‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 117 sur 126 · LES AMOURS · texte numérisé non relu

LES AMOURS

scntonl vaincue, fait un effort, s'élance à Tautre extrénoJté de la chambre, et lui cric d'une voix animée: Tuez-moi si vous voulez: jnnuiis vous ne me loucherez vivante. La gcsle, le regard, le ton, n'éloicnl pas équivoques. Edouard, dans un étonnement qu'on ne peut concevoir, se calme, la prend par la main, la fait rasseoir, s'assied à côlé d'elle, et, la regardant sans parler, attend froidement le dénoûment de celle comédie.

Elle ne disoit rien; elle avoit les yeux baissés, sa respiration était inégale, son cœur palpiloit, et tout marquoit en elle une agilalion exhaordinaire. Edouard rompit enfm le silence pour lui demander ce qui signilioil celle élrangc scène. Jîc scrois-je trompé ? lui dit-il; ne seriez-vous point Laurclta Pisana? Plût à Dieu ! dit-elle d'une voix tremblante. Quoi donc ! reprit-il avec un sourire moqueur, auriezvous par hasard changé de métier ? Non, dit Laure ; je suis toujours la même : on ne revient plus de Tétat où je suis. Il trouva dans ce tour de phrase, et dans Paccenl dont il fut prononcé, quelque chose de si extraordinaire, qu'il ne savoitplus que penser et qu'il crut que celle fille étoil devenue folle. Il continua: Pourquoi donc, charmante Laure, ai-je seul Pexclusion ? Dites-moi ce qui m'attire voire haine. Ma haine, s'écria-t-elle d'un ton plus vif. Je n'ai point aimé ceux que j'ai reçus ; je puis souffrir tout le monde, hors vous seul.

Mais pourquoi cela? Laure, expliquez- vous mieux, je ne vous entends point. Eh ! m'enlends-je moi-même ? Tout ce que je sais, c'est que vous ne me toucherez jamais.... Non, s'écria-t-elle encore avec emportement, jamais vous ne me loucherez. En me sentant dans vos bras je songerois que vous n'y tenez qu'une fille publique, et j'en niourrois de rage.

Elle s'animoit en parlant. Edouard aperçut dans ses yeux des si<^nes do douleur et de désespoir qui Fa llend rirent. Il prit, avec des manières moins méprisantes, un Ion plus honnête et plus caressant. Elle se cachoit le visage; elle évitoit ses regards. Il lui prit la main d'un air afrcclueux. A peine elle sentit celle main qu'elle y porta la bouche, et la pressa de ses lèvres en poussant des sanglots et versant des torrents de larmes.

Ce langage, quoique assez clair, n'éloit pas précis. Edouard ne ramena qu'avec peine à lui parler plus nettement. La pudeur éteiiHe étoit revenue avec l'amour, et Laure n'avoil jamais prodigué sa per sonne avec tant de honte qu'elle en eut d'avouer qu'elle aimoit.

A peine cet amour étoit-il né qu'il étoit déjà dans toute sa force. Uure étoit vive et sensible, assez belle pour faire une passion asset

■ DE MYLORD EDOUARD, m9

tcaidre pour la partager ; mais vendue par d'indignes parents dé( sa première jeunesse-, ses charmes, souillés |iar la débauche, avoieiit perdu leur empire. Au sein des liunleux plaisirs, l'amour fuyoit d^ irant elle: de malheureux coirupleurs ne pouvoient ni le senlir ni ^inspirer. Les corps combustibles ne brûlent point d'eui-mSnies, " le étincelle approche, et lout part. Ainsi prit feu le rœur de 9 aux transporis de ceux d'£dauurd el de la marquise. A ce noulangage elle senlit un rrémissement délicieux : elle préloit une oreille allenlive; ses avides regards ne laiasoient rien échapper. La llamme humide qui sorloit des yeus de l'amant pénèlroit par les siens jusqu'au fond du cœur; imsang plus brûlant couloil dans ses veines; la voix d'Edouard avoit un accent qui l'agiloit ; le sentiment lui sembloit peint dans tous ses gestes ; tous ses traits animés par la passion la lui faisoient ressentir. Ainsi la première image de l'amour lui lit aimer l'objet qui la lui avoit offerte. S'il n'eût rien senti pour une autre, peut-être n'eût-elle rien senti pour lui.

Toute cette agitation la suivit chez elle. Le trouble de l'amour naistant est toujours doux. Son premier mouvement fut de se livrer à ce nouveau charme ; le second fut d'ouvrir les yeux sur elle. Pour la première fois de sa vie elle vit son état; elle en eut horreur. Tout ce qui nourrit l'espérance el les désirs des amants se lournoit en désespoir dans son flme. La possession de ce qu'elle aimoil n'oflroit .ft ses yeux que l'opprobre d'une abjecte et vile créature, à laquelle iW prodigue son mépris avec ses caresses ; dans le prix d'un amour beiu^ia elle ne vit qut. l'infâme prostitution. Ses tourments les plus 'Ûisupporlables lui venoient ainsi deses propres désirs. Plus il lui étoit ,aMé de les satisfaire, plus son sort lui sembloit affreux ; sans honimtr, sans espoir, s^ms ressources, elle ne connut l'amour que pour <o r^retler les délices. Ainsi commencèrent ses longues peines, et 'finit son bonheur d'un moment.

La passion naissante qui riiumilioit ti ses propres yeux l'élevoit à •eeiai d'Edouard. La voyant capable d'aimer, il ne la méprisa plU:. 'Unis quellâi consolations pouvait-elle attendre de lui? quel sentiment 'pMivoit-il lui marquer, si ce n'est le foible intérêt qu'un cœui' hon- 'DétCi qui n'est jiai libre, peut prendre à un objet de pitié qui n'a plus .d'honneur qu'assez pour senlir sa honte?

. Il la consola comme il put, et promit de la venir revoir. Il ne lui .dilpas im mot de son état, pas mèmi' pour l'exhorter d'en sortir, 'Que servoit d'augmenter l'effroi qu'elle en avoit, puisque cet effroi uninie la faisait désespérer d'elle ? Un seul mot sur un leWuîclV.ixûiL

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