DE SAINT-PREUX A HTLORD EDOUARD
Quelle joie vous me donnez en m'annonçant que nous passerons 1 hiver à Glarens ! mais que vous me la faites payer cher en prolongeant votre séjour à Tannée ! Ce qui me déplaît surtout, c'est de voir clairement qu'avant notre séparation le parti de faire la campagne étoit déjà pris, et que vous ne m'en voulûtes rien dire. Mybrd» je
' C'est le nom que les Anglois donnent à la bataille d'Hochstct.
c:^(iUltiiE Partie. mi
suas la, raison de ce mystère et ne puis vous en saTOir bon gré. Me iiiépriserieî-ïous assra pour croire qu'il me rùl bon de tous survivro,
I m*avL2-Tous connu des attacliouuTils ii b:is, que jo U-s [nvrére k l'Iionneur de mourir avec mon ami ? Si je ne mcrilois pas de vous suivre, il fulloit me laisser à Londres ; vous m'auriez moiii^i olleiisé (|ue de m'envoyer ici.
Il est dair par la deruiére de vos leltres qu'en eiïet une dfs miennes s'est perdue, et cette perle a dû vous rendre les àcix\ lelires suîvDnles- fort obscures à bien des égards : mais les éclaircissements nécessaires pour les bien entendre viendront à loisir. Ce ipii pi'esse le plus à présent est de vous tirer de l'inquiétude ou vous éles sur là
n secret de madame de Wolmar,
e TOUS redirai point h suite de la conversation que j'eus avec elle après le départ de son mari. 11 s'est passé depuis bien des cboses nontfait oublieruiie partie; etnous la reprimes tant de Tois durant son absence, que Je m'en liens au sommaire pour épargner des répétitions.
m'apprit donc que ce même époux qui laisoil tout pour la rendre heureuse éloit l'unique auteur de loule sa peine, el que plus leur attacliemenl mutuel éloit sincère, plus il lui donnoit û soutrrir. Le dirïez-TOus. mylord '! cet homme si sage, si raisonnable, si loin de toute espèce de vice, si peu soumis aux passions bumaines, ne croil rien de ce qui donne un prix aux vertus, el, dans l'innocence d'une vie irréprodiablc, il porte au fond de son cmur l'alfreuse paix des méchants. La réllËxian qui n-i\t de ce contraste augmente la douleur de Jubé; et il semble qu'elle lui pa rdonnc roi l plutôt de mcconnoltrc l'auteur de son être, s'il avuit plus de mutiTs pour le craindre ou plus d'orgueil pour le braver. Qu'un coupable apiiise sa conscience aux s de sa raison, que l'honneur de penser autrement que le vulgiûre anime celui qui dogmatise, cette erreur au moins se conçoit ; Oiab, poursuit-elle en soupirant, pour ud si honnête homme et si pou vain de son sacoir, c'éloit bien la peine d'être incrédule !
II faut être insltuil du caiactére des deux époux; il faut les imaginer coDcenlrcs dans le sein de leur famille, et se tenui^l 1 un à
I l'aiitrelieudureâle de l'univers; il hiul connoilrc l'union qui rég;ne entre eux dans tout le reste, pour concevoir combien leur dilTérend X seul poinl est capable d'en troubler les diarmes. U. de Wolmar, élevé dans le rit grec, n'étoil pas lait pour supporter l'absurdité a culie aussi ridicule. Sa raison, trop supérieure à l'imbécile joug qu'on lui vouluit imposer, le secoua bienlAt avec mépris ; el reictauL
à la fois toiA. ce qui lui venoit d'une autorié si suspecte, forcé d^être impie» il se Gt athée.
Dans la suite, ayant toujours vécu dans des pays catho!iques,il n'apprit pas à concevoir une meilleure opinion de la foi chrétienne par celle qu'on y professe. U n'y vit d'autre religion que l'intérêt de ses ministres. 11 vit que tout y consistoit encore en vaines simagrées, plâtrées un peu plus subtilement par des mots qui ne signifioient rien ; il s'aperçut que tous les honnêtes gens y étoient unanimeinenl de son avis, et ne s'en cachoient guère ; que le clergé même, un peu plus discrètement, se moquoit en secret de ce qu'il enseignoiten public ; et il m'a protesté souvent qu'après bien du temps et des recherches il n'avoit trouvé de sa vie que trois prêtres qui crussent en Dieu * . En voulant s'éclaircir de bonne foi sur ces matières, il s*étoit enfoncé dans les ténèbres de la métaphysique, où l'homme n'a d'autres guides que les systèmes qu'il y porte; et ne voyant partout que doutes et contradictions, quand enfm il est venu parmi des chrétiens, il est venu trop tard; sa foi s'étoil déjà fermée a la vérité, sa raison n'étoit plus accessible à la certitude ; tout ce qu'on lui prouvoit détruisant plus un sentiment qu'il n'en établissoit un autre, il a fini par combattre également les dogmes de toute espèce, et n'a cessé d'être athée que pour devenir sceptique.
Voiià le mari que le ciel deslinoit à cette Julie en qui vous connoissez une foi si simple et une piété si douce. Mais il faut avoir vécu aussi familièrement avec elle que sa cousine et moi, pour savoir combien celte âme tendre est naturellement portée à la dévotion. On diroit que rien de terrestre ne pouvant suffire au besoin d'aimer dont elle est dévorée, cet excès de sensibilité soit forcé de remontera sa source. Ce n'est point comme sainte Thérèse un cœur amoureux qui se donne le change et veut se tromper d'objet ; c'est un cœur vraiment intarissable que Tamour ni l'amitié n'ont pu épuiser, et qui porte ses affections surabondantes au seul être digne de les absorber*. L'amour de Dieu ne la détache point des créatures; il ne lui
* A Dieu ne plaise que je veuille approurei ces assertions dures et téméraires! j'affirme seulement qu'il y a des gens qui les font, et dont la conduite du clergé de tous les pays et de toutes^ les sectes n'autorise que trop souvent rindiscrétion. 3Iais, loin que mon dessein dans cette note soit de me mettre lâchement à couvert, voici bien nettement mon propre sentiment sur ce point: 'î'est que nul vrai croyant ne sauroit être intolérant ni persécuteur. Si j'étoii magistrat, et que la loi poitàt peine de mort contre les attires, je commcncd- Tois par faire brûler comme tel quiconque en vicndroit dénoncer un autre.
* Comment! Dieu n'aura donc que les restes des créatures? Au contraire, ce
m dureté ni aigreur. Tous ces Ellacfiemenls produits par la
même cause, en s'animaiit l'un par laulre, en deviennent plus char-
et plus doux ; et, pour moi, je crois qu'elle seroit moins dé-
TOte si elle aimoit moins [endrement son père, son mari, ses enfants,
sa cousine, et moi-même.
Ce qu'il f a de singulier, c'est que plus elle l'est, moins elle croit l'Mre, et qu'elle se plaint de sentir en elle-même une âme aride qui ne^ailpoinl aimer Dieu, On a beau faire, dit-elle souvent, le cœur ne s'altaclie que par l'entremise des sens ou de l'Imagination qui les représente ; et le moyen de voir ou d'imaginer l'iinmensité du grand ' Être' ? Quand je veuï m'élCTer a lui je ne sais où je suis; n'aper- CfiTant aucun rapport entre lui et moi, je ne sais par où l'alleindre, je ne vois ni ne sens plus rien, je me trouve dans une espèce d'anéantissement ; et, si j'osois juger d'autrui psr moi-même, je craindrois ■ que les extases des mystiques ne vinssent moins d'un cœur plein que (l'un cerveau vide.
Que faire donc, continna-t-elle, pour me dérober aire fantômes d'une raison qui s'égare? le substitue un culte grossier, mais à ma portée, à ces sublimes contemplations qui passent mes facullés. Je rabaissée regret la majesté divine; j'interpose enire elle et moi des ^objets sensibles; ne la pouvant contempler dans son essence, je la contemple au moins dans ses œuvres, je l'aime dans ses bienfeils; mais, de quelque manière que jem'j prenne, au lieu de l'amour pur qu'elle exige, je n'ai qu'une reconnoissance inléressËeà lui préscnler. C'est ainsi que tout devient sentiment dans un cœur sensible. Julie ' ne trouve dans l'univers entier que sujels d'allcndrissement et de gratitude: partout elle aperçoit la bienfaisante muin delà Providence; "^ses enfants sont le cher dépût qu'elle en a reçu; elle recueille ses dons dans les productions de la terre; elle voit sa lable couverte par ses soins; elle s'endort sous sa protection; son paisible réveil lui vientd'elle; elle sent ses leçons dans les disgrAccs, et ses faveurs dans
que les criotnrcî peuvent occuper du quand on crotL J'avoir remiiU d'oHes, il ,poiir le remplir.
' Il «si cerl^iin qu'il faut te fiitiEiier l'Unie pdur l'élevsr aui sublimes id^ei de la Divinité. Un culte pluj sensible repose l'esprit du penpts : it aime qu'on itui offre du objals de fiéli qni le dispensent de i)eneer à Cieu. Sur ces maiimei, ' iei catholiques ont ils mnl Tait de remplir leurs légendes, leurs calo^di lera, ''lenn ëglites, de pellls an^es, de ïesui garçons, et de jolies satniesr L'enfant fdétni Entre les t>ras d'une mère charmante el modeile est en mime temps un dci plus touchants el des plus agréable! ipeiUclei que la dévotion chrtlMiwc tndsee offrir aui ycui des (Idoles,
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les plaisirs ; les biens dont jouit tout ce qui lui est cher sont autant de nouveaux sujets d'Iiommages; si le Dieu de Tunivers échappée ses foibles yeux, e]lc voit partout le père connmun des hommes. Honorer ainsi ses bienfaits suprêmes, n'est ce pas servir aotanfqu on peut i*Ë(re infini?
Concevez, mylord, quel tourment c'est de vivre dans la retraite avec celui qui partage notre existence et ne peut partager Tespoir qui nous la rend chère; de ne pouvoir avec lui ni bénir les œu\Tes de Dieu, ni parler de l'heureux avenir que nous promet sa bonté; de le voir insensible, en faisant le bien, à tout ce qui lo rend agréable a faire, et, par la plus bizarre inconséquence, penser en impie et.vivre en chrétien ! Imaginez Julie à la promenade avec son mari : Fune admirant, dans la riche et brillante parure que la terre étale, J'outrage et les dons de l'auteur de Tunivers; Tautre ne voyant en tout cela qu'une combinaison fortuite, où rien n'est lié que par une force aveugle. Imaginez deux époux sincèrement unis, n'osant, de peur de s'importuner mutuellement, se livrer, l'un aux réncxions, l'autre aux sentiments que leur inspirent les objets qui les entourent, et tirer de leur attachement même le devoir de se contraindre incessamment. Nous ne nous promenons presque jamais, Julie et moi, que quelque vue frappante et pittoresque ne lui rappelle ces idées douloureuses, llélas! (lit-elle avec attendrissement, le spectacle de la nature, si vivant, si animé pour nous, est mort aux yeux de l'infortuné Wolmar, et, dans cette grande harmonie des êtres où tout parle de Dieu d'une voix si douce, il n'aperçoit qu'un silence étemel.
Vous qui connoissez Julie, vous qui savez combien cette âme coramunicalivc aime à ^e répandre, concevez ce qu'elle souffriroit de ces réserves, quand elles n'auroient d'autre inconvénient qu'un si triste partage entre ceux à qui tout doit être commun. Mais des idées plus funestes s'élèvent, malgré qu'elle en ait, à la suite de celle-là. Elle a beau vouloir rejeter ces terreurs involontaires, elles reviennent la troubler à chaque instant. Quelle horreur pour une tendre épouse d'imnginer l'Être suprême vengeur de sa divinité méconnue, de songer qujî le bonheur de celui qui fait lé sien doit finir avec sa vie, el de ne voir qu'un réprouvé dans le père de ses en'ants ! A celle affreuse image, toute sa douceur la garantit à peine du désespoir ; el la religion, qui lui rend amère Fincrcdulité de son mari, lui donne seule la force de la supporter. Si le ciel, dit-elle souvent, me refuse la conversion de cet honnête homme, je n'ai plus qu'une grâce i lui demnnâer, c'est de mourir la première.
Telle est, mylord, la trop juste cause de ses chagrins secrets ; telle est la peine iptérieure qui semble charger sa conscience de Tendurcissement d'autrui, et ne lui devient que plus cruelle par le soin qu'elle prend de la dissimuler. L'athéisme, qui marche à visage découvert chez les papistes, est obligé de se cacher dans tout pays ou, la raison permettant de croire en Dieu, la seule excuse des incrédules leur est ôlée. Ce système est nalurcllcmeiil désolant l' s'il trouve des partisans chez les grands et les riches qu'il favorise, il est partout en horreur au peuple opprimé et misérable, qui, voyant délivrer ses tyrans du seul frein propre à les contenir, se voit encore enlever dans Tespoir d'une autre vie la seule consolation qu'on lui laisse en celle-ci. Madame de Wolmar sentant donc le mauvais effet que feroit ici le pyrrhonisme de son mari, et voulant surtout garantir ses enfants d'un si dangereux exemple, n'a pas eu de peine à engager au secret un homme sincère et vrai, mais discret, simple, sans vanité, et fort éloigné de vouloir ôter aux autres un bien dont il est fâché d'être privé lui-même. Il ne dogmatise jamais; il vient au temple avec nous, il se conforme aux usages établis ; sans professerde bouche une foi qu'il n'a pas, il évite le scandale, et fait sur le culte réglé par les lois tout ce que l'État peut exiger d'un citoyen.
Depuis près de huit ans qu'ils sont unis, la seule madame dOrbe est du secret, pnrce qu'on le lui a confié. Au surplus, les apparences sont si bien sauvées, et avec si peu d'affectation, qu'au bout de six semaines passées ensemble dans la plus grande intimité, je n'avois pas même conçu le moindre soupçon, et n'aurois peut-être jamais pénétré la vérité sur ce point, si Julie elle-même ne me l'eût apprise.
Plusieurs motifs l'ont déterminée à cette confidence. Premièrement, quelle réserve est compatible avec l'amitié qui règne entre nous? N'est-ce pas aggraver ses chagrins à pure perte que s'ôter la douceur de les partager avec un ami ? De plus, elle n'a pas voulu que ma présence fût plus longtemps un obstacle aux entreliens qu'ils ont souvent ensemble sur un sujet qui lui tient si fort au cœur. Enfin, sachant que vous deviez bientôt venir nous joindre, elle a désiré, du consentement de son mari, que vous fussiez d'avance instruit de ses sentiments; car elle attend de votre sagesse un supplément à nos Vains efforts, et des effets dignes de vous.
Le temps qu'elle choisit pour me confier sa peine m'a fait soupçonner une autre raison dont elle n'a eu garde de me parler. Son mari nous quittoit ; nous restions seuls : nos cœurs s'étoient aimés ; ils ien souvenoient encore : s'ils s'étoient un instant oubliée, VoxxV WQXk'à
LA NOUVELLE IIËLOÏSE.
liTroit àTopprobre. ie voyoii clairement qu'elle avoit craint ce téte^tète et tâché de s*cn garantir ; et la scène de Meillerie m'a trop appris que celui des deux qui se défioit le moins de lui-même devoit seul s'en défier.
Dtns rinjuste crainte que lui inspiroit sa timidité naturelle, eik n'imagina point de précaution plus sûre que de se donner incessamment un témoin qu'il fallût respecter, d'appeler en tiers le juge intègre et redoutable qui voit les actions secrètes et sait lire au fond des cœurs. Elle s'environnoit de la majesté suprême; je voyois Dieu sans cesse entre elle et moi. Quel coupable désir eût pu franchir une telle sauvegarde? Mon cœur s'épuroit au feu die son zèle, et je partageois sa vertu.
Ces graves entretiens remplirent presque tous nos téte-à-tète durant l'absence de son mari ; et depuis son retour nous les reprenons ' fréquemment en sa présence. Il s'y prête comme s*il étoit question d'un auti« ; et, sans mépriser nos soins, il nous donne souvent de bons conseils sur la manière dont nous devons raisonner avec lui. j C'est cela même qui me fait désespérer du succès ; car, s'il avoit moins de bomie foi, l'on pourroit attaquer le vice de l'âme qui nou^ ' riroit son incrédulité ; mais, s'il n'est question que de convaincre, où chercherons-nous des lumières qu'il n'ait point eues et des raisons qui lui aient édiappé? Quand j'ai voulu disputer avec lui, j'ai | vu que tout ce que je pouvois employer d'arguments avoit été déjà vainement épuisé par Julie, et que ma sécheresse étoit bien loin de cette éloquence du cœur et de cette douce persuasion qui coule de sa , bouche. M y lord, nous ne ramènerons jamais cet homme ; il est trop froid et n'est point méchant : il ne, s'agit pas de le toucher; la preuve intérieure ou de sentiment lui manque, et celle-là seule peut rendre invincibles toutes les autres.
Quelque soin que prenne sa femme de lui déguiser sa tristesse, il la sent et la partage : ce n'est pas un œil aussi clairvoyant qu'on abuse. Ce chagrin dévoré ne lui en est que plus possible. U m'a dit avoir été tenté plusieurs fois de céder en apparence, et de feindre, pour la tranquilliser, des sentiments qu'il n'avoit pas; mais une telle bassesse d'âme est trop loin de lui. Sans en imposer à Juhe, cette dissimulation n'eût été qu'un nouveau tourment pour elle. La boime foi, la franchise, l'union des cœurs qui console de tant de maux, se fût éclipsée entre eux. £toit-ce en se faisant moins estimer de sa femme qu'il pouvoit la rassurer sur ses craintes ? Au lieu d'user de déguisement avec elle, il lui dit sincèrement ce qu'il pense ; mais il
CIKQUIËME PARTIE. S07
le dit d'un Ion si siimple, nvrc si peu de mépris des opinions vulgaires, il peu de celle ironique fierlé des esprits forts, que ces tristes IX donnent bien plus d'sflliclion que de colère à Julie, et que, ne pouvant transmettre à son mari ses sentiments et ses espératiws, elle en cberclie avec plus de soin â rassembler autour de lui ces douceurs passagères nuiquelles il Lomé sa lélicité. Ah 1 dit-elle avec douleur, si I infortuné fait son pnradis en ce monde, n^ndans-le-lui du moins aussi doux qu'il est possible '.
Le voile de tristesse dont cette opposition de sentiments couvre leur union prouve mieux que toute autre chose l'invincible ascendant de }ulie. par les consolations dont cette tristesse est mèlêe, et qu'elle seule au monde i-toit peut-être capable d'y joindre. Tous leurs démêlés, toutes leurs disputes sur ce point important, loin de se tourner en aigreur, en méprb, en querelles, finissent toujours par quel- Kie scène attendrissante, qui ne fait que les rendre plus chers l'un l'autre.
Hier, l'entretien s'élant fixé sur ce tente, qui revient souvent s sommes que trois, nous tombâmes sur l'origine du iat; et je m'elTorçois démontrer que non-seulement il n'y avoit rint de mal absolu et général diins le système des êtres, mnis que iix particuliers ètoient beaucoup moindres qu'ils ne le mhlent au premier coup d'tpil, et qu'à tout prendre ils étaient sur- ^sés de beaucoup pjr les biens particuliers et individuels. Je citoîs I. deWolmarson propre exemple; et pénétré du bonheur de sa sîition, je la peignois avec des traits si vrais qu'il en parut ému luîime. Voilj, dil-il en m'intcrrompaiit, les séductions de Julie. Elle it toujours le sentiment à la place des raisons, et le rend si touchant i"il faut toujours l'embrasser pour toute réponse : ne aeroit-ce ' it de son maître de philosophie, ^outa-t-il en riant, qu'elle auroit pris cette manière d'argumenter!
Deux mois plus lût la plaisanterie m'eût déconcerté cruellement;
i le temps de l'embarras est passé : je n'en Ils que rire à mon
'; et quoique Julie eût un peu rougi, elle ne parut pas plus era-
moi. Nous continuâmes. Sans disputer sur la quantité
tt mal, Wolmar se contenloit de l'aveu qu'il Tallut bien faire, que,
Comblai ce lenllmenl tilcln d'tiuinanltj n'cst-il pu plus nalurel que le lèle eui lie» perséculeun, toujours oecupds i lournienler les incrédules, comme
Mriî Jamais de le roilire, c'ett qua ces peitéculeun-ll db lantpDiDt dei
508 LA NOUVELLE UËLOlSE.
peu ou beaucoup, enfin le mal existe; et de cette seule existence il deduisoit défaut de puissance, d'intelligence ou de bonté, dans la première cause. Moi, de mon côté; je tàcliois de montrer Torigine du mal physique dans la nature de la matière, et du mal moral dans la liberté de Thomme. Je lui soutenois que Dieu pouvoit tout faire, hors de créer d'autres substances aussi parfaites que la sienne et qui ne laissassent aucune prise au mal. iNous étions dans la chaleur de la dispute quand je m'aperçus que Julie avoit disparu. Devinez où elle est, me dit son mari voyant que je la cherchois des yeux. Mais, dis-je, elle est allée donner quelque ordre dans le ménage. ?lon, dit-il, elle n'auroit point pris pour d'autres affaires le temps de celle-ci : tout se fait sans qu'elle me quitte, et je ne la vois jamais rien faire. Elle est donc dans la chambre des enfants ? Tout aussi peu : ses enfante ne lui sont pas plus chers que mon salut. Eh bien ! repris-je, ce qu'elle fait, je n'en sais rien, mais je suis très- sûr qu'elle ne s'occupe qu'à des soins utiles. Encore moins, dit-il froidement; venez, venez, vous verrez si j'ai bien deviné.
Il se mit à marcher doucement : je le suivis sur la pointe du pied. Nous arrivâmes à la porte du cabinet : elle étoit fermée ; il l'ouvrit brusquement. Mylord, quel spectacle! Je vis Julie à genoux, les mains jointes, et tout en larmes. Elle se lève avec précipitation, s'essuyant les yeux, se cachant le visage, et cherchant à s'échapper. On ne vit jamais une honte pareille. Son mari ne lui laissa pas le temps de fuir. Il courut à elle dans un espèce de transport. Chère épouse, lui dit-il en l'embrassant, l'ardeur même de tes vœux trahit ta cause. Que leur manque-t-il pour être efficaces ? Va, s'ils étoient entendus, ils seroient bientôt exaucés. Ils le seront, lui dit-eJle d'un ton ferme et persuadé ; j'en ignore l'heure et l'occasion. Puissé-je l'acheter aux dépens de ma vie ! mon dernier jour seroit le mieux employé.
Venez, mylord, quittez vos mallieureux combats, venez remplir un devoir plus noble. Le sage préfére-t-il l'honneur de tuer des hommes aux soins qui peuvent en sauver un*?
* Il y ayoil ici une grande lettre de mylord Edouard à Julie. Dans la suite ii sera parlé de cette lettre; mais, pour de bonnes raii>ons, j*ai été forcé de la upprimer^
LETTRE VI