‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 16 sur 126 · PREMIÈRE' PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE' PARTIE

dre raison l Combien de ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment, et dont le goût seul décide ! Le goût csl en quelque manière le microscope du jugement; c'est lui qui met les petits objets à sa portée, et ses opérations commencent où s'arrêtent celles du dernier. Que faut-il donc pour le cultiver? s'exercer à voir ainsi qu'à sentir, et à juger du beau par inspection comme du bon par sentiment. Non, je soutiens qu'il n'appartient pas même à tous les cœurs d*étre émus au premier regard de Julie.

Voilà, ma charmante écolière, pourquoi je borne toutes vos études à des livres de goût et de mœurs ; voilà pourquoi, tournant toute ma méthode en exemples, je ne vous donne point d'autre défmition des vertus qu\in tableau des gens vertueux, ni d'autres règles pour bien écrire que les livres qui sont bien écrits.

Ne soyez donc pas surprise des retranchements que je fais à vos précédentes lectures ; je suis convaincu qu'il faut les resserrer pour les rendre utiles, et je vois tous les jours mieux que tout ce qui ne dit rien à l'âme n'est pas digne de .vous occuper. Nous allons supprimer les langues, hors 1 italienne que vous savez et que vous aimez ; nous laisserons là nosélémenls d'algèbre et de géométrie; nous quitterions même la physique, si les termes qu'elle vous fournit m'en laissoient le courage : nous renoncerons pour jamais à l'histoire moderne, excepté celle de notre pays, encore n'est-ce que parce que c'est un pays libre et simple, où Ton trouve des hommes antiques dans les temps modernes : car ne vous laissez pas éblouir par ceux qui disent que l'histoire. la plus intéressante pour chacun est celle de son pays. Gela n'est pas vrai. Il y a des pays dont l'histoire ne peut pas même être lue, à moins qu'on ne soit imbécile ou négociateur. L'histoire la plus intéres'^ante est celle où l'on trouve le plus d'exemples de mœurs, de caractères de toute espèce, en un mot le plus d'instruction. Ils vous diront qu'il y a autant de tout cela parmi nous que parmi les anciens. Cela n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire, et faites-les taire. n y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres ; il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d'historiens, et où, sitôt qu'on sait quelle place un homme occupe, on sait d'avance tout ce qu'il y fera. Ils diront que ce sont les bons historiens qui nous manquent ; mais demandez-leur pourquoi. Cela n'est pas vrai. Donnez matière à de bonnes histoires, et les bons historiens se trouveront. Enfin ils diront que les hommes de tous les temps se ressemblent, qu'ils ont les mêmes vertus et les mêmes vices; qu'on n'admire les anciens que parce qu'ils sont anciens. Cela

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n*cst pas vrai non plus ; car on faisoit autrefois de grande» choses avec de petits moyens, et l'ont fait aujourd'hui tout le contraire. Les anciens étoient contemporains de leurs historiens/ et nous ont pourtant appris à les admirer : assurément, si la postérité jamais admire les nôtres, elle ne Taura pas appris de nous.

J'ai laissé, par égard pour votre inséparable cousine, quelques livres de petite littérature que je n'aurois pas laissés pour vous; hors le Pétrarque,' le Tasse, le Métastase, et les maîtres du théâtre françois, je n'y mêle ni poète, ni livres d'amour, contre l'ordinaire des lectures consacrées à votre sexe. Qu'apprendrions-nous de Tatnour dans ces li\Tes ? Ah ! Julie, notre cœur nous en dit plus qu'eux , et le langage imité des livres est bien froid pour quiconque est passionné lui-même : d'ailleurs ces études énervent l'âme, la jettent dans la mollesse, et lui ôtent tout son ressort. Au contraire, l'amour véritable est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments, et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisoit des héros. Heureux celui que le sort eût placé pour le devenir, et qui auroit Julie pour amante !

LETTRE XIIL DB JULIE A SAIRT-PRBVI.

Je vous le disois bien que nous étions heureux ; rien ne me l'apprend mieux que l'ennui que j'éprouve au moindre changement d'état. Si nous avions des peines bien vives, une absence de deux jours nous en feroit-elle tant? Je dis nous, car je sais que mon ami partage mon impatience ; il la partage parce que je la sens, et il la sent encore pour lui-même: je n'ai plus besoin qu'il me dise ces choses-là.

Nous ne sommes à la campagne que d'hier au soir; il n'est pas en» core l'heure où je vous verrois à la ville, et cependant mon déplacement me fait déjà trouver votre absence plus insupportable. Si vous ne m'aviez pas défendu la géométrie, je vous dirois que mon inquiétude est en raison composée des intervallQ^ du temps et du Ûeu ; tant je trouve que l'éloignement ajoute au chagrin de l'absence!

J'ai apporté votre lettre et votre plan d'études pour méditer Tun et l'autre, et j'ai déjà relu deux fois la première : la fin m'en touche extrêmement. Je vois, mon ami, que vous sentez le véritable amour»

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