‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 13 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

incontestable; je sens que nous devons être heureux, et pouitant je ne le suis pas. la sagesse a beau parler par votre bouche, la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui résister quand elle s accorde à la wm du cœur? Hors vous seule, je ne vois rien dans re séjour terrestre qui soit digne d'occuper mon âme et mes sens : non, sans vous la nature n'est plus rien pour moi; mais son en^pire est dans tos yeux, et c'est là qu'elle est invincible.

D n'en est pas ainsi de vous, céleste Julie ; vous vous contentez de charmer nos sens, et n'êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions humaines soient au-dessous d'une âme si su • blime ; et comme vous avez la beauté des anges, vous en avez la pureté.O pureté que je respecte en murmurant, que ne puis-je ou vouri rabaisser ou m'élever jusqu'à vous ! Mais non, je ram|)erai toujours sur la terre, et vous verrai toujours briller dans les cieux. Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos ; jouissez de toutes vos ver* lus; périsse le vil mortel qui tentera jamais d'en souiller une! Soye? beureuse ; je tâcherai d'oublier combien je suis à plaindre, et je tirerai de votre bonheur même la consolation de mes maux. Oui, chère amante, il me semble que mon amour est aussi parfait que son adorable objet; tous les désirs enflammés par tos charmes s'éleignei-t dans les perfections de votre âme; je la vois si paisible, que je n'o'fC en troubler la tranquillité. Chaque fois que je suis tenté de vous dérober la moindre caresse, si le danger de vous offenser me retient, mon cœur me retient encore plus par la crainte d'altérer une félicité si pure : dans le prix des biens où j'aspire, je ne vois plus que ce qu'ils vous peuvent coûter; et, ne pouvant accorder mon bonheur avec, le vôtre, jugez comment j'aime, c'est au mien que j'ai renoncé.

Que d'inexplicables contradictions dans les sentiments que vous m'inspirez! Je suis à la fois soumis et téméraire, impétueux et retenu; je ne saurois lever les yeux sur vous sans éprouver des combats en moi-même. Vos regards, votre voix, portent au cœur, avec Famour, l'attrait touchant de linnocence; c'est un charme divin qu'on auroit regret d'effacer. Si j'ose former des vœux extrêmes, ce s'est plus qu'en votre absence, mes désirs, n'osant aller jusqu'à TOUS, s'adressent à«votre image, et c'est sur elle que je me venge du respect que je suis contraint de vous porter.

Cependant je languis et me consume ; le feu coule dans mes veines; rien ne sauroit l'éteindre ni le calmer, et je 1 irrite en voulant le contraindre. Je dois être heureux, je le suis, j'en conviens ; je ne me

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plains poiiil de mon sort; Ici qu'il est je n'en changerois pas avec les rois de la terre. Cependant un mal réel me tourmente, je cherche vainement à le fuir; je ne voudrob point mourir, et toutefois je me meurs; je, voudrois vivre pour vous, et c'est irous qui m'Mes la vie.

LETTRE XL DE JULIE A SAINT-PREUX

Mon ami, je sens que je m'attache à vous chaque jour davantage; je ne puis plus me séparer de vous ; la moindre absence m'est insupportable, et il faut que je vous voie ou que je vous écriTe, aflu de m'occuper de vous sans cesse.

Ainsi mon amour s'augmente avec le vôtre; car je ccmnoisà présent combien vous m'aimez, par la crainte réelle que vous avez de me déplaire, au liou que vous n'en aviez d'abord qu'une apparente pour mieux venir a vos fins. Je sais fort bien distinguer en vous Tempire que le cœur a su prendre, du délire d'une imagination échauffée; et je vois cent fois plus de passion dans la contrainte où vous êtes que dans vos premiers emportements. Je sais bien aussi que votre état, tout gênant qu'il est, n est pas sans plaisirs. 11 est doux pour un véritable amjant de fiiire des sacrifices qui lui sont tous comptés, et dont aucun n'est perdu dans le cœur de ce qu'il aime. Qui sait même si, connoissant ma sensibilité, vous n employez pas, pour me séduire, une adresse mieux entendue? Mais non, je suis injuste, et vous n'êtes pas capable d'user d'artifice avec moi. Cependant, si je suis sage, je me défierai plus encore de la pitié que de l'amour. Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects que par vos transports, et je crains bien qu'en prenant le parti le plus honnête, vous n'ayez pris enfin le plus dangereux.

Il faut que je vous dise, dans 1 epanchement de mon cœur, une vérité qu'il sent fortement, et dont le vôtre doit vous convaincra, c'est qu'en dépit de la fortune, des parents et de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies, et que nous ne pouvons plus être heu* reux ou malheureux qu'ensemble. Nos âmes se sont pour ainsi dire touchées par tous les points, et nous avons partout senti la même cohérence. (Corrigez-moi, mon ami, si j'applique mal vos leçons de physique.) Le soi^ pourra bien nous séparer, mais non pas nous dés-

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