‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 21 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ouvert que je me nomme; je me rends imporlun : on me dit qu'il y a une lellre, je tressaille ; je la demande, agité d'une mortelle impatience; je la reçois enOn. Julie, j'aperçois les traits de ta main adorée ! La mienne tremble en s' avançant pour recevoir ce précieux dépôt. Je voudrois baiser mille fois ces sacrés caractères : ô circonspection d'un amour craintif! je n'ose porter la lettre à ma bouche, ni rouvrir devant tant de témoins. Je me dérd[>e à la liàte; mes genoux trembloient sous moi ; mon émotion croissante me lai^t à peine apercevoir mon chemin : j'ouvre la lettre au premier détour: je la parcours, je la dévore; et à peine suis-je à ces lignes où tu peins si bien les plaisirs de ton cœur en embrassant ce respectable père, que je fonds en larmes ; on me regarde, j'entre dans une allée pour échapper aux spectateurs; là je partage ton attendrissement; j'embrasse avec transport cet heureux père que je connois à peine; et, la voix de la nature me rappelant au mien, je donne de nouveaux pleurs à sa mémoire honorée.

Et que vouliez-vous apprendre, incomparable fille, dans mon vain et trbte savoir? Ah ! c'est de vous qu'il faut apprendre tout ce qui peut entrer de bon, d'honnête, dans une âme humaine, et surtout ce divin accord de la vertu, de l'amour et de la nature, qui ne se trouva jamais qu'en vous. Non, il n'y a point d'affection saine qui n'ait sa place dans votre cœur, qui ne s'y dislingue par la sensibilité qui vous est pro;>re ; et, pour savoir moi-même régler le mien, comme j'ai soumis toutes mes actions à vos volontés, je vois bien qu'il laut soumettre encore tous mes sentiments aux vôtres.

Quelle différence pourtant de votre élat au mien ! daignez le remarquer. Je ne parle point du rang et de la fortune, Ihonneur et famour doivent en cela suppléer à tout : mais vous êtes environnée de gens que vous chérissez et qui vous adorent : les soins d'une Icndre mère, d'un père dont vous êtes l'unique espoir; Tamilié d'une cousine qui semble ne respirer que par vous; toute une famUle dont vous faites l'ornement; une ville entière fière de vous avoir vue naiire: tout occupe et partage votre sensibilité; et ce qu'il en reste à l'amour n'est que la moindre partie de ce que lui ravissent les droits du sang et de l'amitié. Mais moi, Julie, hélas! errant, sans famille, et presque sans patrie, je n'ai que vous sur la terre, et l'amour seul me tient lieu de tout. Ne soyez donc pas surprise si, bien que votre àme soit la p'us sensible, la mienne sait le mieux aimer; et si ^us cédant en tant de choses, j'emporte au moins le prix de famour.

40 LA NOUVELLE HELOlSB.

Ne craignez pourtant pas que je vous hnporluiie encore de mes indiscrètes plaintes. Non, je respecterai tos plaisirs, et pour euxmêmes qui sont si purs, et pour vous qui les ressentez. Je m'en formerai dans Tesprit le louchant spectacle, je les partagerai de loin; et no pouvant être heureux de ma propre félicité, je le serai de la vôtre. Quelles que soient les raisons qui me tiennent éloigné de vous, je Ips respecte ; et que me serviroit de les connoitre, si, quand je dcvrois les désapprouver, il n'en faudroit pas moins obéir à la volonté qu'elles vous inspirent? M en coûlera-t-il plus de garder le silence qu'il ne m'en coiila de vous quitter? Souvenez-vous toujours, 6 Julie, que votre âme a deux corps à gouverner, et que celui qu'elle anime par son choix lui sera toujours le plus fidèle.

Kodo piû forte, Fabricato da nol, non dalla sorte'.

Je me tais donc ; et jusqu'à ce qu'il vous plaise de terminer mon o.\iI, je vais tàcluT d'en tempérer l'ennui en parcourant les montatr.gues du Valais tandis qu'elles sont encore praticables. Je m'aperçois que ce pays ignoré mérite les regards des hommes, et qu'il ne lui manque, pour être admiré, que des spectateurs qui le sachent voir. Je taillerai d'en tirer quelques observations dignes de vous plaire. Pour amuser une jolie femme, il faudroit peindre un peuple aimable et galant : mais toi, ma Julie, ah! je le sais bien, le tableau d'un peuple heureux et simple est celui qu'il faut à ton cœur.

LETTRE XXII

DE JULIE A SAINT-PREUX

EnCiïi le premier pas est franclil, et il a été question de vous. Malgré le mépris que vous témoignez pour ma doctrine, mon père en a été surpris; il n'a pas moins admiré mes progrès dans la musique et dans le dessin'; et au grand étonnement, de ma mère, prévenue par vos calomnies', au blason près, qui lui a paru négligé, il a été fort content de tous mes talents. Mais ces talents ne s'acquièrent pas sans '

* Le plus fort des nœuds, noUe ouvrage, et non celui du sort. x

* Voilà, ce me semble, un &age de vingt ans qui sait prodigieiisement d« • choses! Il est vrai que Julie le félicite à trente de i^êlre plus si savant.

' Cela se rapporte à une lettre à la mère, écrite sur un ton équivoque, et qui a ité supprimée.

PRElflÈRB PARTIE. il

maître; il a falln nommer le mien; el je l'ai fait avec une énuméralion pompeuse de toutes les sciences qu'il vouloit bien m'enseigner, liors une. Il s'est rappelé de vous avoir vu plusieurs fois à son précédent voyage, et il n'a pas paru qu'il eût conservé de vous une impression désavantageuse.

Ensuite il s'est informé de votre fortune; on lui a dit qu'elle éloil médiocre : de votre naissance ; on lui a dit qu'elle éloit honnête. Ce mot honnête est fort équivoque à l'oreille d'un gentilhomme, et a excité des soupçons que l'éclaircissement a confirmés. Dés qu'il a su que vous n'étiez pas noble, il a demandé ce qu'on vous donnoit par mois. Ua mère, prenant la parole, a dit qu'un pareil arrangement M'étoit pas même proposable ; et qu'au contraire vous aviez rejeté constamment tous les moindres présents qu'elle avoit tâché de vous faire en choses qui ne se refusent pas ; mais cet air de fierté n'a fait qu'exciter la sienne. Et le moyen de supporter l'idée d'être redevable à un roturier? 11 a donc été décidé qu'on vous offriroit un payement, au refus duquel, malgré tout votre mérite, dont on convient, vous seriez ronercié de vos soins. Vojlà, mon ami, le résumé d'une conversation qui a été tenue sur le compte de mon très-honoré maître, et durant laquelle son humble écoliêre n'étoit pas fort tranquille. J'ai cru ne pouvoir trop me hâter de vous en donner avis, afin de vous laisser le temps d'y réfléchir. Aussitôt que vous aurez pris votre résolution, ne manquez pas de m'en instruire; car cet article est de votre compétence, et mes droits ne vont pas jusque-là.

J'apprends avec peine vos courses dans les montagnes ; non que vous n'y trouviez, à mon avis, une agréable diversion, et que le détail de ce que vous aurez vu ne me soit fort agréable à moi-même : mais je crains pour vous des fatigues que vous n'êtes guère en état de supporter. D'ailleurs la saison 'est fort avancée; d'un jour à l'autre tout peut se couvrir de neige; et je prévois que vous aurez encore plus à souffrir du froid que de la fatigue. Si vous tombiez malade dans le pays où vous êtes, je ne m'en consolerois jamais. Revenez donc, mon bon ami, dans mon voisinage. Il n'est pas temps encore de rentrer à Vevai ; mais je veux que vous habitiez un séjour muins rude, et que nous soyons plus à portée d'avoir aisément des nouvelles lun de l'autre. Je vous laisse le maître du choix de votre station. Tachez seulement qu'on ne sache point ici où vous êtes, et soyez discret sans êlre mystérieux. Je ne vous dis rien sur ce chapitre ; je me fie à l'inlérèl que vous avez d'être prudent; et plus encore à celui que j'ai que vous le soyez.

4^ LA NOUVELLE lIÉLOlSE.

Adieu, mon ami, je ne puis m'entrelenir plus longtemps avec voiis, Vous savez de quelles précautions j'ai besoin pour vous écrire. Ce n'est pas tout : mon pore a amené un étranger respectable, son ancien ami, et qui lui a sauvé autrefois la vie à la guerre. Jugez si nous nous sommes efforcés de le bien recevoir. Il repart demain, et nous nous hâtons de lui procurer, pour le jour qui nous reste, tous les amusements qui peuvent marquer nôtre zèle à un te* bieiyfaiteur. On m'appelle : ii faut finir. Adieu derechef.

LETTRE XXIII

DE SAINT-PREUX À JULIE

A peine ai-je employé huit jours à parcourir un pays qui demanderoit des années d'observation : mais, outre que la neige me chasse, j'ai voulu revenir au-devant du courrier qui m'apporte, j'espère, une de vos lettres. En attendant quelle arrive, je. commence par vous écrire celle-ci, après laquelle j'en écrirai, s'il est nécessaire, une seconde pour répondre à la vôtre.

Je ne vous ferai point ici un détail de mon voyage et de mes re-* marques ; j'en ai fait une relation que je compte vous porter. Il faut réserver notre correspondance pour les choses qui nous touchent de plus près l'un et l'autre. Je me contenterai de vous parler de la situation de mon âme : il est juste de vous rendre compte de l'usage qu'on fait de votre bien.

J'élois parti, triste de mes peines et consolé de votre joie; ce qui me tenoit dans un certain état de langueur qui n'est pas sans charme pour un cœur sensible. Je gravissois lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme quej'avois pris pour être mon guide, et dans lequel, durant toute la route, j'ai trouvé plutôt un ami qu'un mercenaire. Je voulois rêver, et j'en étois toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d immenses rojhes pendoienten ruines au-dessus de ma tète. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondoient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvroit à mes côtés un abîme dont les yeux n'osoient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdois dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, en sortant d'un gouffre, une agréable prairie réjouissoit tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et delà nature cultivée montroit partout la main des hommes,

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