PREMIÈRE PARTIE
Iléltis! jejouissois dHme apparente tranquillité; soumis à tes volontés suprêmes, je nemurmurois plus d un sort auquel tudaignois présider. J'avois dompté les fougueuses saillies d'une imagination téméraire ; j'avois couvert mes regards d'un voile, et mis une entrave à mon cœur ; mes désir^n'osoient plus s'échapper qu'à demi ; j'étois aussi content que je pou vois Tétre. Je reçois ton billet, je vote chez ta cousine ; nous nous rendons à Glarens, je t'aperçois, et mon sein palpite; le doux son de ta voix y porte une agitation nouvelle; je t*aborde comme transporté, et j'avois grand besoin de la diversion de ta cousine pour cacher mon trouble à ta mère. On parcourt le jardin, Ton dine tranquillement, tu me rends en secret ta lettre que je n'ose lire devant ce redoutable témoin ; le soleil commence à baisser, nous fuyons tous trois dans le bois le reste de ses rayons, et ma paisible simplicité n'imaginoit pas même un état plus doux que le mien.
En approchant du bosquet, j'aperçus, non sans une émotion secrète, vos signes d'intelligence, vos sourires mutuels, et le coloris de tes joues prendre un nouvel éclat. V.n y entrant, je vis avec surprise ta cousine s'approcher de moi, et, d'un air plaisamment suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystère, j'embrassai cette charmante amie ; et, tout aimable, toute piquante qu'elle^ est, je ne connus jamais mieux que les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être. Mais que devins-je un moment après quand je sentis... la main me tremble... un doux frémissement... ta bouche de roses... la bouche de Julie... se poser, se presser sur la mienne, et mon corps serré dans tes bras! Non, le feu du ciel n'est pas plus vif ni plus prompt que celui qui vint à l'instant m'embraser. Toutes les parties de moi-même se rassemblèrent sous ce toucher délicieux. Le feu s'exhaloit avec nos soupirs de nos lèvres brûlantes, et mon cœur se mouroit sous le poids de la volupté... quand tout à coup je le lis pâlir, fermer tes beaux yeux, t*appuyer sur ta cousine, et tomber en défaillance. Ainsi la frayeur éteignit le plaisir, et mon twnheur ne fut qu'un éclair.
A peine sais-je ce qui m'est arrivé depuis ce fatal moment. L'impression profonde que j'ai reçue ne peut plus s'effacer. Une faveur !... c'est un tourment horrible... Non, garde tes baisers, je ne les saun>is^ supporter... ils sont trop acres, trop pénétrants; ils percent, ils brûlent jusqu'à la moelle... ils me rendroient furieux. Un seul, un seul m*a jeté dans un égarement dont je ne puis plus revenir. Je ne biiis plus le même, et ne te vois plus la même. Je ne te vois plus comme autrefois réprimante et sévère ; mais je te sens et te touche
3t LA ROUYELLB HÈLOlSE.
sans cesse unie à mon sein comme tu fus ^ instant. Olnlîe ! quelque sort que m'annonce un transport dont je ne suis plus maître, quelque traitement que ta rigueur me destine, je ne puis plus vivre dans 1 état où je suis, et je sens qu'il faut enfin que j'expire à tes pieds... ou dans tes bras.
LETTRE XY
DS JULIE A SAINT-PREUX
Il est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque temps, et c'est ici la première épreuve de l'obéissance que vous m'avez promise. Si je l'exige en cette occasion, croyez que j'en ai des raisons trés-fortes : il faut bien, et vous le savez trop, que j'en aie pour m'y résoudre ; quant à vous, vous n'en avez pas besoin d'autre que ma volonté.
11 y a longtemps que vous avez un voyage à faire en Valais. Je voudrois que vous pussiez l'entreprendre à présent qu'il ne fait pas encore froid. Quoique l'automne soit encore agréable ici, vous voyez déjà blanchir la pointe de la Dent-de-Jamanl S et dans six semaines je ne vous laisserois pas faire ce voyage dans un pays si rude. Tâchez donc de partir dès demain : vous m'écrirez à Tadresse que je vous envoie, et vous m'enverrez la vôtre quand vous serez arrivé à Sion.
Vous n'avez jamais voulu me parler de l'état de vos affaires ; mais vous n'êtes pas dans votre patrie : je sais que vous y avez peu de foi tune, et que vous ne faites que la déranger ici, où vous ûe resteriez pas sans moi. Je puis donc supposer qu'une partie de votre bourse est dans la mienne, et je vous envoie un léger à-compte dans celle que renferme cette boite, qu'il ne fout pas ouvrir devani le |)orleur- Je n'ai garde d'aller au-devant des difficoUés ; je vous estime ttep pour vous croire capable d'en faire.
Je vous défends, non-seulement de retourner sans mon ordre, mais de venir nous dire adieu. Vous ponvei écrire à ma mère ou à moi, simplement pour nous avertir que vous êtes forcé de partir sur-lechamp pour une affaire iniprévue, et me donner, si vous voulez, quelques avis sur mes lectures jusqu'à votre retour. Tous cela doit être fait naturellement et sans aucune apparence de mystère. Adieu»
* Haute montagne du pays de Yaud.
PRE|1ÈBE PARTIE. 35
mon ami; nVmbliez^as qiMrfOuà emportez le cœur et le repos de Julie.
LETTRE XYL RÉPONSE.
Je relis votre terrible lettre, et frissonne à chaque ligne. J'obéirai pourtant, je Tai promis, je le dois ; j'obéirai. Mais vous ne savez pas, non, barbare, vous ne saurez jamais ce qu'mi tel sacrifice coûte à mon cœur. Ah! vous n'aviez pas besoin de répreuve du bosquet pour me le rendre sensible : c'est un raffinement de cruauté perdu pour votre âme impitoyable; et je puis au moins vous défier de me rendre plus malheureux.
Vous rece\Tez votre boîle dans le même état où vous l'avez envoyée. C'est trop d'ajouter l'opprobre à la cruauté ; si je vous ai laissée maîtresse de mon sort, je ne vous ai point laissée l'arbitre de mon honneur. C'est un dépôt sacré (l'unique, hélas * qui me reste) dont jusqu'à la fin de ma vie nul ne sera chargé que moi seul.
LETTRE XVII
BBPLIQUE.
Votre lettre me fait pitié ; c'est la seule chose sans esprit que vous ayez jamais écrite.
J'offense donc foire honneur, pour lequel je donnerois mille fois ma vie ? J'ofïeoie donc ton honneul*, ingrat ! qui m'as vue pTète à t'abandotmar le mien ? Où est^l donc cet honneur que j'offense ? Disle-moi, cœur rampant, âme sans dflicatesse. Ah ! que lu es méprisable, si tu n'as qu'un honneur que Iulie ne connoisse pas! Quoi! ceux qui veulent partager leur àort n'oseroient partager leurs biens» et celui qui fait profession d'être à moi se tient outragé de mes dons ! Et depuis quand est-il vil de recevoir de ce qu'on aime ? Depuis quand ce que le cœur donne déshonore-t-il le cœur qui accepte? Mais on méprise un homme qui reçoit d'un autre: on méprise celui dont les besoins passent la fortune. Et qui le méprise? des âmes abjectes qui mettent l'honneur dans la richesse, et pèsent les vertus au poids de I or Est-ce dans ces basses maximes qu'un homme de bien met son
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honneur? et le préjugé même de la raison n'est-il pas en faveur da plus pauvre?
Sans doute, il est des dons vils qu'un honnête homme ne peut accepter ; mais apprenez qu'ils ne déshonorent pas moins la main qui les offrC; et qu'im don honnête à faire est toujours honnête à recevoir ; or, sûrement mon cœur ne me reproche pas celui-ci, il s'en glorifie*. Je ne sache rien de plus méprisable qu'un homme dont on achète le cœur et les soins, si ce n'est la femme qui les paye ; mais entre deux cœurs unis la communauté âes biens est une justice et un devoir ; et si je me trouve encore en arrière de ce qui me reste de plus qu'à vous, j'accepte sans scrupule ce que je réserve, et je vous dois ce que je ne vous ai pas donné. Ah ! si les dons de l'amour sont à charge, quel cœur jamais peut être reconnoissant ?
Supposeriez -vous que je refuse à mes besoins ce que je destine à pourvoir auX vôtres? Je vais vous donner du contraire une preuve sans réplique. C'est que la bourse que je vous renvoie contient le double de ce qu'elle contenoit la première fois, et qu'il ne tiendroit qu'à moi de la doubler encore. Mon père me donne peur mon entretien une pension, modique à la vérité, mais à laqudie je- n'ai jamais. besoin de toucher, tant ma mère est attentive à pourvoir à tout, sans compter que ma broderie et ma dentelle suffisent pour m'entretenir de l'une et de l'autre. 11 est vrai que je n'élois pas toujours aussi riche ; les soucis d'une passion fatale m'ont fait depuis longtemps négliger certains soins auxquels j'employois mon superflu : c'est une raison de plus d'en disposer comme je fais : il faut vous humilier pour le mal dont vous êtes cause, et que l'amour expie les fautes qu'il faut commettre.
Venons à l'essentiel. Vous dites que l'honneur vous défend d'accepter mes dons. Si cela est, je n'ai plus rien à dire, et je conviens avec vous qu'il ne vous est pas permis d'aliéner un pareil soin. Si donc vous pouvez me prouver cela, faites-le clairement, incontestablement, et sans vaine subtilité ; car vous savez que je liais les soplîismes. Alors vous pouvez me rendre la bourse, je la reprends sans me plaindre, et il n'en sera plus parlé.
Mais comme je n'aime ni les gens pointilleux ni le faux point d'honneur, si vous me renvoyez encore une fois la boîte sans justifî-
* El!e a raison. Sur le motif secret de ce voyage, on voit que jamais argent ne f.it plus honn'tenient employé. C'est grand dommage que cet emploi n'ait pas fait un meilleur profit.