‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 2 sur 126 · AMTISSEMENT SUR LA PRÉFACE SUIVANTE · texte numérisé non relu

AMTISSEMENT SUR LA PRÉFACE SUIVANTE

La forme et la longueur de ce dialogue, ou entretien supposé, ne m'ayant permis de le mettre que par extrait à la tête du recueil des premières éditions, je le donne à celle-ci tout entier, dans Tespoir qu'on y trouvera piques Tues utiles sur l'objet de ces sortes d'écrits. J'ai cru d'ailleurs devoir attendre que le livre eût fait son effet, avant d'en discuter les inconvénients et les avantages, ne voulant ni faire tort au libraire, ni mendier l'indulgence du public.

H. Toilà votre manuscrit ; je l'ai lu tout entier.

R. Tout entier? J'entends: vous comptez sur peu d'imitateurs

K. Vel duo, vel nemo.

R. Turpe et miser Mie, Mais je veux un jugement positit

R. Je n'ose.

R. Tout est osé par ce seid mot. Expliquex-vous.

N. Mon jugement dépend de la réponse que vous m'allez fiiire. Cette correspondance est-elle réelle, ou si c'est une fiction?

R. Je ne vois point la conséquence. Pour dire si un livre est bon ou maorais, qu'importe de savoir comment on l'a fait? . R. Il importe beaucoup pour celui-ci. Un portrait a toujours son prix, pourvu qu'il ressemble, quelque étrange que soit l'original. Mais, dans on tableau d'imagination, toute figure humaine doit avoir les traits oommuns a l'homme, ou le tableau ne vaut rien. Tous deux supposés bons, fl reste encore cette différence, que le portrait intéresse peu de gens; Il tableau seul peut plaire au public.

H Je vous suis. Si ces lettres sont des portraits, ils n'intéressent point; liée soot des tableaux, ils imitent mai. N'est-ce pas cela?

' na SECONDE PUËFAGB.

N. Précisément.

R. Ainsi j'arracherai toutes vos réponses avant que vous m*ayei répondu^i Au reste, comme je ne puis satisfaire à votre question, il faut vous em passer pour résoudre la mienne. Mettez la chose au pis : ma Julie...

N. Oh 1 si elle avoit existé 1

R. Eh bien?

N. Hais sûrement ce n'est qu'une fiction.

R. Supposez.

N. En ce cas, je ne connois rien de si maussade. Ces lettres ne sont point des lettres ; ce roman n'est point un roman : les personnages sont des gens de l'autre monde.

R. J'en suis fâché pour celui-ci.

N. Consolez-vous; les fous n'y manquent pas non plus ; mais les vôtres ne sont pas dans la nature.

R. Je pourrois... Non, je vois le détour que prend votre curiosité. Pourquoi décidez-vous ainsi ? Savez-vous jusqu'où les hommes dillèrent les uns des autres; combien les caractères sont opposés; combien les mœurs, les préjugés, varient selon les temps, les lieux, les âges? Oui est-ce qui ose assigner des bornes précises à la nature, et dire : Voilà jusqu'où l'homme peut aller, et pas au delà?

N. Avec ce beau raisonnement, les monstres inouïs, les géants, les pygmées, les chimères de toute espèce, tout pourroit être admis spécifîquement dans la nature, tout seroit défiguré ; nous n'aurions plus de modèle commun. Je le ^répète, dans les tableaux de l'humanité, chacun doit reconnoitre l'homme.

R. J'en conviens, pourvu qu'on sache aussi discerner ce qui fait les variétés de ce qui est essentiel à l'espèce. Que diriez-vous de ceux qui ne reconnoitroient la nôtre que dans un habit à la françoise?

N. Que diriez-vous de celui qui, sans exprimer ni traits ni (aille, voudroit peindre une figure humaine avec un voile pour vêlement? N'auroiton pas droit de lui demander où esirhoaime?

R. Ni traits ni taille 1 Êtes-vous juste? Point de gens parfaits, voi!à la chimère. Une jeune fille ofTensant la vertu qu'elle aime, et ramenée au devoir par l'horreur d'un plus grand crime; une amie trop facile, punie enfin par son propre cœur de l'excès de son indulgence; un jeune homme honnête et sensible, plein de foiblesse et de beaux discours; un vieux gentilhonmie entêté de sa noblesse, sacrifiant tout à l'opinion ; un Anglois généreux et brave, toigours passionné par sagesse, toujours raisonnant sans raison...

-j. K, Un mari débonnaire et hospitalier, empressé d'établir dans sa maison Fancicn amant de sa femme...

R. Je Vous renvoie à l'inscription de l'estampe.

N. Les belùâi^mes!... Le bçau motl

R. 0 philosophie 1 combien tu prends de peine à rétrécir les cœurs, à rendre les Irommes petits 1

N. L'esprit romanesque les agrandit et les trompe. Mais revenons. iM^ éeux amies?... ^'fu dites-vous?... Et cette conversion subite au temple?.,. La gdkç^JtoB doute?.. ; ^

SECONDE PREFACE. n

R. Monsieur...

N. Une femme dhrétienne, une dévote qui n'apprend point le catéchisme i ses enfants; qui meurt sans vouloir prier Dieu; dont la mort cependant édifleun pasteur, et convertit un athée... Ohl ...

R. Blonsieur...

N. Quant à l'intérôt, il est pour tout le monde, il est nul. Pas une mauvaise action, pas un méchant homme qui lasse craindre pour les bons; des événements si naturels, si simples, qu'ils le sont trop; rien d'inopiné, point de coup de théâtre. Tout est prévu longtemps d'avance; tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir registre de ce que chacun peut voir tous les jours dans sa maison ou dans celle de son voisin ?

R. C'est-à-dire qu'il vous faut des hommes communs et des événements rares. Je crois que j'aimerois mieux le contraire. D'ailleurs, vous jugez ce que vous avez lu comme un roman. Ce n'en est point Un ; vous l'avez dit vous-même. C'est un recueil de lettres...

N. Qui ne sont point des lettres; je crois l'avoir dit aussi. Quel style épLstolairel qu'il est guindé! que d'exclamations 1 que d'apprêts! quelle emphase pour ne dire que des choses communes 1 quels grands mots pour de petits raisonnements ! Rarement du sens, de la justesse ; jamais ni Gnesse, ni force, ni profondeur. Une diction toujours dans les nues, et des pensées qui rampent toujours. Si vos personnages sont dans la nature, avouez que leur style est peu naturel.

R. Je conviens que, dans le point de vue où vous êtes, il doit vous paroitre ainsi.

N. Comptez-vous que le public le verra d'un autre œil? et n'est-ce pas mon jugement que vous demandez?

R . C'est pour l'avoir plus au long que je vous réplique. Je vois que vous aimeriez mieux des lettres faites pour être imprimées.

K. Ce souhait paraît assez bien fondé pour celles qu'on donne à l'impression.

R. On ne verra donc jamais les hommes dans les livres que comme ils feulent s'y montrer.

N. L'auteur, comme il veut s'y montrer; ceux qu'il df^neint, tels qu'ils sont. Mais cet avantage manque encore ici. Pas un portrait vigoureusement peint, pas un caractère assez bien marqué, nulle cbservation solide, aucune connaissance du monde. Qu'apprend-on dans la petite sphère de deux ou trois amants ou amis toujours occupés d'eux soiils?

R. On apprend à aimer l'humanité. Dans les grandes sociétés on n'ftjpprend qu'à haïr les hommes. -s.

Votre jugement est sévère; celui du public doit l'être encore plus. Fail le taxer d'injustice, je veux vous dire, à mon tour, de quel œil je vois ces lettres, moins pour excuser les défauts que vous y Uàmez, que pour en trouver la source.

Dans la retraite, on a d'autres manières de voir et de sentir que dans le commerce du monde; les passions, autrement modifiées, ont aussi ë'autres expressions : rinuk^ination, toujours frappée des mèrtMA i>'b\c^, i^CB afliecie plus yivma^ Ce petit nombre d'imai^es mW|)J|ta]f9Qn> w

X SECONDE PRÉFÂGB.

môle à toutes les idées, cl leur donne ce tour bizarre et peu varié qu'on rctiiarque dans les discours des solitaires. S'ensuit-il de là que leur langage soit fort énergique? Point du tout ; il n'est qu'extraordinaire. Ce n'est que dans le monde qu'on apprend à parler avec énergie. Premièrement, piirce qu'il faut toujours dire autrement et mieux que les autres, et puis que, forcé d'affirmer à chaque instant ce qu'on ne croit pas, d'exprimer des sentiments qu'on n'a point, on cherche à donner à ce qu'on dit un tour persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez -vous que les gens vraiment passionnés aient ces manières de parler vives, lortes, coloriées, que vous admirez dans vos drames et dans vos romans? Non; la passion, pleine d'elle-môme, s'exprime avec plus d'abondance que de force ; elle ne songe pas même à persuader ; elle ne soupçonne pas qu'on puisse douter d'elle. Quand elle dit ce qu'elle sent, c'est moins pour l'exposer aux autres que pour se soulager. On peint plus vivement l'amour dans les grandes villes; l'y sent-on mieux que dans les hameaux?

N. C'est-à-dire que la foiblesse du langage prouve la force du sentiment

R. Quelquefois du moins elle en montre la vérité. Lisez une lettre d'amour faite par un auteur dans son cabinet, par un bel esprît qui veut briller ; pour peu qu'il ait de feu dans la tôle, sa plume va, comme on dit, brûler le papier; la chaleur n'ira pas plus loin. Vous serez enchanté, même agité peut-être, mais d'une agitation passagère et sèche, qui ne vous laissera que des mots pour tout- souvenir. Au contraire, une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en longueurs, en désordre, en répétitions. Son cœur, plein d'un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose, et n'a jamais achevé de dire, comme une source vive qui coule sans cesse et ne s'épuise jamais . Rien de saillant, rien de remarquable ; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire rien, l'on n'est frappé de rien. Cependant on se sent Tâme attendrie; on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le cœur sait parler au cœur. Mais ceux qui ne sentent rien, ceux qui n'ont que le jargon paré des passions, ne connoissent point ces sortes de beautés, et les méprisent.

N. J'entends.

R. Fort bien. Dans cette dernière espèce de lettres, si les pensées sont communes, le style pourtant n'est pas familier, et ne doit pas l'être. L'amour n'est qu'illusion; il se fait, pour ainsi dire, un autre univers; il s'entoure d'objets qui ne sont point, ou auxquels lui seul a donné TéUe; et comme il rend tous ces sentiments en images, son langage est toujours figuré. Hais ces figures sont sans justesse et sans suite ; son éloquence est dans son désordre ; il prouve d'autant plus qu'il raisonne moins. L'enthou* siasme est le dernier degré de la passion. Quand elle est à son comble, elle voit son objet parfait; elle en fait alors son idole; elle le place dans le ciel, et, comme l'enthousiasme de la dévotion emprunte le langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Unér'foit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les dé-

PfKO ■ llWt

SECONDE PREfACE, u

Ikesdu séjour céleste. Dans ces transports, entouré de si hautes images en parlen-l^l en termes rampants? se résoudra-l-il d'abalawr, d'avilir ïes idées PEU- des eipressioas vulgaires? n'élÊreii-t-il pas son stylef ne lui donnera-t-il pas de la noblesse, de In dignilë? Que psrlei-YOus de lettres, de Ktïle épislalaii'e? En ^crivanlàce qu'on aime, il «L bien igueslionde eelal ce nesontplusdEaletlrosiiueronéoril, ce sont des Ujmnes.

N. Citoyen, Toyons voll'e pouls?

B. Ktm, Toyet l'hiver sur ma tête. Il est un ige pour l'e^tpéiieiice, un autre pour le souvenir: )e sentiment s'éteint à Is Dn; maisldine sensïMe demeure toujours.

Je reviens à nos k'Itres. Si tous les lisez comme l'ouvrage d'un auieur qui veut plaire ou qui se pique d'écrire, elles sont déteslubtcs. Uois prc- Drties pour ce qu'elles sont, et juge«-les dans leur espèce, fleuï ou trois jeunes gens simples, l'iais seasibles. s'entretiennent entre eui des iiil£ttt! de leui^ cŒurs ; ils ne eongont point à briller aus yeux les uns des lutres : ils se connoissent et s'siment trop mutuGlleinent pour i|ue famour-propre ait plus rien à faire eulre eui. Ils sont enlanis, pense- RHil-ils en bommcsî ils eonl étrangers, émronl-ils correctement? ils tout solitaires, connuiiront-ils le monde et la so<:iété? Pleins du seul JmtimeDt qui les occupe, ils sont dans le délire, et pensent philosopher fculo-vous qu'ils fsclient observer, juger, réûéchii'? Ils ne savent rien ^<ont cela: ils savent aimer; ils rapportent tout t leur passion. L'im- JMrlance qu'ds donnent i leurs folles idées est-elle moins amusante que bnt l'esprit qu'ils pourroient étaler? Ils parlent de lout ; ils se trompent

r tout; ils ne font rien connollre qu'eux: mais, en se faisant connoilre,

•e font aimer; leurs erreurs raient mieui: que le savoir des ;ages;

fcn» cœura honnêtes pnrlenl iiarlout, jusque dans leurs fautes, les pré-

de la verlu toujours conGanle et loujoiu^ trahie. Hien ue les en-

rion ne leur répoii I. lo'it les déirompe. Us se refusent aux vérités

décourages mes : ne trouvant nulle part ce qu'ils sentent, ils se replient

em-mémes: ils se délatlient du ri-'Ste de l'univers, et, créunt entre

un petit monde dînèrent du nûtre, ils j forment un speclai^le véri-

hhlement nouveau

S. Je conviens qu'un homme de vingt ans et des ûlles de Jii-huit ne

«lent j»s, iiuoique instruiis, parler en pliilosophci, raflnie en pen-aiit

llMij'afoue encore, etoette jillérencenem'apasédiappé, queceslilles des femmes de mérite, et ce jeune homme un meilleur olilateur. Je ne fais point de comparaison entre le commencemi'nl et la

de l'ouvrage. Les détails de la vie domestique erfucent les l'aules du oierlfe; la cbaste épouse, lafemme sensée, ta digne mère de lajnille, oublier U coupable amants : mais cela même est un sujet de cri-

. e, la fin du recueil lend le coinmeneement d'auiant plus riipi'élicnrible ; on dïroit que ce sont deux livres diflérents qxxi: les mêmes personnes ne doivent pas lire. Ayant i montrer des gens raisonnatiles, pour- «'loi Itu pi-endre avant qu'ils le Eoii nt devenus? les jeux d'enlanis qui précédent les leçons de la s:igesse empêchent de les attendre; le m:il londslise avant que le bien puisse vdillcr ; enfin le lecteur indigné se .Rbule, et quille le livre au moment d'en tirer du proUt.

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