‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 17 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE. . S · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. . S

puisqu'il ne tous a point 6lé le goût des choses honnêtes, et que

Toas savez encore dans la partie la plus sensible de votre cœur faire

des sacrifices à la vertu. En effet, employer la voie de rinstruction

: pour corrompre une femme est de toutes les séductions la plus con*

. damnable ; et vouloir attendrir sa maîtresse à Taide des romans est

f avoir bien peu de ressources en soi-même. Si vous eussiez plié dans

\ Tos leçons la philosopliie à vos vues, si vous eussiez tâché d'établir

des maximes favorables à votre intérêt, en voulant me tromper vous

m'eussiez bientôt détrompée; mais la plus dangereuse de vos séduc-

; lions est de n*en point employer. Du moment que la soif d'aimer s'em-

i para de mon coeur, et que j'y sentis naître le besoin d'un éternel at-

) lâchement, je ne demandai point au ' ciel de m'unir à un homme

' aimable, mais à on homme qui eût Tâme belle ; car je sentois bien

; (^ c'est, de tous les agréments qu'on peut avoir, le moins sujet au

: dégoût, et que la droiture et l'honneur ornent tous les sentiments

qa'ils accompagnent. Pour avoir bien pla^ ma préférence, j'ai eu,

comme Salomon, avec ce que j'avois demandé, encore ce que je ne

deniandois pas. Je tire un bon augure pour mes autres voeux de

Faccomplissement de celui-là, et je ne désespère pas, mon ami, de

f ouvoir vous rendre aussi heureux un jour que vous méritez de l'être.

Les moyens en sont lents, difficiles, douteux; les obstacles terribles:

je n'ose rien me promettre ; mais croyez que tout ce que la patience

et Tamour pourront faire ne sera pas oublié. Continuez cependant à

complaire en tout à ma mère, et préparez-vous, au retour de mon

père, qui se retire enfin tout à fait après trente ans de service, à

supporter les hauteurs d'un vieux gentilhomme brusque, mais plein

^honneur, qui vous aimera sans vous caresser, et vous estimera sans

le dire.

J'ai interrompu ma lettre pour m'aller promener dans des bocages qui sont près de notre maison. 0 mon doux ami ! je t'y conduisois avec moi, ou plutôt je t'y portois dans mon sein. Je choisissois les lieux que nous devions parcourir ensemble ; j'y marquois des asiles dignes de nous retenir ; nos cœurs s'épanchoient d'avance dans ces retraites délicieuses ; elles ajoutoicnt au plaisir que nous goûtions d'être ensemble ; elles recevoient à leur tour un nouveau prix du i^our de deux vrais amants, et .je m'étonnois de n'y avoir point remarqué seule les beautés que j'y trouvois avec toi.

Parmi les bosquets naturels que forme ce lieu charmant, il en est un plus charmant que les autres, dans lequel je me plais davantage, et où, par cette raison, je destine une petite surprise à mon

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ami. Il ne sera pas dit qu'il aura toujours de la déférence, et n jamais de générosité : c'est là que je veux lui faire sentir, malgré i préjugés vulgaires, combien ce que le cœur donne vaut mieux q ce qu'arrache Timportunité. Au reste, de peur que votre imaginât! vive ne se mette un peu trop en frais, je dois vous prévenir q nous n'irons point ensemble dans le bosquet sans Yinséparable cOi sine.

A propos d'elle, il est décidé, si cela ne vous fâche pas trop, qi vous viendrez nous voir lundi. Ma mère enverra sa calèdie à s cousine ; vous vous rendrez chez elle à dix heures ; elle vous amener vous passerez la journée avec nous, et nous nous en retoum^roi tous ensemble le lendemain après le diner.

J'en étois ici de ma lettre quand j'ai réfléchi que je n'avois p pour vous la remettre les mêmes commodités qu'à la ville. J'avc d'abord pensé de vous renvoyer un de vos livres par Gustin, le fi du jardinier, et de mettre à ce livre une couverture de papie dans laquelle j'aurois inséré ma lettre ; mais, outre qu'il n'est p sûr que vous vous avisassiez de la chercher, ce seroit une imprt dence impardonnable d'exposer à de pareils hasards le destin de noti vie. Je vais donc me contenter de vous marquer simplement par u billet le rendez-vous de lundi, et je garderai la lettre pour vous '. donner à vous>mème. Aussi bien j'aurois un peu de souci qu'il n eût trop de commentaires sur le mystère du bosquet.

LETTRE XIY.

DE SAINT-PREUX A JULIE

Qu'as-tu fait, ah ! qu'ag-tn fait, ma Julie ? tu .voulois me récom penser, et tu m'as perdu. Je suis ivre, ou plutôt insensé. Mes ses sont altérés, toutes me facultés sont troublées par ce baiser morte Tu voulois soulager mes maux ! Cruelle ! tu les aigris. C'est du poiso que j'ai cueilli sur tes lèvres ; il fermente, il embrase mon sang, me tue ; et ta pitié me fait mourir.

0 souvenir immortel de cet instant d'illusion, de délire et d'en chantement, jamais, jamais tu ne t'effaceras dç mon âme ;* et tai que les charmes de Jidie y seront gravés, tant que ce cœur agité m fournira des sentiments et des soupirs, tu feras le supplice et le boi heur de ma vie!

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