‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 118 sur 126 · M LES AMOURS · texte numérisé non relu

M LES AMOURS

& conséquence, et sembloit la rapprocher de lui : c'étoit ce qui ne

poQvoit jamais être. Le plus grand malheur des métiers infâmes est

qu^on ne gagne rien à les quitter.^ Âpres une seconde visite, Edouard, n*oubliant pas la magniticence

angloise. lui envoya un cabinet de laque et plusieurs bijoux d'Angle*

terre. tUe lui renvoya tout avec ce billet : • J'ai perdu le droit de refuser des présents : j'ose pourtant vous

• renvoyer le vôtre ; car peut-être n'aviez-vous pas dessein d'en lain;

i un signe de mépris. Si vous le renvoyez encore, il faudra que je

« l'accepte : mais vous avei une bien cruelle générosité. » Edouard fut frappé de ce billet : il le trouvoit à la fois humble et

fier. Sans sortir de la bassesse de son état, Laure y montroit une sorte de dignité. G'étoit presque cifacer son opprobre à force de s'en avilir. Il avoit cessé d'avoir du mépris pour elle ; il commença de l'estimer. 11 continua de la voir sans plus parler de présent ; et s*fl ne s'honora pas d'être aimé d'dle, il ne put s'empêcher de s'en applaudir.

11 ne cacha pas ses visites à la marquise : il n'avoit nulle raison de les lui cacher ; et c'eût été de sa part une ingratitude. LUe en Touhit savoir davantage. 11 jura qu'il n'avoit point touché Laure. I

Sa modération eut un effet tout contraire à celui qu'il en attenddL 1 Quoi ! s'écria la marquise en fureur, vous la voyez et ne la toucbei point ! Qu allez-vous donc faire chez elle? Alors s'éveilla celte jalousie infernale qui la fit cent fois attenter à la vie de l'un et de l'autre, et la consuma de rage jusqu'au moment de sa mort. i

D'autres circonstances achevèrent d'allumer cette passion furieuse, i et rendirent cette femme à son vrai caractère. J'ai déjà remarqué que, I dans son intègre probité, Edouard manquoit de délicatesse. Il fit à is marquise le même présent que lui avoit renvoyé Laure. Elle l'accepta, non par avarice, mais parce qu'ils éloient sur le pied de s'en faire l'un à l'autre; échange auquel, à la vérité, la marquise ne perdoit pas. Malheureusement elle vint à savoir la première destinatioa de ce présent, et comment il lui étoit revenu. Je n'ai pas besoin de dire qu'à l'instant tout fut brisé et jeté par les fenêtres. Qu'on juge de ce que dut sentir en pareil cas une maîtresse jalouse et une fenuoe de qualité.

Cependant plus Laure sentoit sa honte, moins elle tentoit de s'en délivrer : elle y restoit par désespoir; et le dédarn qu'elle avoit pour elle-même rejailiissoit sur ses corrupteurs. Elle n'étoit pas fiàe^' quel droit eût-elle eu de l'être? mais un profond sentiment d'igo*-

DE MÏLORB EDOUAItD. 651

Ininie qu'on voiidroit en Yain repousser, TaHreuse tristesse de l'opprobre qui se sent et ne peut se fuir, l'indignation d'un cŒur qui s'honore encore et se sent à jamais dcsiionoré; tout versoit le remords et l'ennui sur des plaisirs abhorrés par l'amour. Un respect étranger a ces âmes viles leur faisoit oublier le ton de la dibauche, un trouble involonlaire empoisonnoil leurs transporO; et, louches dn sort de leur viclime, ils s'en retoumoient pleurant sur elle et rougissant d'eux.

La douleur la consumoit. Edouard, qui peu à peu la prenoil en amitié, Tit qu'elle n'éloit que trop afllÎKce, el qu'il fiiiloH plulûl la ranimer que i'aballre. 11 la voyoil, c'éloit déjà beaucoup pour la consoler. Eos entretiens tirent plus, ils l'encouragèrent; ses discours élevés et grands rendoient à son âine accablée le ressort qu'elle avoit perdu. Quel effet ne faisoient-ils point partant d'une bouche aimée, et pénétrant dans un cceiv bien né que le sort livroit à la bonté, mais que la nature avoit fait pour l'iioniiételé ! C'est dans ce cœur qu'ils trou- Toient de la piise et qu'ils portoient avec fruit les leçons de la

soins bienfaisanls il la fît enlln mieux penser d'elle. S'il n'y a de flétrissure éternelle que celle d'un cœur corrompu, je sens en moi de quoi pouvoir effacer ma bonle : je serai toujours méprisée, mais je ne mériterai plus de l'être, je ne me mépriserai plus. Échappée à l'horreur du Tice, celle du mépris m'en sera moinsairère. Eh ! que m'importent les dédains de toute la terre quand Edouard m'estimera? Qu'il voie son ouvrage et qu'il s'y complaise : seul il me dédommagera de tout. Quand l'honneur n'y gagncroit rien, du l'amour y gagnera. Oui, donnons au cœur qu'il enflammeune habitation plus pure. Sentiment délicieux ! je ne profanerai plus tes transports. Je ne puis être heureuse ; je ne le serai jamais, je le «aïs. DéJas ! je suis indigne des cares-ws de l'amour ; mais je n'en souffrirai jamais d'autres.

Son état éloit trop violent pour pouvoir durer ; mais (|uand elle tenta d'en sortir, elle y trouva des diflicullés qu'elle n'avoit pas prévues. Klle éprouva que celle qui renonce au droit sur sa personne ne le recouvre pas comme il lui plait, et que l'honneur est une sauvegarde civile qui laisse bien foibles ceux qui l'ont perdu. Elle ne trouva d'autre parti pour se retirer de l'oppression que d'aller brusquement se jeter dans un couvent, et d'abandonner sa maison presque au pilelle vivoit dans une opulence commune à ses pareilles, surtout en Italie, quand fige et la ligure les font valoir. Uis. \\'v^\\

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