‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 27 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

beauté nème aura son terme; elle doit décliner et périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir élé cueillie ; et moi cependant je gémis, je souffre, ma jeunesse s'use dans les larmes, et se nélrit dans la douleur. Pense, pense, Julie, que nous comptons di'jà des années perdues pour le plaisir. Pense qu'elles ne reviendront jamais ; qu'il en sera de même de celles qui nous restent si nous les laissons échapper encore. 0 amante aveuglée ! tu cherches un chimérique bonheur pour un temps où nous ne serons plus ; "tu regardes un avenir éloigné, et tu ne vois pas que nous nous consumons sans cesse, et que nos âmes, épuisées d'amour et de peines, se fondent et coulent comme Peau. Reviens, il en est temps encore, reviens, ma Julie, de celte erreur funeste. Laisse là tes projets, et sois heureuse. Viens, ô mon âme! dans les bras de ton ami réunir les deux moitiés de notre être ; viens à la face du ciel, guide de notre fuite et témoin de nos serments, jurer de vivre et mourir l'un à Pautre. Ce n'est pas toi, je le sais, qu'il faut rassurer contre la crainte de l'indigence. Soyons heureux et pauvres, ah ! quel trésor nous aurons acquis ! Mais ne faisons point cet affront à l'humanité, de croire qu'il ne restera pas sur la terre entière un asile à deux amants infortunés. J'ai des bras, je suis robuàtc ; le pain gagné par mon travail te paroitra plus délicieux que les mets des festins. Un repas apprêté par Paiî-our peut-il jamais être insipide? Âh! tendre et chère amante, dussionsnous n'être heureux qu'un seul jour, veux-tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le bonheur?

Je n^ai plus qu'un mot à vous dire, ô Julie ! vous connoissez l'antique usage du rocher de Leucate, dernier refuge de tant d'amants malheureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien des égards : la roche est escarpée, Peau est profonde, et je suis au désespoir.

LETTRE XXVII

DE CLAIRE A SAINT-PREUX

Ma douleur me laisse à peine la force de vous écrire. Vos malheurs et les miens sont au comble Vaimable Julie est à l'extrémité, et n'a peut-être pas deux jours à vivre. L'effort qu elle fit pour vous éloigner d'elle commença d'altérer sa santé; la première conversation qu'elle eut sur votre compte avec son père y porta de nouvelles attaques : d'autres diagrins plus récents ont accru ses agitations, et votre

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dernière lettre a fait le reste. Elle en fut si vivement émue^ qu'apréi avoir passé une nuit dans d'affreux combats, elle tomba hielr dans Paccùs dune fièvre ardente qui n*a fait qu'augmenter sans cesse, et lui a enfm donné le transport. Dans cet état elle vous nomme à chaque instant, el parle de vous avec une véhémence qui montre combien elle en est occupée. On éloigne son père autant qu'il est possible ; cela prouve assez que ma lante a conçu des soupçons : elle m'a même demandé avec inquiétude si vous n'étiez pas de retour ; et je vois que le danger de sa fille effaçant pour le moment toute autre considération, elle ne seroit pas fâchée de vous voir ici.

Venez donc, sans diflérer. J'ai pris ce bateau exprès pour vous porter cette lettre ; il est à vos ordres, servez-vous-en pour votre retour, et surtout ne perdez pas un moment, si vous voulez revoir la plus tendre amante qui fut jamais.

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