‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 12 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

de la diasteté; je pris le toumnent du silence pour remportemeut des désirs. Je me crus perdue aussitôt que j'aurois parlé; et cependant il falloit parler ou vous perdre. Ainsi, ne pouvant plus déguiser mes sentiments, je tâchai d'exciter k générosité des vôtres, et, me fiant plus à TOUS qu*à moi, je voulus, en Intéressant votre honneur à ma défense, me ménager des ressources dont je me croyois dépourvue.

J'ai reconnu que je me trompois ; je n'eus pas parlé, que je me trouvai soulagée; vous n'eûtes pas répondu, que je me sentis tout à fait cakne : et deux mois d'expérience m'ont appris que mon cœur trop tendre a besoin d'amour, mais que mes sens n'ont aucun besoin d'amant. Jugez, vous qui aimez la vertu, avec quelle joie je fis cette heureuse découverte. Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m'avoient plongée, je goûte le plaisir délicieux d'aimer purement. Cet état fait le bonheur de ma vie; mon humeur et ma santé s'en ressentent; à peine puis-je en concevoir un plus doux, et l'accord de l'amour et de l'innocence me semble être le paradis sur la terre.

Dés lors je ne vous craignis plus ; et, quand je pris soin d'éviter la solitude avec vous, ce fut autant pour vous que pour moi; car vos yeux et vos soupirs annonçoient plus ôb transports que de sagesse ; et si vous eussiez oublié l'arrêt que tous afez prononcé vous-même, je ne Taurois pas oublié.

Ah! mon ami, que ne piiîs-je faire passer dans votre âme le senthnent de bonheur et de paix qui règne au fond de la mienne ! que ne puis-je vous apprendre à jouir tranquillement du plus délicieux état de la vie! Les charmes de l'union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l'innocence : nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité; au sein des vrais plaisirs de l'amour, nous pouvons parler de la vertu sans rougir.

E v* è il piacer con l'onestade accanto*.

Je ne sais quel triste pressentiment s'élève dans mon sein, et me crie que nous jouissons du seul temps heureux que le ciel nous ait destiné. Je n'entrevois dans l'avenir qu'absence, orages, troubles, contradiGtions : la moindre altération à notre situation présente me paroft ne pouvoir être qu'un mal. Non, quand un lien plus doux nous onîroit à jainais, je ne sais si l'excès du bonheur n'en deviendroit pas bientôt la ruine. Le moment de la possession est une crise de

* Bl ]« plaisir s'unit à l'honnêteté. Mbtast.

20 LA NOUVELLE UÊLOlSE.

Taniour, cl tout cliangcmrnl est dangereux an nôlre. Nous ne pouvons plus qu'y perdre.

Je t'en conjure, mon tendre et unique ami, tâclie de calmer l'ivresse des vains désirs que suivent toujours les regrets, le repentir, la tristesse. Goûtons en paix notre situation présente. Tu te plais à m'instruirc, et tu sais trop si je me plais à recevoir tes leçons. Rendons-les encore plus fréquentes; ne nous quittons qu'autant qu'il faut pour la bicnsé;mcc ; employons à nous écrire les moments que nous ne pouvons passer à nous voir, et profitons d'un temps précieux, après lequel peut-être nous soupirerons un jour. Ah ! puisse notre sort, tel qu'il est, durer autant que notre vie ! L'esprit s'orne, la raison s'éclaire, Tàme se fortifie, le cœur jouit : que manque-t-il à notre bonheur?

LETTRE X

DB SAUT-PREUX A JULIE

Que vous avez raison, ma Julie, de dire que je ne vous connoîs point encore! toujours je crois connoitre tous les trésors de votre belle âme, et toujours j'en découvre de nouveaux. Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse à la vertu, et, tempérant Tune par l'autre, les rendit toutes deux plus cliarmantes? Je trouve je ne sais quoi d'aimable et d'attrayant dans cette sagesse qui me désole; et vous ornez avec tant de grâce les privations que vous m'imposez, qu'il s'en faut peu que vous ne me les rendiez chères.

Je le sens chaque jour davantage, le plus grand des biens est d'être aimé de vous; il n'y en a point, il n'y en peut avoir qui l'égale, et s'il falloit choisir entre votre cœur et votre possession même, non, charmante JuUe, je ne balancerois pas un instant. Mais d'où viendroit cette amére alternative, et pourquoi rendre incompatible ce que la nature a voulu réunhr? Le temps est précieux, dites-vous; sachons en jouir tel qu'il est, et gardons-nous par notre impatience d'en Iroubler le paisible cours. Eh! qu'il passe et qu'il soit heureux! Pourprap ûter d'un état aimable, faut-il en négliger un meilleur, et préférer la repos à la félicité suprême? Ne perd-on pas tout le temps qu'on peut mieux employer? Ah! si Ton peut vivre mille ans en un quart d'heure, à quoi bon compter tristement les jours qu'on aura vécu?

Tout ce que vous dites du bonheur de notre situation présente est

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