‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 3 sur 126 · III SECONDE PRÉFACE · texte numérisé non relu

III SECONDE PRÉFACE

R. Je pense, an conlraîrc, ciuc la fin de ce recueil seroît superflue a lecteurs rebutés du conuncncement, et que ce même commencem€ doit être agréable à ceux pour qui la fin peut être utile. Ainsi ceux q n'achèveront pas le livre ne perdront rien, puisqu'il ne leur est p propre; et ceux qui peuvent en profiter ne l'auroient pas lu s'il eût coi nicncë plus gravement. Pour rendre utile ce qu'on veut dire, il fa d'abord se faire écouter de ceux qui doivent en faire usage.

J'ai changé de moyen, mais non pas d'objet. Quand j'ai tâché de pari aux hommes, on ne m'a point entendu; peut-être en parlant aux enfai me ferai-je mieux entendre ; et les enfants ne goûtent pas mieux la ri son nue que les remèdes mal déguisés :

Cosi air c^ro fanciul porgiamo aspersi Di soave licor gl' orli del vase; Succhi amari ingannato in tanto ei beve, E dall' inganno suo vita riceve*

N. J'ai peur que vous ne vous trompiez encore ; ils suceront les boi du vase, et ne boiront point la liqueur.

R. Alors ce ne sera plus ma faute; j'aurai fait de mon mieux pour faire passer.

Bles jeunes gens sont aimables ; mais, pour les aimer à trente ans, faut les avoir connus à vingt : il faut avoir vécu longtemps avec eux po s'y plaire ; et ce n'est qu'après avoir déploré leurs fautes qu'on vient goûter leurs vertus. Leurs lettres n'intéressent pas tout d'un coup ; m: peu à peu elles attachent: on ne peut ni les prendre ni les quitter grâce et la facilité n'y sont pas, ni la raison, ni l'esprit, ni l'éloquence; sentiment y est ; il se communique au cœur par degrés, et lui seul à fin supplée à tout : c'est une longue romance, dont les couplets pris p.Tt n'ont rien qui touche, mais dont la suite produit à la fin son eîft Voilà ce que j'éprouve en les lisant: dites-moi si vous senlez la môme choj

N. Kon. Je conçois pourtant cet effet par rapport â vous : si vous et l'auteur, l'efct est tout simple; si vous ne l'êtes pns, je le conçois encoi Un homme (jui vit dans le monde ne peut s'accoutumer aux idées extr vagantes, au pathos affecté, au déraisonnement continuel de vos bonn gens; un solitaire peut les goûter; vous en avez dit la raison vous-mêni Mais, avant que de publier ce manuscrit, songez que le public n'est p composé d'ermites. Tout ce qui pourroit arriver de plus heureux sen qu'on prît votre petit bonhomme pour un Céladon, votre Edouard po un don Quichotte, vos caillettes pour deux Astrées, et qu'on s'en amus comme d'autant de vrais fous. Mais les longues folies namusent guèr il faut écrire comme Cervantes pour faire lire six volumes de visions.

P.. La raison qui vousferoil supprimer cet ouvrage m'encourage à publier.

N. Quoi ! la certitude de n'être point lu?

R. Un peu de patience, et vous allez m'entendre.

En matière de morale, il n'y a point, selon moi, de lecture utile ai gens du monde. Premièrement, parce que la multitude des livres noi veaux qu'ils parcourent, et qui disent tour à tour le pour et le contr

SECONDE PnËFACe. ii„

ilAntIt l'eflH de l'un par l'autre, et rend le tout comme non iveau. Les

iivres cboiiis qu'on relit ne font point d'effet encore, s'ils soutiennt'nl N msiimcs du monde, ils sont superDus ; et s'ils les coinljattenl, ils $onl inutiles: ils trouvent ceui qui les lisent liés aux tIccs do la soriélé por des chaînes qu'ils ne peuvent rompre. L'homme du monde qui veut re- !r un inslani son Sme pour la remcllre dans l'ordre moral, tmuïant ouïes ptirts une résistance intincible, esl toujours Ibrcd de garder ou reprendre sa première situation. Je suis persuadé qu'il y a peu de gens bien nûj qui n'aient fait ccl e.'sni, du mains une tois en leur \ie ; mais, Uenlbl découranè d'un vain ctforl. on r\e le riSpèle plus, et l'on a'accou lume h regai'der la morale des liires comme u[] babil de gens oisifs. Plus on s'ëlnï^e des sfraires, des grandes cilles, des nombreuses sociétés, plus les obstacles diminuent: il est un terme où ces obstacles cessent d'être in rîncibli^, et c'est alors que les livres peuvent avoir quelque u<Llili>. Quand on Ul isolé, comme an ne se liftle pas de lire pour faire parada' de «slecturea, on les vaile moins, on les méilite davantage; et, commeelles le trouvent pas un si grand contre-{iO!ds au dehors, elles font beaucoup plus d'elTet au dedans. L'ennui, ce HOaii de la solitude aussi bien que du ïrtind monde, force de recourir aui livres amusants, simule ressource de qui vit seul et n'en a pas en lui-mâme. On lit beaucoup plus de romans dans les provinces qu'ï PsiiB, on en lit plus ilans les campgnes que dans les villes, et ils y font beaucoup plus d'ijnpreaaion : vous vojez pourquoi cela doit être.

Hais ces livres, qui peurroicnt servir à ta fois d'amusement, d'insiructiont de consoUtioti au campagnard, maibenreui seulement parce qu'il pense l'Etre, ne semblent Faits au contraire que pour le rebuter de son élat, en étendant et rortlliant le préjugé qui le lui rend méprisable; les gens du bel air. les femmes à la mode, les grand.s, les militaires : voilà les acteurs de tous vos romans. Le raflinement du goût des villes, les maximes de lo cour, l'appareil du luie, le morale épicurieune ; voilfc les leçons qu'ils prêchent, et les préceptes qu'ils donnent. Le coloris de leura fausses vertus lemit l'éclat des véritables, le manège des procédés est substitué aux devoirs réels; les beaux discours font dédaigner lei belles actions; et la limpliciid des bonnes mceiirs passe pour grossièreté.

Quel effet produiront de pareils tableaux surun gentilhomme de cam- . pagne qui voit railler la franchise avec laquelle il reçoit ses hûles, el ' traiter de brutale orgie la joie qu'il fait régner dans son canton? sur sa femme, qui apprend que les soins d'une mèra de famille sont au-dessous des dames de son rang? sur sa lille, â qui les airs contournés et le jargon delà Tille font dédaigner l'honnête et rustique voUin qu'elle cûl épousé? Tous de concert, ne voulant plus être des manants, se dégovllenl do leur «illage, abaniionneiil leur vieux chïteau, qui Mental devient masure, et vont dans ta capiiale, ou le père, avec sa croix de Snint-liouia, de aeigucur qu'il ftoit, devient valet, ou chevalier d'industrie; la mère étub.it un brelan; la nile ailire les joueurs; et souvent tous trois, après avoir mené une vie infSme, meurent de misère et déshonorés.

Les auteurs, les gens de lettres, les philosophes, ne cessent de crier que, pour remplir ses devoirs de citoyen, pour i^crvir ses semblables, il

m SECONDE PREFACE.

faut habiter les grandes villes. Selon eux, fuir Paris, c'est haïr le genre humain ; le peuple de la campagne est nul à leurs yeux: à les entendre, on croiroit qu41 n'y a des hommes qu'où il y a des pensions, des académies, et des dîners.

De proche en proche la même pente entraîne tous les états: les contes, les romans, les pièces de théâtre, tout tire sur les provinciaux; tout tourne en dérision la simplicité des mœurs rustiques; tout prêche les manières et les plaisirs du grand monde: c'est une honte de ne les pas connoitre; c'est un malheur de ne les pas goûter. Qui sait de combien de filous et de filles publiques l'attrait de ces plaisirs imaginaires peuple Paris de jour en jour? Ainsi les préjugés et l'opinion, renforçant l'elfei des systèmes politiques, amoncellent, entassent les habitants de chaque pays sur quelques points du territoire, laissant tout le reste en friche et désert : ainsi, pour faire briller les capitales, se dépeuplent les nations; et ce frivole éclat, qui frappe les yeux des sots, fait courir l'Europe à grands pas vers sa ruine. Il importe au bonheur des hommes qu'on tâche d'arrêter ce torrent de maximes empoisonnées; c'est le métier des prédicateurs de nous crier : Soyez bons et sages, sans beaucoup s'inquiéter du succès de leurs discours; le citoyen qui s'en inquiète ne doit point nous crier sottement : Soyez bons, mais nous faire aimer l'état qui nous porte à l'être.

N. Un moment; reprenez haleine. J'aime les vues utiles, et je vous ai si bien suivi dans celle-ci, que je crois pouvoir pérorer pour vous.

Il est clair, selon votre raisonnement, que, pour donner aux ouvrages d'imagination la seule utilité qu'ils puissent avoir, il faudroit les diriger vers un but opposé à celui que leurs auteurs se proposent ; éloigner toutes les choses d'institution; ramener tout à la nature; donner aux hommes l'amour d'une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l'opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et, au lieu de les exciter â s'entasser dans les villes, les porter à s'étendre également sur le territoire pour le vivifier de toutes parts. Je comprends encore qu'il ne s'agit pas de faire des Daphnis, des Sylvandres, des pasleurs d'Arcadie, des bergers du Lignon, d'illustres paysans cultivant leurs champs de leurs propres mains et philosophant sur la nature, ni d'autres pareils êtres romanesques, qui ne peuvent exister que dans les livres; mais de montrer aux gens aisés que la vie rustique et l'agriculture ont des plaisirs qu'ils ne savent pas connoitre ; que ces plaisirs sont moins insipides, moins grossiers qu'ils ne pensent ; qu'il y peut régner du goût, du choix, de la délicatesse; qu'un homme de mérite qui voudroit se retirer à la campagne avec sa famille, et devenir lui-même son propre fermier, y pourroit couler une vie aussi douce qu'au milieu des amusements des villes ; qu'une ménagère des champs peut être une femme charmante, aussi pleine de grâces, et de grâces plus touchantes, que toutes les petites maîtresses ; qu'enfin les plus doux sentiments du cœur y peuvent animer une société plus agréable que le langage apprêté des cercles, où nos rires mordants et satiriques sont le triste supplément de la gaieté qu'on n'y connoîtplus. Est-ce bien cela?

SECOICDE PRÉFACE. it

R. Ceat cet« mSme. à qnai j'BJouli^rai seulerncnl une réOeiion. l'on se plaint que les roraanS Iroublant les têles ; je le ei'Oia bien : en monlrant ara cesse à ceux qui les lisent les prélenihis charmes d'un élst qui n'est p»s le leur, ils les siWuiseni. ils leur font prenilre leur ôtal en dédain, el en taire on ëtiiange imaginaire contre celui qu'on leur fait aimer. Voulant être ce qu'on n'e^t pas, on parvient It se croire autre chose que ec qu'on est, et voilà comment on deiient toa. Si les romans n'oCtroient i leurs lecteurs que des tubleaui d'objets qui les environnent, que des deroirs qu'ils peuvent remplir, que des plaisirs de leur condliicn, 1^ romans ne les rendroient point fous, ils les rendroient sages. 11 tant que les écrits faits pour les solitaires parlent la langue des solitaires: pour les ïnsiruire, il laut qu'ils leur plaisent, qu'ils les intéressent; il fani qu'ils le altadient à leur état en le leur rendant agréable. Ils doivent combaltre et détruire les maiimes des grandes sociétés ; ils doivent les montrer dusses et méprisables, c'est-à-dire telles qu'elles sont. A ions ces titres, un roman, s'il est bien fait, au moins si) est utile. doi<. Être silUé, haï, décrié par les gens i la mode, comme un livre plat, exlravagont, ridicule ; et voilà, monsieur, comment la lolie du monde est sagesse.

N. Votre conclusion se tire d'elle-même. On ne peut mieux prévoir la cliute, ni s'apprêter i tomber plus liérement 11 me reste une seule dlfUcullé: lesproviiiciuai,vouslesavei, ne lisent que sur notre parole; il ne leur parvient que ce que nous Uui' envoyons. Un livre destiné pour les Eoliiaires est d'abord jugé par les gens du monde; si ceux-ci le rebutent, les autres ne le lisent point. Réponde)!,

n. La réponse est'tacile. Vous parlez des beaux esprits de province, et noi je parle des vrais campagnards. Vous avei, vous autres qui brilles ëans la capitale, des pr^ugèa dont il faut vous guéiHr; tous ci'Ofci donner le Ion â touls la France, et les trois quarts de la France ne savent pas ijue vuuseiUtet. Les livres qui lOmLeni âl'urlslont la foriunedes libraires de prov tnce.

R. Pourquoi voulei-vous les enrichir aux dépens des nfilresf R. Railki; moi, je persiste. Quand on aspireïla gloire, il faut se ^ire Un t Paiis; quand on veut être utile, il faut se laire lire en province. Combien d'honnites gens passent leur ?ie dans des campagnes éloignées à mltiTer le patriinoine de leurs pères, où ila se regardent comme elUéa par une Ibrtune étroite I Durant les longues nuits d'hiver, dépourvtH <Je Kàélé, ilsemiiloieni la soiréi? â lire au coin de leur feu les livres amuqui leur lumbent sous la main. Dans leur implicite grossière, ils piquent ni de littérature, ni de bel esprîl ; ils liicnt pour se désen- Bujer et non pour s'îiiflruire; les livres de morale et de philosaplite sont ur eux comme n'existant pas: on en leroit en vnin pour leur usage; ne leur parviendroieut jamais. Cependant, loin de leur tien oiïrir de ntenableâ leursilualion, vos romans iie servent qu'à la leur rendra core plus amère. Ils changent leur retraite en un dfsert sflreux ; el, pour quelques heures de distraction qu'ils leur donneut, ils leur préparent des mois de malaise el de vains regrets. Pourquoi n'os«rois-je suppouf que, par quelque benreui hasard, ce Uvre, comme t;int d'aulroa ire, pourra tomber dans les mains de ces haliïiaiils des

m SECONDE PRÉFACE.

champs» et que l'image des plaisirs d'un état tout semblable au. leur le leur rendra plus supportable ? J'aime à me figurer deux époux lisant ce recueil ensemble, y puisant un nouveau courage pour supporter leurs travaux communs, et peut-être de nouvelles vues pour les rendre utiles. ConiHicnt pourroient-iis y contempler le tableau d'un ménage heureux» sans vouloir imiter un si doux modèle? Comment s'attendriront-ils sur le cliannede l'union conjugale, même privé de celui de l'amour, sans que la leur se resserre et s'aflérmisse? En quittant leur lecture, ils ne seront ni attristés de leur état, ni rebutés de leurs soins. Au contraire, tout semliicra prendre autour d'eux une face plus riante; leurs devoirs s'ennobliront à leurs yeux ; ils reprendront le goût des plaisirs de la nature ; ses vrais sentiments renaiiront dans leurs cœurs ; cl en voyant le bonheur à leur portée, ils apprendront à le goûter. Us rempliront les mêmes fonctions; mais ils les rempliront avec une autre âme, et feront en vrais patriarches ce qu'ils faisoient en paysans.

N. Jusqu'ici tout va fort bien. Les maris, les femmes, les mères de famille... Mais les filles, n'en dites-vous rien?

R. Non. Une honnête fille ne lit point de livres d'amour. Que celle qui lira celui-ci, malgré son titre, ne se plaigne point du mal qu'il lui aura fait : elle ment. Le mal étoit fait d'avance; elle n'a plus rien à risquer.

N. A merveille 1 Auteurs erotiques, venez à l'école ; vous voilà tous justifiés.

R. Oui, s'ils le sont pas leur propre cœur et par l'objet de leurs écrits.

N. L'êtes-vous aux mêmes conditions?

R. Je suis trop fier pour répondre à cela ; mais Julie s'étoit fait une règle pour juger les livres : si vous la trouvez bonne, servez-vous-en pour juger celui-ci.

On a voulu rendre la lecture des romans utile à la jeunesse; je ne connois point de projet plus insensé : c'est commencer par mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes. D'après cette folle idée, au lieu de diriger vers son objet la morale de ces sortes d'ouvrages, on adresse toujours cette morale aux jeunes filles ^ sans songer que les jeunes filles n'ont point de part aux désordres dont on se plaint. En général, leur con^uil^c est régulière, quoique leurs cœurs soient corrompus. Elles obéis- ^tjtt à leurs mères en attendant qu'elles puissent les imiter. Quand les ^ 4Wmes feront leur devoir, soyez sûr que les filles ne manqueront point au leur.

N. L'observation vous est contraire en ce point. Il semble qu'il faut toujours au sexe un temps de libertinage, ou dans un état, ou dans l'auire. C'est un mauvais levain qui fermente tôt ou tard. Chez les peuples qui ont des mœurs, les filles sont faciles et les femmes sévères : c'est le contraire chez ceux qui n'en ont pas. Les premiers n'ont égard qu'au délit, et les autres qu'au scandale: il ne s'agit que d'être à l'abri des preuves; le crime est compté pour rien*.

* Ceci ne regarda que les modernes romans anglois.

* Ttilh est via muVeri» aduiterae quxeomedit, ei tergens os sunm dieit : Non tum operata malum, Proverb., xu, 20.

SECONDE PREFACE. ivii

R. A l'enTisager par ses suites, on n'en jugeroit pas ainsi. Nais soyons justes envers les femmes ; la cause de leur désordre est moins en ellea que dans nos mauvaises institutions.

Depuis que tous les sentiments de la nature sont étouflés par l'extrême inégalité, c'es! de Tinique despotisme des pêi es que viennent les vices et les malheurs des enfants ; c'est dans des nœuds forcés et mal assortis que, victimes de l'avarice ou de la vanité des parents, déjeunes femmes âfacent, par un dôboi Urc dont elles font gloire, le scandale de leiir première honnêteté. Voulez-vous donc remédier au mal, remontez à sa source. S'il y a quelque réforme à tenter dans ks moeurs publiques, c'est par les mœurs domestiques qu'elle doit commencer; et cela dépend ahsoliment des pères et mères. Mais ce n'est point ainsi qu'on dirige les instructions; vos lâches auteurs ne prêchent jamais que ceux qu'on opprime ; et la morale des livres sera toujours vaine, parce qu'elle n'est que l'art de faire sa cour au plus fort.

N. Assurémeni la vôtre n*est pas servile; mais à force d'être libre, ne Test-elle point trop? Est-ce assez qu'elle aille à la source du mal? ne craignez-vous point qu'elle en fasse?

R. Du mal? A qui? Dans des temps d'épidémie et de contagion, quand tout est atteint dès l'enfance, faut-il empêcher le débit des drogues bomies aux malades, sous prétexte qu'elles pourroient nuire aux gens sains? Monsieur, nous pensons si dilféremment sur ce point, que, si l'on pouvoit es)>érer quelque succès pour ces lettres, je suis très-persuadé qu'elles fero:ent plus de bien qu'un meilleur livre.

N. Il est vrai que tous avez une excellente prêcheuse. Je suis charmé de vous voir raccommodé avec les femmes; j'étois lâché que vous leur défendissiez de nous faire des sermons*.

R. Vous êtes pressant, il faut me taire; je ne suis ni assez fou ni assez sage pour avoir toujours raison; laissons cet os à ronger à la critique.

N. Bénignement : de peur qu'elle n'en manque. Mais n'eût-on sur tout le reste rien à dire à tout autre, comment passer au sévère censeur des spectacles les situations vives et les sentiments passionnés dont tout ce recueil est rempli? Montrez-moi une scène de théâtre qui forme un tableau pareil à ceux^du bosquet de Clarens' et du cabinet de toilette. Relisez la lettre sur les spectacles, relisez ce recueil... Soyez conséquent|,.ou quittez vos principes... Que voulez-vous qu'on pense? "4^

R. Je veux, monsieur, qu'un critique soit conséquent lui-même, etqjjf ne juge qu'après avoir examiné. Relisez mieux l'écrit que vous venez de citer; relisez aussi h préface de NarcissCt vous y verrez la réponse à rinconséquence que vous me reprochez. Les étourdis qui prétendent en trouver dans le Devin du Village en trouveront sans doute bien plus ici. Us feront leur métier : mais vous.. .

N. Je me rappelle deux passages'... Vous estimez peu vos contemporains.

R. Monsieur, je suis aussi leur contemporain. Oh ! que ne suis-je né dans un siècle où je dusse jeter ce recueil au feul

* Voyez la Lettre à M. d*Alembert «sr les Spectaclet,

* On pronoDce Claran,

* Préface û» Nareiae; Lellrt* à M. d'Alembarl.

ifiu SECONDE PRÉFACE.

N . Vous outrez, à votre ordinaire; mais, jusqu'à certain point, yos maximes aont asses iustes. Par exemple, si votre Hélolse eût été toujours sage, eile instruirait beaucoup moins; car à qui serviroit-elle de modèle? C'est dans les siècles les plus dépravés qu'on aime les leçons de la morale la plus parfkite. Cela dispense de les pratiquer; et Ton contente à peu de find», par une lecture oisive, un reste de goût pour la vertu.

R. SttbliaMi latflurs, rabaiaseï un peu vos modèles, si vous voulez qu'on cbttdM à les imiter. A qui vantex-vous la pureté qu'on n'a point looiUéet Ehl ptrlei-iious de celle qu'on peut recouvrer; peut-être au moins qoelqn^m peom vous entendre.

IL Yotre JeoBeboœme a déjà f)rit eei réflexions; mais n'importe, on ne vous fera pet moins un crime d'avoir dit ce qu'on fait, pour montrer ensuite ce qu'on devroit faire. Sans compter qu'inspirer l'amour aux iilles et la réserve aux femmes, c'est renverser l'ordre établi, et ramener toute cette petite morale que la philosophie a proscrite. Quoi que vous en puissiez dire, Tamour dans les ÛUes est indécent et scandaleux, et il n'y a qu'un mari qui puisse autoriser un amant. Quelle étrange maladrcAse que d'être in~ dulgent pour des filles qui ne doivent point vous lire, et sévère pour les femmes qui vous jugeront 1 Croyez-moi, si vous avez peur de réussir, tranquillisez-vous; vos mesures sont trop bien prises pour vous laisser craindre un pareil affront. Quoi qu'il en soit, je vous garderai le secret; ne soyez imprudent qu'à demi. Si vous croyez donner un livre utile, à la bonne heure; mais gardez-vous de l'avouer

R. De l'avouer, mon»eur? Un honnête homme se cache-t-il quand il parle au public? ose-t-il imprimer ce qu'il n'oseroitreconnoitre? Je suis l'éditeur de ce livre, et je m'y nommerai comme éditeur.

N. Vous vous y nommerez, vous?

R. Moi-même.

N. Quoi 1 vous y mettrez votre nom?

R. Oui, monsieur.

N. Votre vrai nom? Jean-Jacques Rousseau, en toutes lettres?

R. Jean-^acques Rousseau, en toutes lettres.

N. Vous n'y pensez past que dira-t-on de vous?

R. Ce qu'on voudra. Je me nomme à la tête de ce recueil, non pour me l'approprier, mais pour en répondre. S'il y a du mal, qu'on me l'im. pute; s'il y a du bien, je. n'entends point m'en faire honneur. Si l'on trouve le livre mauvais en lui-même, c'est une raison de plus pour y mettre mon nom. Je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis.

N. Êles-vous content de cette réponse?

R. Oui, dans des temps où il n'est possible à personne d'être bon.

N. Et les belles âmes, les oubliez-vous?

R. La nature les fit, vos institutions les gâtent.

N. A la tète d'un livre d'amour on lira ces mots : Par Jeaih^acquet Rousseau, citoyen de Genève»

R. Citoyen de Genève! Non, pas cela. Je ne profane point le nom de ma patrie ; je ne le mets qu'aux écrits que je crois pouvoir lui faire honneur.

N. Vous portez vous-même un nom qui n'est pas sans honneur, et ^tifOM avez aussi quelque chose à perdre. Vous donnez un livre foible et pUt qui

SECONDE PREFACE. m

iras fera tort. Je Yondrois vous en empêcher ; mais, si vous en biles la lottise, j*approuTe que tous la fassiei lûuteroent etfrandiement; cela do moins sera dans votre caractère, liais, ft propos, mettrei-Tous aiun votre devise à ce livre?

R. Mon libraire m'a déjà- lait cette plaisanterie, et je l'ai tronrée si bonne que j'ai promis de lui en faire honneur. Non, mooiieiirf je ne mettrai point ma devise à ce livre; mais je ne la quitterai palpeur cela, et je m'effraye moins que jamais de l'avoir {Mise. Soufenef-vmii que Je songeois à faire imprimer ces lettres quand j'èBrivois oontri let qiacteales, et que le soin d'excuser un de ces èeriia ne m'a point ftit iltArar la iMté dans l'autre. Je me suis accusé d'avance plnsfoitement pént-teeqneper^ sonne ne m'accusera. Celui qui préfère la vérité à sa gloire peut eq^rer de la préférer à sa vie. Vous voulez qu'on soit toujours conséquent; je doute que cela soit possible à l'homme ; mais ce qui lui est possible est d'être toujours vrai. Yoilà ce que Je veux lâcher d'être.

N. Quand je vous demande si- voua êtes l'auteur de ces lettres, pourquoi donc éludez-vous ma question?

R. Pour cela même que je ne veux pas dire un mensonge.

N. liais vous refusez aussi dédire la vérité.

R. Cest encore lui rendre honneur que de déclarer qu'on la veut taire Yous auriez meilleur marché d'un homme qui voudroit mentir. D'ailleurs les gens de goût se trompent-ils sur la plume des auteurs? Comment osez-vous faire une question que c'est à vous de résoudre?

N. Je la résoudrais bien pour quelques lettres; elles sont certainement de tous; mais je ne vousreconnois plus dans les autres, et je doute qu'on se puisse contrefaire à ce point. La nature, qui n'a pas peur qu'on la méconnoisse, change souvent d'apparence; et souvent l'art se décèle en voulant être plus naturel qu'elle : c'est le grogneur de la fable, qui rend la voix de l'animal mieux que l'animal même. Ce recueil est plem de choses d'une maladresse que le dernier barbouilleur eût évitée : les déclamations, les répétitions, les contraditions,les éternelles rabàcheries. Où est l'homme capable de mieux faire qui pourroit se résoudre à faire si mal? Où est celui qui auroit laissé la choquante proposition que ce fou d'Edouard fait à Julie? Où est celui qui n'auroit pas corrigé le ridicule du petit bonhomme qui, voulant toujours mourir, a soin d'en avertir tout le monde, et finit par se porter toi:ûours bien? Où est celui qui n'eût pas commencé par se dire : 11 faut marquer avec soin les caractères; il faut exactement varier les styles? Infailliblement, avec ce projet, il auroit mieux lait que la nature.

J'observe que dans une société très-intime les styles se rapprochent amsi que les caractères, et que les amis, confondant leurs âmes, confondent aussi leurs manières de penser, de sentir et de dire. Cette Julie, telle qu'elle est, doit être une créature enchanteresse; tout ce qui l'approche doit lui ressembler; tout doit devenir Julie autour d'elle; tous ses amis ne doivent avoir qu'un ton; mais ces choses se sentent et ne s'imaginent pas. Quand elles s'imagineroicnt, l'mventeur n'oseroit les mettre en pratique. 11 ne lui faut que des traits qui frappent la multitude; ce qui redevient simple à force de finesse ne lui convient plus; or c'est là qu'est le sceau de la vérité; c'est là qu'un oeil attentif cherche et retrouve lanat\xce»

zz 6BCUNDB PR&FAGB.

B. Bh bien 1 vous concluez donct

H. Je ne conclus pas, je doute; # Je ne saurois tous dire oombien ce doute m'a tourmenté durant la lectvrt de ces lettres. Certainement, si tout cela n'est que fiction, vous avez fait un mauvais livre; mais dites que ces deux femmes ont eiisté, et je relis ce recueil tous les ans, jusqu'à la fin de ma vie.

R. Ehl qu'importe qu'elles aient existé? Vous les chercheriez en vain sur la terre ; eues ne sont plus.

N. Elles ne sont plus? Elles furent donc?

R. Celte oondusion est conditionnelle : si elles furent, elles ne sont plus*

N. Entre nous, convenez que ces petites subtilités sont plus déterminantes qu'embarrassantes.

R. Elles sont ce que vous les forcez d'être, pour ne point me trahir ni mentir.

^'. Ma loi, vous aui*ez beau faire, on vous devinera malgré vous. Me voyez -vous pas que votre épigraphe seule dit tout?

R. Je vois qu'elle ne dit rien sur le fait en question : car qui peut savoir si j'ai trouvé cette épigraphe dans le manuscrit, ou si c'est moi qui l'y ai mise? Qui peut dire si je ne suis point dans le même doute où vous êtes, si tout cet air de mystère n'est pus peut-être une feinte pour vous cacher ma propre ignorance sur ce que vous voulez savoir?

M. Mais enfin, vousconnoissez les lieux? Vous avez été à Vevay, dans le

pays de Yaud?

R. Plusieurs fois, et je vous déclare que je n'y ai point oui parler du baron d'Ètange ni de sa fille ; le nom de M. de Wolmar n'y est pas même connu. J'ai été à Clarens; je n'y ai rien vu de semblable à la maison décrite dans ces lettres. J'y ai passé, revenant d'Italie, l'année même (!c l'événement funeste, et l'on n'y pleuroit ni Julie de Wolmar ni rien qui lui ressemblât, que je sache. Enfin, autant que je puis me rappeler la sit ation du pays, j'ai remarqué dans ces lettres des transpositions de lieuxet des erreurs de topograf hie, soit que l'auteur n'en sût pas davantage, soit qu'il voulût dépayser ses lecteurs. Cest là tout ce que vous apprendrez de moi wr ce point; et soyez sûr que d'autres ne m'arracheront pas ce que l'aurai refusé de fOus dire.

M. Tout le monde aura la même curiosité que moi. Si vous publiez cet ouvrage, dites donc au public ce que vous m'avez dit. Faites plus ; écrivez cette conversation pour toute préface Les éclaircissements nécessaires y sonttous.

R. Vous avez raison; elle vaut mieux que ce que j'aurois dit de mon chef. Au reste, ces sortes d'apologr-^s ne réussissent guère.

N. Non, quand on voit que l'auteur s^'y ménage; mah j'ai pris soin qu'on ne trouvât pas ce délaut dans celle-ci. Seulement, je vous conseille d'en transposer les rôles. Feignez que c'est moi qui vous presse de publier ce recueil, et que vous vous en défendez ; donnei-vous les objections, et à moi les réponses. Gela sera plus modeste, et fora un meilleur elfet.

R. GeU sera-t-il aussi dans le caractère dont vous m'avez louéci-devani?

N. Non, je vous tendois un piège. Laissez les choses comme elles sont.

JULIE

OU

LA NOUVELLE HÉLOÎSE

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