant de talents divers doivent être tous développés ; car il faudroit pour cela que le nombre de ceux qui les possèdent fût exactement proportionné au besoin de la société; et si l'on ne laissoit au travail de la terre que ceux qui ont érr'nemment le talent de l'agriculture, ou qu'on enlevât à ce tiavall tous ceux qui sont plus propres à un autre, il ne resteroit pas assez de laboureurs pour la cultiver et nous faire vivre. Je penserois que les talents des hommes sont comme les vertus des drogues, que la nature nous donne pour guérir nos maux, quoique son intention soit que nous n'en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous empoisonnent, des animaux qui nous dévorent, des talents qui nous sont pernicieux. S*il falloit toujours employer chaque chose selon ses principales propriétés, peut-être feroit-on moins de biai que de mal aux hommes. Les peuples bons et simples n'ont pas besoin de tant de talents ; ils se soutiennent mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur industrie : mais à mesure qu*ils
se corrompent, leurs talents se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu'ils perdent, et pour forcer les méchants eux-mêmes d'èlre utiles en dépit d'eux.
Une autre chose sur laquelle j'avois peine à tomber d'accord avec elle étoit l'assistance des mendiants. Comme c'est ici une grande route, il en passe beaucoup, et l'on ne refuse Taumône à aucun. Je ** lui représentai que ce n'étoit pas seulement un bien jelé à pure perle, et doit on privoit ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage contribuoil à multiplier les gueux et les vagabonds qui se plaisent à ce lâché ïbétier, et, se rendant à charge à la société, la privent encore du travail qu'ils y pourroient faire.
Je vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes vffles les maximes dont de complaisants raisonneurs aiment à flatter la du* reté des ridies ; vous en avez même pris les termes. Croyez- vous dégrader xm pauvre de sa qualité d'homme en lui donnant le nom méprisant de gueux? Compatissant comme vous Fêtes, comment avez-Yous pu vous résoudre à l'employer? Renoncez-y, mon ami, ce mot ne va point dans votre bouche; il est plus déshonorant pour l'homme dur qui s'en sert que pour le malheureux qui le porte. Je ne déciderai point si ces détracteurs de Taumône ont tort ou raison ; ce que je sais, c'est que mon mari, qui ne cède point en bons sens à vos philosophes, et qui m'a souvent rapporlé tout ce qu*Uè disent là-dessus pour étouffer dans le cœur la pitié naturelle et l'exarcer à l'insensibilité, m'a toujours paru mépriser ces discours et n'a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. On souffre, dit-il, et l'on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles dont plusieurs ne servent qu'à corrompre et gâter les mœurs. À ne regarder l'état de mendiant que comme un métier, loin qu'on en ait rien de pareil à craindre, on n'y trouve que de quoi nourrir en nous les sentiments d'intérêt et d'humanité qui devroient unir tous les hommes. Si Ton veut le considérer par le talent, pourquoi ne récompenserois-je pas l'éloquence de ce mendiant qui me remue le cœur et me porte à le secourir, comme je paye un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles ? Si l'un me fait aimer les bonnes actions d'autrui, Tautre me porte à en faire moi-même : tout ce qu'on sent à la tragédie s'oublie à l'instant qu'on en sort, mais la mémoire * des malheureux qu'on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendiants est onéreux à l'État, de combien d'autres professions qu'on encourage et qu'on tolère n'en peut-cn pas dire autant 1 C'est au souverain de (aira ta aorte qu'il n'y
458 LA NOUVELLE UËLOiSB.
ait point de mendiants : mais pour les rebuter de leur professions f:mt-il rendre les citoyens inhumains et dénaturés? Pour moi, continua Julie, sans savoir ce que les pauvres sont à l'État, je sais qu'ils sont tous mes frères, et que je ne puis, sans une inexcusable dureté, leur refuser le foible secours qu'ils me demandent. La plupart sont des vagabonds, j'en conviens ; mais je connois trop les peines de la vie pour ignorer par combien de m:tlheurs un honnête homme peut se trouver réduit à leur sort ; et comment puis-je être sûfe que l'inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance, et mendier un pauvre morceau de pain, n'est pas peut-être cet honnête homme prêt à périr de misère, et que mon refus va réduire au désespoir? L'aumône que je fais donner à la porte est légère : un demi-crutz* et un morceau de pain sont ce qu*on ne refuse à personne; on donne une ration double à ceux qui sont évidemment estropiés : s'ils en trouvent autant sur leur route dans chaque maison aisée, cela sudit pour les faire vivre en chemin, et c'est tout ce qu'on doit au mendiant étranger qui passe. Quand ce ne seroit pas pour eux un secours réel, c'est au moins un témoignage qu'on prend part à leur peine, un qdoucisscment à la dureté du refus, une sorte de salutation qu'on leur rend. Un demi-crutz et un morceau de pain ne coulent guère plus à donner et sont une réponse plus honnête qu'un Dieu vous assiste ! comme si les dons de Dieu n'éloienl pas dans la main des hommes, et qu'il eût d'autres greniers sur la terre que les magasins des riches ! Enfm, quoi qu'on puisse penser de ces infortunés, si l'on ne doit rien aux gueux qui mendie, au moins se doit-on à soimême de rendre honneur à l'humanité soufTranle ou à son image, et de ne point s'endurcir le cœur à l'aspect de ses misères. • Voilà comment j'en use avec ceux qui mendient pour ainsi dire
' Nourrir les mendiants c'est, disent-ils, former des pépinières de volears; et, tout au conlraire, c'est empocher qu'ils ne le deviennent. Je conviens qu'il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendiants; mais, quand une Tois ils le sont, il faut les nourrir, de peur qu'ils ne se fassent voleurs. Rien n'engage tant à changer de |)roression que de ne pouvoir vivre dans la sienne: or, tous ceux qui ont une fois goûté de ce métier oiseux prennent tellement le Iravail en avei^ion, qu'ils aiment mieux voler et se faire pendre, que de reprendre l'usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé et refusé; mais vingt liards auroient payé le souppr d'un pauvre que vingt refus peuvent im|iatienter. Qui est-ce qui voudroil jamais refuser une si légère aumùne, s'il sonueoit qu'elle peut sauver deux hommes, l'un du crime, et l'autre de la mort? J ai lu quelque part que les mendiants sunt une vermine qui s'attache aux riches. Il est naturel que les enfants s'attachent aux pères; mais ces pères opulents et durs les né' connoissent, et laissent aux pauvres le soin de les nourrir.
* Petite monnoie du pays.
(.INQUIÉME PARTIE. «0
Sons pr^exle et de bonne foi : à l'égard de cetix qui se disent ouvriers ,el se ploignent de manquer d'ouvrage, il y a luujours ici pour eux ,des oulils et du travail qui les alteiident. Par celte méthode on les ïiide, ou met leur bonne voloulé à l'épreuvi.) ; et les menteurs le salent si bien, qu'il ne s'en présente plus chez tiQus. , C'est ainsi, niiiord, que celle âme anaélique trouve loujours dans tes vertus de quoi corabultre les vaines subiililés doni les gens cruels |»llieitl leurs vices. Tous ces soins el d'autres semblables sojil mis par elle au rung de ses plaisirs, et remplissent une partie du leirips ^e lui laissent ses devoirs les plus diéns. Quand, après s'être acpiiltée de tout ce qu'elle doit aux autres, elle songe ensuile à clle- Uirne, ce qu'elle fait pour se rendre la vie agréable peut encore être çumpté piu-nii ses vertus ; taut son molir est toujours lauabli: cl lion- Ibe, el tant il y a de tempérance et de raison dans tout ce qu'elle Kcorde i ses désirs ! Elle veut plaire a son mari qui aime à la voir ,ixmtenle el gaie ; elle veut inspirer à ses enfants le goût des innocents jlluisirs que la modéralion. l'ordre el la simplicité font valoir, el qui 'dêtournenl le cœur des passions impclueuses. Ule s'amuse pour les •tnuser, comme la colombe amollit dans son eslamau le grain dont rile Teut nourrir s^ ptlils.
■ Julie n l'âme el le corps égiilemenl sensiblrs. La mîme délicatesse
"Égne d;<ns ses sentimenls el dans ses org.inea. Elle éloit faile pour
Dnnoilrct et goùler tous les plaisirs, et longtemps elle n'aima si clié*
^enl la verlu même que comme la p\tis douce des voluptés. Au-
Durd liui qu'elle sent en paix celle volupté supiême, elle ne se reruse
lucune de celles qui peuvent s'assoi^icr avec celle-là : mais sa ma-
[iniére de les goûter ressemble a raustérité de ceux qui s'y refusent,
«t l'arl de jouir est pour elle celui des privations ; non de ces priva-
~ ' ins pénibles et douloureuses qui blessent la nature, et dont son au-
dédaigne Tliommage insensé, mais des privations passagères et
lodérées, qui conservent à la raison son empire, et servant d'assai-
mnement au plaisir en préviennent le dégoût et l'abus, tlle prélend
lie tout ce qui tient aux sens el n'est pas nécessaire à ta vie change
nature aussilût qu'il tourne en habitude, qu'il cesse d'élre un
en devenant un besoin, que c'est â la fois une cliaine qu'on
doime et une jouissance dont on se prive, et que prévenir loujours
désirs n'est pas l'art de les contenter, mais de les éteindre. Tout
ilul qu'i'lle emploie h donner du prix aux moindres choses est de se
il'user vingt lois pour en jouir une. Cette âme simple se conserve
son premier ressort ; son goût ne s'usa point ; elle a'a jamais
460 LA ROUYELLE HÊLOlSE.
besoin de le ranimer par des excès, et je la vois souvent savourer avec délices un plaisir d*enfant qui seroit insipide à tout autre.
Un objet plus noble qu*elle se propose encore en cela est de rester mtitresse d'elle-même, d'accoutumer ses passions à Tobéissance, et de plier tous ses désirs à la règle. C'est un nouveau moyen d'être heureuse ; car on ne jouit sans inquiétude que de ce qu'on peut perdre sans peine; et si le vrai bonheur appartient au sage, c'est parce qu'il est de tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins "ôler.
Ce qui me paroît le plus singulier dans sa tempérance, c*est qu'elle la suit sur les mêmes raisons qui jettent les voluptueux dans l'excès. La vie est courte, il est vrai, dit-elle ; c'est une raison d'en user jusqu'au bout, et de dispenser avec art sa durée, afm d'en tirer le m^l- Icur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an4a jouissance, c'est une mauvaise philosophie d'aller toujours jusqu'où le désir nous mène, sans considérer si nous ne serons pas plus tôt au bout de nos facultés que de notre carrière, et si notre cœur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces vulgaires épicuiiens pour ne vouloir jamab perdre une occasion les perdent toutes, et, toujours . ennuyés au sein des plaisirs, n'en savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le temps qu'ils pensent économiser, et se ruinent comme les avares pour ne savoir rien perdre à propos. Je me trouve bien de la maxime opposée, et je crois que j^imerois encore mieux sur ce point trop de sévérité que de relâchement. Il m'arrive quelquefois de rompre une partie de plaisir par la seule raison qu'elle m'en fait trop ; en la renouant j'en jouis deux fois. Cependant je m'exerce à conserver sur moi l'empire de ma volonté, et j'aime mieux être taxée de caprice que de me laisser dominer par mes fantaisies.
Voilà sur quel principe on fonde ici les douceurs de la vie et lei choses de pur agrément. Julie a du penchant à la gourmandise; et, dans les soins qu'elle donne à toutes les parties du ménage, la cuisine surtout n'est pas négligée. La table se sent de l'abondance générale; mais cette abondance n'est pohit ruineuse ; il y règne une sensualité sans raffinement ; tous les mets sont communs, mais excellents dans leurs espèces ; l'apprêt en est simple et pourtant exquis. Tout ce qui n'est que d'appareil, tout ce qui tient à l'opinion, tous les plats tins et recherchés, dont la rareté fait tout le prix, et qu'il faut nommer pour les trouver bons, en sont bannis à jamais* et même, dans la délicatesse et le choix de ceux qu'on se permet, on s'abstient joumelle* ment de certaines choses qu'on réserve pour donner à quelque repas
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air de ffita qui les rend plus agréables sans Être plus diiïpendieux. lue croiriez-vous que sont ces mets si sobremeot ménagés? du gibier rare? du poisson de mer? des productions étrangères? Dieux que tout cela ; quelque excellenl légume du pays, quelqu'un des savoureux herbages qui croissent daos nos jardins, cerialns poissons du lac apprêtés d'une certaine manière, certains laitages de nos montagnes, ilque pâtisserie à l'allemande, a quoi l'on joint quelque pièce de la sse des gens de la maison : voilà tout l'extraordinaire qu'on y reaiarque ; voila ce qui couvre et orne la table, ce qui excite et coiiente notre appétit les jours de réjouissance. Le service est modeste cliompètre, mais propre et riant ; la grâce et le plaisir y sont, la Die et l'appétit l'assaisonnent. Des surtouts dorés aulour desquels on g^eurt de faim, des cristaux pompeux chargés de Heurs pour tout remplissent point la place des mets; on n'y sait point jflrl de nourrir l'estomac par les yeux, mais on y sait celui d'ajouter du cliarme à la bonne cbère, de manger beaucoup sans s'incommo- ■, de s'égayer à boire sans altérer sa raison, de tenir table longtemps sans ennui, et d'en sortir toujours sans dégùût.
Il y a au premier étage une petite salle à manger dîHèrente de celle l'on mange ordinairement, laquelle est au rei-de-chaussée : cette fallc particulière est à l'angle de la maison et éclairée de deux côlès; die donne par l'un sur le jardin, au delà duquel on voit le lac à traders les arbres ; par l'autre on aperçoit ce grand coteau de vignes qui tomroeiicent d'étaler aux yeux les richesses qu'on y recueillera dans Celle pièce est petite, mais ornée de tout ce qui peut la cendre agréable et riante. C'est là que Iulie donne ses petits Testins à ni père, à son mari, à sa cousine, à moi, à elle-même, et quelquelis à ses enfants. Quand elle ordonne d'y mettre le couvert on sait ■avance ce que cela veut dire ; et M. de Wolraar l'appelle en riant le lion d'Apollon : maia ce salon ne difrère pas moins de celui de Luplllus par le choix des convives que pir celui des mets. Les simples Ates n'y sont point admis, jamais on n'y mange quand on a des ' ingers; c'est l'asile inviolable de la confiance, de l'amitié, delà Tté; c'c!^t la société des cœurs qui lie en ce lieu celle de la table; pUe est une sorte d'initiation à l'intimité, el jamais il ne s'y rassemrie que des gens qui voudraient n'être plus séparés. Uylord, la fêle attend, et c'est dans cette salle que vous ferci ici votre premier
jlouBal ^pas.
Je n'eus pas d'abord le même honneur; ce ne fut qu'è mon retourde d'Orbe que je fus traité dans le salon d'Apollon. Jen'i-
4ÔS Ik NOUVELLE UÈLOlSE.
maginois pas qu'oi pût rien ajouter d'obligeant à la réceplion qu'on m^avoit faite : mais ce souper me donna d'autres idées; j'y trouvai je ne sais quel délicieux mélange de familiarité, déplaisir, d'union, (Faisance, que je n'avois point encore éprouvé. Je me senlois plus libre sans qu on m'eût averti de Fètre ; il me sembloit que nous nous cnlendions mieux qu'auparavant. L'éloi^^nement des domestiques m'inviloil à n'avoir plus de réserve au fond de mon cœur ; et c'est là que, à rifl* st:ince de Julie, je repris l'usage, quitté depuis tant d'années, de boire avec mes liôles du Tin pur à la un du repas.
Ce souper m'enchanta : j'aurois voulu que tous nos repas se dissent passés de même. Je ne connoissois point celle charmante salle, dis-je à madame de Wolmar ; pourquoi n'y mangez-vous pas toujours? Voyez, dit-elle, elle est si jolie * ne seroit-ce pas dommage de la gâter? Cette réponse me parut trop loin de son caractère pour n'y pas soupçonner quelque sens caché. Pourquoi du moins, repris-je,ne rassemblez-vous pas toujours autour de vous les mêmes commodités qu'on trouve ici, aGn de pouvoir éloigner vos domestiques et causer plus en liberté? C'est, me répondit-élle encore, que cela seroit trop agréable, et que l'ennui d'être toujours à son aise est eniin le pire de tous. 11 ne m'en fallut pas davantage pour concevoir son système; et je jugeai qu'en effet. l'art d'assaisonner les plaisirs n'est que celui d'en être avare.
Je trouve qu'elle se met avec plus de soin qu'elle ne faisoit autrefois. La seule vanité qu'on lui ait jamais reprochée étoit de négliger son ajustement. L'orgueilleuse avoit ses raisons, et ne me bissoil point de prétexte pour méconnoitre son empire. Mais elle avoit beau faire, renchantement étoit trop fort pour me sembler naturel ; je mopiniàtrois à trouver de l'art dans sa négligence ; elle se seroit coiffée d'un sac que je l'aurois accusée de coquetterie. Elle n'auroil pas moins de pouvoir aujourd'hui ; mais elle dédaigne de l'employer; et je dirois qu'elle aflecte une parure plus recherchée pour ne sembler plus qu'une jolie lemme, si je n'avois découvert la cause de ce nouveau soin. J y fus trompé les premiers jours ; et, sans songer qu'elle n'êloil pas mise autrement qu'à mon arrivée où je n'élois point attendu, j'osai m'attribuer l'honneur de cette recherche. Je me désabusai durant l'absence de Bl. de Wolmar. Dès le lendemain ce nétoit plus cette élégance de la veille dont l'œil ne pouvoil se lasser, ni cette simplicité touchante et voluptueuse qui m'enivrait autrefois , c'étoit une certaine modestie qui parle au cœur par les yeux, qui n'inspire que du respect, et que la beauté rend plus imposante. La di-
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gnîtê d'épouse et de mère réijiiojt sur tous ses cbarmes; ce regard timide et [nndrc éloil devenu plus grave; et l'an eût dit qu'un air plus gr:ind el plus noble avoit voilé la douceur de ses imits. Ce n'é- " toit pus Cju'il y eût I» moindre altération dans son maintien ni dans ses manières; son égalité, sa candeur, ne couniirent jamais les simagrées; elle UGoit seulement du talent naturel aux femmes de changer quelc|uerois nos sentiments et nos idées par un ajusteuienl difTérent. par une coiflure d'une autre forme, par une robe d'une autre couleur, el d'exercer sur les cœurs l'empire du goùl en faisant de rien quelque cliose. Le jour qu'elle attendait son mari de retour, elle retrouva l'art d'animer ses grâces naluielles sans les couvrir; elle éloit éblouissante en sortant de sa toilette; je trouvai qu'elle ne sa- Toit pas moins effacer la plus brillante parure qu'orner la jilus simple ; et je me dis avec dépit, en pénétrant l'objet de ses soins : En Gtelle jamais autant pour l'amour ?
Ce goût de parure s'étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la eouipoïe. Le maître, les enfants, les domcstii|ues, les clievaux, les bâtiments, les jardins, les meubles, tout est tenu avec un soin qui marque qu'on n'est pas au-dessous de la magnificence, mais qu'on la dédaigne : ou plulûl la magnilieence y est en effet, s'il est trai qu'elle consiste moins daus la ridiesse de certaines choses que dans un bel ordre du tout qui main^ue te concert di-s parties et l'unité d'intention de l'ordonnateur '. Pour moi, je trouve au moins que c'est une idée plus grande et plus noble de voir dans une maison simple et modeste un petit nonibre de ^ens lieureux d'un bonlieur commun, que de voir régner dans un pal;ds la discorde et le trouble, et chacun de ceux qui l'habitent clicrclicr sa fortune et son bonlieur dans la ruine d'un autre et dans le. désordre gênerai. La maison bien réglée est une, et forme un tout agréable a voir : dans le palais on ne trouve qu'un assemblage confus de divers objets dont la liaison n'est qu'appareille. Au premier coup (l'œil on croit voir une Un commune ; «n y r^ardant mieux on est bientôt détrompé.
, * Ccli me psrolt incontestable. Il y ■ de la ma^nillcence dani la symélria afan Erand palais; il n'j eii a point dans mie louic rlo nulioni conriisi'ineal ilnlaufea. 11 j a de la magnillcence dam riinilurinc d'un ré^imeiil m balsille ; 41 n'i en ■ point dans le peuple qui le regnnlc, quoiqu'il ne t'j trouve peuL-^tre ' l^at un leul liomme dont l'habii ci pailiculier ne raille mieux que celui d'un iCnldit. En un mal, Iti t^rilable tna|piincen;:e n'est que l'ordre rendu somitilr dans legrandioequi rail que, de toui Ici ipeelaclet inuginable), la pttu Bt- (nïUque est celui de la nalure.
161 LA NOUVELLE UÊLOiSB.
A ne consalter queTimpression la plus naturelle, il sembleroit que, pour dédaigner Tédat et le luxe, on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie et la régularité plaisent à tous les yeux. L'image du bien-être et de la félicité touche le cœur humain qui en est avide : mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à Tordre ni au bonheur, et n'a pour objet que de frapper les yeux, quelle idée favorable h celui qui Télale peut-il exciter dans Tesprit du spectateur? L'idée du goût? Le goût ne paroit-il pas cent fois mieux dans les choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse? L'idée de la commodité? Y a-t-il rien de plus incommode que le faste^? L'idée de la grandeur? G*est précisément le contraire. Quand je vois qu'on a voulu faire un grand palais, je me demande aussitôt : Pourquoi ce palais n est-il pas plus grand? pourquoi celui qui a cinquante domestiques n'en a-t-il pas cent? cette belle vaisselle d'argent, pou^ quoi n'est-elle pas d'or? cet homme qui dore son carrosse, pourquoi ue dore-t-il pas ses lambris? si ses lambris sont dorés, pourquoi son toit ne l'est-il pas ? Celui qui voulut bâtir une haute tour faisoit bien de la vouloir porter jusqu'au ciel ; autrement il eût eu beau l'élever, le point où il se fût arrêté n'eût servi qu'à donner de plus loin la preuve de son impuissance. 0 homme petit et vain ! montre-moi ton pouvoir, je te montrerai la misère.
Au contraire, un ordre de choses où rien n'est donné à l'opinion, où tout a son utilité réelle, et qui se borne aux vrais besoins de la nature, n'offre pas seulement un spectacle approuvé par la raison, mais qui contente les yeux et le cœur, en ce que l'homme ne s'y voit que sous des rapports agréables, comme se suffisant à lui-môme, que l'image de sa foiblesse n'y paroit point, et que ce riant tableau n'excile jamais de réllexions attristantes. Je défie aucun homme sensé de contempler une heure durant le palais d'un prince et le faste qu'on y voit briller, sans tomber dans la mélancolie et déplorer le sort de
' Le bruit des gens d'une maison trouble incessamment le repos da maître; il ne peut rien cacher à tant d'Argus. La foule de ses créanciers lui fait payer cher celle de ses admirateurs. Ses appartements sont si superbes qu'il est forcé de coucher dans un bouge pour être à son aise, et son singe est quelquefutf mieux logé que lui. S'il veut dîner, il dépend de son cuisinier, et jamais de sa faim; s'il veut sortir, il esta la merci de ses chevaux; mille embarras l'arrêtent dans les rues ; il brûle d'arriver, et ne sait plus qu'il a des jambes. Cliloé l'attend, les boues le retiennent, le poids de l'or de son habit l'accable, e^ il no peut faire vingt pas A pied : mais s'il perd un rendez-vous avec sa maîtresse, il *en est bien dédommagé par les passants; chacun remarque sa livrée, l'admira, et dit tout haut que c'est monsieur un tel.