PREMIÈRE PARTIE
un jour me S6roit insupportable ! Je sens aujourd'hui combien une âme paisible est peu propre à juger des passions, et combien il est insensé de rire des sentiments qu'on n*a point éprouvés. Vous le dirai'je pourtant? je ne sais quelle idée consolante et douce tempère en moi l'amertume de votre éloignement, en songeant qu'il s'est fait par votre ordre. Les maux qui me viennent de vous me sont moins cruels que s'ils m'étoient envoyés par la fortune; sHls servent à vous contenter, je ne voudrois pas ne les point sentir; ils sont lés garants de leur dédommagement, et je connois trop bien votre âme pour vous croire barbare à pure perte.
Si vous voulez m'éprouver, je n'en murmure plus ; il est juste que vous sachiez si je suis constant, patient, docile, digne en un mol des biens que vous me réservez. Dieux! si c'étoit là votre idée, je me plaindrois de trop peu souffrir. Âh! non, pour nourrir dans mon cœur une si douce attente, inventez, s'il se peut, des maux mieux proportionnés à leur prix.
LETTRE XX
OB JULIB A SAINT-PREUX
Je reçois à la fois vos deux lettres; et je vois, par l'inquiétude que vous marquez dans la seconde sur le sort de l'autre, que, quand l'imagination prend les devants, la raison ne se bâte pas comme elle, et souvent la laisse aller seule. Pensâtes- vous, en arrivant à Sion, qu'un courrier tout prêt n'attendoit pour partir que votre lettre, que cette lettre me seroit remise en arrivant ici, et que les occasions ne favoriseroient pas moins ma réponse? 11 n'en va pas ainsi, mon bel ami. Vos deux lettres me sont parvenues à la fois, parce que le courrier, qui ne passe qu'une fois la semaine', n'est parti qu'avec la seconde. 11 faut un certain temps pour distribuer les lettres; il en faut à mon conunissionnaire pour me rendre la mienne en secret, et le courrier ne retourne pas d'ici le lendemain du jour qu'il est arrivé. Ainsi, tout bien calculé, il nous faut huit jours quand celui du courrier est bien choisi, pour recevoir réponse l'un de l'autre; ce que je tous explique afin de calmer une fois pour toutes votre impatiente nvadté. Tandis que vous d Jcbmcz contre la fortune et ma négli-
* U pas&e à présent deux foii.
38 LA nOUVELlE IIÊLOYSE.
gcnce, TOUS voyez que je m'informe adroitement de tout ce qui peut assurer notre correspondance, et prévenir vos perplexités. Je vous laisse à décider de quel côté sont les plus tendres soins.
Ne parlons plus de peines, mon bon ami ; ali ! respectez et partagez plutôt le plaisir que j'éprouve, après huit mob d'absence, de revoir le meilleur dvs pères ! Il arriva jeudi au soir, et je n'ai songé qu'à lui* depuis cet heureux moment. 0 toi que j'aime le mieux au monde après les auteurs de mes jours, pourquoi tes lettres, tes querelles viennenl-elles contrister mon âme, et troubler les premiers plaisirs d'une famille réunie? Tu voudrois que mon cœur s'occupât de toi sans cesse ; mais, dis-moi, le tien pourroit-il aimer une fille dénaturée à qui les feux de l'amour feroient oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant rendroient insensible aux caresses d'im père? Non, mon digne ami n'empoisonne point, par d'injustes reproches Tinnocente joie que m'inspire un si doux sentiment. Toi dont 1 ùine est si tendre et si sensible, ne conçois-tu point quel charme c'est de sentir, dans ces purs et sacrés embrassements, le sein d'un père palpiter d'aise contre celui de sa fille? Ah ! crois-tu qu'alors le cœur puisse im moment se partager, et rien dérober à la nature?
Sol che son figlia io mi rammento adesso *.
Ne pensez pas pourtant que je vous oublie. Oublia-t-on jamais ce qu'on a une fois aimé? Non, les impressions plus vives, qu'on suit quelques instants, n'effacent pas pour cela les autres. Ce n'est point sans chagrin que je vous ai vu partir, ce n'est point sans plaisir que je vous verrois de retour. Mais... prenez patience ainsi que moi, puisqu'il le faut, sans en demander davantage. Soyez sûr que je vous rappellerai le plus tôt qu'il me sera possible; et pensez que souvent tel qui se plaint bien haut de l'absence n'est pas celui qui en souffre le plus.
LETTRE XXI
LE SAINT-PREUX A JULIE
Que j'ai souffert en la recevant, cette lettre souhaitée avec tant d'ardeur! J'attendois le courrier à la poste. Â peine le paquet éiaêtnl-
* l/article qui précède prouve qu'eUe ment.
* Tout ce dqut je me souviens on et moment, c'est que je suis sa ÛUe*