PREMIERE PARTIE
Parmi les rochers de celte côle, j'ai trouvé, dans un nbri solitaire, une petite esplanade d'où Ton découvre à plein la ville heureuse où vous liabitez. Jugez avec quelle avidité mes yeux se portèrent vers ce séjour chéri. Le premier jour je fis mille oHorts pour y discerner votre demeure ; mais Texlrôme éloignement les rendit vains, et je m'aperçus que mon imagin.ition donnoit le change à mes yeux fatigués. Je courus chez le curé emprunter un télescope, avec lequel je vis ou cnas voir votre maison ; et depuis ce temps je passe les jours entiers dans cet asile à contempler ces murs fortunés qui renferment la source de ma vie. Malgré la saison, je m'y rends dès le matin, et n'en reviens qu'à la nuit. Des feuilles et quelques bois secs que j'allume servent, avec mes courses, à me garantir du froid excessif. J'ai pns tant de goût pour ce lieu sauvage que j'y porte même de l'encre et du papier; et j'y écris maintenant cette lettré sur un quartier que les glaces ont détaché du rocher voisin.
C'est 15, ma Julie, que tpn malheureux amant achève de jouir des derniers plaisirs qu'il goûtera peut-être en ce monde. C'est delà qu'à travers les airs et les murs il ose en secret pénétrer jusque dans ta chambre. Tes.traits charmants le frappent encore ; tes regards tendres raniment son cœur mourant ; il entend le son de ta douce voix ; il ose chercher encore en tes bras ce délire qu'il éprouva dans le bosquet. Vain fantôme d'une âme agitée qui s'égare dans ses désirs! Bientôt forcé de rentrer en moi-même, je te contemple au moins dans le détail de ton innocente vie : je suis de loin les diverses occupations de ta journée, et je me les représente dans les temps et les lieux où j'en fus quelquefois l'heureux témoin. Toujours je te vois vaquer à des soins qui to rendent plus estimable, et mon cœur s'attendrit avec délices sur l'inépuisable bonté du tien. Mainleiinnt, me dis-je au matin, elle sort d'un paisible sommeil, son teint a la fraîcheur de rose, son âme jouit d'une douce paix; elle oflre à celui dont elle tient l'être un jour qui ne sera point perdu pour la vertu. Elle passe à présent chez sa mère : les tendres affections de son cœur s'épanchent avec les auteurs de ses jours; elle les soulage dans le détail des soins de la maison ; elle fait peut-être la paix d'un domestique imprudent, elle lui fait peut-être une exhortation secrète ; elle demande peut-être une grâce pour un autre. Dans un autre temps, elle s'occupe sans ennui des travaux de son sexe ; elle orne son âme de connoissances utiles ; elle ajoute à son goût exquis les agréments des beaux-arts, et ceux de la dîinse à sa légèreté naturelle. Tantôt je vois une élégante et simple parure orner des charmes qui n'en ont pas besoin. Ici je la
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vois consulter un pasteur vénérable sur la peine ignorée d*unc famille indigente ; là, secourir ou consoler la triste veuve et Torplielin délaissé. Tantôt elle charme une honnête société par ses discours sensés et modestes ; tantôt, en riant avec ses compagnes, elle ramène une jeunesse folâtre au Ion de la sagesse et des bonnes mœurs. Quelques moments, ahl pardonne! j'ose te voir même foccuper de moi : je vois tes yeux attendris parcourir une de mes lettres ; je lis dans leur douce langueur que c'est à ton amant fortuné que s'adressent les. lignes que tu traces ; je vois que c'est de lui que tu parles à ta cousine avec une si tendre émotion. 0 Julie ! ô Julie ! et nous ne serions pas unis? et nos jours ne couleroieni pas ensemble? et nous pourrions être séparés pour toujours? Non, que jamais cette affreuse idée ne se présente à mon esprit ! En un instant elle change tout mon attendrissement en fureur, la rage méfait courir de cavenie en caverne; des gémissements et des cris m'échappent malgré moi; je rugis comme une lionne irritée ; je suis capable -de tout, hors de renoncer à toi ; et il n'y a rien, non, rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir.
J'en étois ici de ma lettre, et je n'attendois qu'une occasion sûre pour vous l'envoyer, quand j'ai reçu de Sion la dernière que vous m'y avez écrite. Que la tristesse qu'elle respire a charmé la mienne î Que j'y ai vu un frappant exemple de ce que vous me disiez de l'aecord de nos âmes dans des lieux éloignés ! Votre affliction, je l'avoue, est plus patiente ; la mienne est plus emportée : mais il faut bien que le même sentiment prenne lîv teinture des caractères qui l'éprouvent, et il est bien naturel que les plus grandes pertes causent les plus grandes douleurs. Que dis-je, des pertes ? Eh ! qui les pourroit supporter? Non, connoissez-le enfin, ma Juhe, un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre ; c'est la première loi qu'il faut écouter, c'est le premier soin de la vie de s'unir à qui doit nous la rendre douce. Je le vois, j'en gémis, tu t'égares dans tes vains projets, tu veux forcer des barrières insurmontables, et négliges les seuls moyens possibles ; l'enthousiasme de Thonnêteté t'ôte la raison, et ta vertu n'est plus qu'un délire.
Ah ! si tu pou^ois rester toujours jeune et brillante comme à présent, je ne demanderois au ciel que de te savoir éternellement heureuse, te voir tous les ans de ma vie une fois, une seule fois, et passer le reste de mes jours à contempler de loin ton asile, à t'adorer parmi ces rochers. Mais, hélas î vois la rapidité de cet astre qui jamais n'arrête ; il vole, et le temps fuit, l'occasion s'échappe : ta beauté, ta