PREMIÈRE PARTIE
de tes tendres alarmes, et ce moment fut un des plus doux de ma Tie. Qu'ils étolent charmants, ces regards inquiets et cufieux qui se porloient sur nous à la dérobée, et se baissoient aussitôt pour éviter les miens! Que faisoit alors ton heureux amant? S'entretenoitil avec madame Belon? Ah! ma Julie, peux-tu le croire? Non, non, fille incomparable, il étoit plus dignement occupé. Avec quel charme son cœur suivoil les mouvements du tien ! avec quelle avide impatience ses yeux dévoroient tes attraits ! Ton amour, ta beauté, remplissoient, ravissoient son âme; elle pouvoit suffire à peine à tant de sentiments délicieux. Mon seul regret étoit de goûter, aux dépens de celle que j'aime, des plaisirs qu'elle ne partageoit pas. Sais-je ce que, durant tout ce temps, me dit madame Belon? Sais-je ce que je lui répondis? Le savois-je au moment de notre entretien? A-t-elle pu le savoir elle-même? et pouvoit-elle comprendre la moindre chose aux discours d'un homme qui parloit sans penser et répondait sans entendre?
Com' uom che par ch'ascolti, e nulla ititcnde^
Aussi m'a-t-elle pris dans le plus parfait dédain; elle a dit à tout le monde, à toi peut-être, que je n'ai pas le sens commun, qui pis est, pas le moindre esprit, et que je suis tout aussi sot que mes livres. Que m'importe ce qu'elle en dit et ce qu'elle en pense? Ma Julie ne décide-t-elle pas seule de mon être et du rang que je veux avoir? Que le reste de la terre pense de moi comme il voudra, tout mon prix est dans ton estime.
Ah! crois qu'il n'appartient ni à madame Belon, ni à toutes les beautés supérieures à la sienne, de faire la diversion dont tu parles, et d'éloigner un moment de toi mon cœur et mes yeux. Si tu pouvois douter de ma sincérité, si tu pouvois faire celte mortelle injure à mon amour et à tes charmes, dis-moi, qui pourroit avoir tenu registre de tout ce qui se fit autour de loi ? Ne te vis-je pas briller entre ces jeunes beautés comme le soleil entre les astres qu il éclipse? n'aperçus-je pas les cavaliers* se rassembler autour de ta chaise? Ne vis-je pas, au dépit de tes compagnes, l'admiration qu'ils marquoient pour toi? ne yis-je pas leurs respects empressés et leurs hommages, et leurs galanteries? ne te vis-je pas recevoir tout cela avec cet air de modestie et d'indifférence qui en impose plus que la fierté? ne vis-je
* Comme celui qui semble écouter, et qui n'entend rion.
• Cavalien, vieux mot qui ne se dit plus; ont dit hommes. J'ai cru devoir aux provinciaux celle importante remarque, afin d'être au moins une fois utile au public.
73 LA KOUVELLE HÉLOlSE.
\ouloir, je supportcrois plutôt cent su]efllL.ée plainte qu'une ciplication. Un pareil caractère doit mener loin/ pour peu qu^on ait de penchant à la jalousie : et j'ai bien peur de sentir en moi ce dangereux piMîchr.nl. Ce n'est pas que je ne sache que ton cœur est fait pour le mien et non pour un autre. Mais on peut s'abuser soi-même, prendre un goût passager pour une passion, et faire autant de choses par limlaisie qu'on en eût peut-être fait par amour. Or si tu peux te croin; inconstant ^ans rêlre, à plus forte raison puis-je t'accusera to: t crinfidélité. Ce doute aflreux empoisoimeroit pourtant ma vie; je gôniirois sans nic plaindie, et mourrois inconsolable sans avoir c'ssé dï'trc aimée.
Prévenons, je t'en conjure, un malheur dont la seule idée me fait frissonner. Jure-moi donc, mon doux ami, non par Famour, serment qu'on ne tient que quand il est superflu; mais f.«nr ce nom sacré de riionneur, si respecté de toi, que je ne cesserai jamais d'être la conlidente de ton cœur, et qu'il n'y surviendra point de changement dont je ne sois la pieniièic inslmile. Ne m'allègue pas que tu n'auras jamais rien à ni'apprendre; je le crois, je l'espère; mais préviens mes folles alaimes, et donne-moi, dans tes engrgemcnts pour un avenir qui ne doit peint être, rétcrnelle sécurité du présent. Je rcrois moins à plaindre d'apprendre de toi mes malheurs réels, que d'en souffrir sans cesse d'imaginaires; je jouirois au moins de tes remords; si lu ne parlagcois plus mes feux, tu partagerois encore mes peines, cl jo (rouvorois moins amères les larmes que jeverserois dans ton sein.
C'est ici, mon ami, que je me félicite doublement de mon choix, et par le doux lien qui nous unit, et par la probité qui l'assure. Voilà l'usage de cette règle de sagesse dans les choses de pur sentiment; voilà comment la vertu sévère sait écarter les peines du tendre amour. Si j'avois un amant sans principes, dût-d m'aimer éternellement, où scroient pour moi les garants de cette constance? quels moyens aurois-jc de me délivrer de mes défiances centinuelles? et comment massurer de n'être point abusée, ou par sa feinte, ou par ma crédulité? Mais toi, mon digne et respectable ami, toi qui n'es capable ni d'artifice ni de déguisement, tu me garderas, je le sais, la shicérité que lu m'auras promise. La honte d'avouer une infidélité ne l'emportera point dans ton âme droite sur le devoir de tenir ta parole; et si tu pouvois ne plus aimer ta Julie, tu lui dirois... oui, tu pourrois lui dire : 0 Julie! je ne... Blon ami, jamais je n'éci'irai ce mot-là.
Que penses-tu de mon expédieut ? C'est le seul» j*en suis sûre, qui
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pottYoit déraciner en moi Idfj^sentiment de jaloubie. Il y a je ne sais quelle délicatesse qui m'enchante à me fier de ton amour à ta bonne foi, et à m'ôter le pouvoir de croire une infîdéiilé que tu ne m'apprendrois pas toi-même. Voilà, mon cher, Tefiet assuré de renyagemenl que je t'impose ; car je pourrois te croire amant volage, mais non pas ami trompeur ; et quand je douterois de ton cœur, Je ne puis jamais douter de ta loi. Quel plaisir je goûte à prendre en ceci des précautions inutiles, à prévenir les apparences d'un changement dont je sens si bien l'impossibilité ! Quel charme de parler de jalousie avec un amant si fidèle ! Âh ! si tu pouvois cesser de Tètre, ne crois pas que je t'en parlasse ginsi. Mon pauvre cœur ne seroit pas si sage au besoin, et la moindre défiance m'ôteroit bientôt la volonté de m'en garantir.
Voilà, mon três-honoré maître, matière à discussion pour ce soir ; car je sais que vos deux humbles disciples auront l'honneur de souper avec vous chez le père de l'inséparable. Vos doctes commentaires sur la gazette vous ont tellement fait trouver grâce devant lui, qu'il n'a pas fallu beaucoup de manège pour vous faire inviter. La fille a fait accorder son clavecin; le père a feuilleté Lamberti ; moi, je recorderai peut-être la leçon du bosquet de Clarens. 0 docteur en . toutes facultés, vous avez partout quelque science de mise! M. d'Orbe, qui n'est pas oubUé, comme vous pouvez penser, a le mot pour entamer une savante dissertation sur le futur hommage du roi de Naples, durant laquelle nous passerons tous trois dans la chambre de la cousine. C'est là, mon féal, qu'à genoux devant votre dame et maîtresse, vos deux mains dans les siennes, et en présence de son chancelier, vous lui jugerez foi et loyauté à toute épreuve ; non pas à dire amour étemel, engagement qu'on n'est maître ni de tenir ni de rompre ; mais vérité, sincérité, franchise inviolable. Vous ne jurerez point d'être toujours soumis, mais de ne point commettre acte de félonie, et de déclarer au- moins la guerre avant de secouer le joug. Ce faisant, aurez l'accolade, et serez reconnu vassal unique, et loyal chevalier.
Adieu, mon bon ami ; l'idée du souper de ce soir m'inspire de la gaieté. Ah ! qu'elle me sera douce quand je te la verrai partager !
74 LA NOUVELLE HfiLOiSB.
LETTRE XXXYL DB ilULIB A SAINT-PREUX,
Baise cette lettre, et saute de joie pour la nouvelle que je ?ai8 t' apprendre ; mais pense que, pour ne point sauter et n'avoir rien à baiser, je n'y suis pas la moins sensible. Mon père» obligé d'aller à Berne pour son procès, et delà à Soleure pour sa pension, a proposé à ma mère d'être du voyage ; et elle l'a accepté, espérant pour sa santé quelque effet salutaire du changement d'air. On vouloit me faire la grâce de m'emmener aussi, et je ne jugeai pas à propos de dire ce que j'en pensois ; mais la difficulté des arrangements de voiture a fait abandonner ce projet, et l'on travaille à me consoler de n'être pas de la partie. 11 falloit feindre de la tristesse, et le faux rôle que je me vois contrainte à jouer m'en donne une si véritable, que le remords m'a presque dispensée de la feinte.
Pendant l'absence de mes parents, je ne resterai point maîtresse de maison; mais on me dépose chez le père de la cousine, en sorte que je serai tout de bon, durant ce temps, inséparable de l'inséparable. De plus, ma mère a mieux aimé se passer de femme de chambre, et me laisser Babi pour gouvernante ; sorte d'Argus peu dangereux, dont on ne doit ni corrompre la fidélité, ni se faire des confidents, mais qu'on écarte aisément au besoin, sur la moindre lueur de plaisir ou de gain qu'on leur offre.
Tu comprends quelle faciUté nous aurons à nous voir durant une quinzaine de jours ; mais c'est ici que la discrétion doit suppléer à la contrainte, et qu'il faut nous imposer volontairement la même réserve à laquelle nous sommes forcés dans d'autres temps. Nonseulement tu ne dois pas, quand je serai chez ma cousine, y venir plus souvent qu'auparavant, de peur de la compromettre ; j'espère même qu'il ne laudra te parler ni des égards qu'exige son sexe, ni des droits sacrés de rhospitahté, et qu'un honnête homme n'aura pas besoin qu'on l'instruise du respect dû par l'amour à l'amitié qui lui donne asile. Je connois tes vivacités, mais j'en connois les bornes inviolables. Si tu n'avois jamais fait de sacrifice à ce qui est honnête, tu n'en aurois point à faire aujourd'hui.
D*où vient cet air mécontent et cet œil attristé? Pourquoi murmurer des lois que le devoir t'impose? Laisse à ta Julie le soin de ta
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adoucir; t*es-tu jamais repenti d'avoir été docile à sa voix? Prés des / coteaux fleuris d'où part ]a source de la Vevaise, il est un hameau solitaire qui sert quelquefois de repaire aux chasseurs, et ne devroit servir que d'asile aux amants. Autour de Thabitation principale dont M. d'Orbe dispose, sont épars assez loin quelques chalets^, qui de leurs toits de chaume peuvent couvrir l'amour et le plaisir, amis de la simplicité rustique. Les fraîches et discrètes laitières savent garder pour autrui le secret dont elles ont besoin pour elles-mêmes. Les ruisseaux qui traversent les prairies sont bordés d'arbrisseaux et de et de bocages délicieux. Des bois épais offrent au delà des asiles plus déserts et plus sombres.
Âl bel seggio riposto, ombroso e fosco, Ne mai pastQj[*i appressan, ne bifoici*
L'art ni la main des hommes n'y montrent nulle part leurs soins inquiétants ; on n'y voit partout que les tendres soins de la mère commune. C'est là, mon ami, qu'on n'est que sous ses auspices, et qti'ÀAi' peut n'écouter que ses lois. Sur l'invitation de M. d'Orbe, Claire a d^^ persuadé à son papa qu'il avoit envie d'aller faire avec quelques amis une chasse de deux ou trois jours dans ce canton, et d'y mener les inséparables . Ces inséparables en ont d'autres, comme tu ne sais que trop bien. L'un, représentant le maître de la maison, en fera naturellement les honneurs; l'autre, avec moins d'éclat, pourra faire à sa Julie ceux d'un humble chalet ; et ce chalet, consacré par l'amour, sera pour eux le temple de Guide. Pour exécuter heureusement et sûrement ce charmant projet, il n'est question que de quelques arrangements qui se concerteront facilement entre nous, et qui feront partie eux-mêmes des plaisirs qu'ils doivent produire. Adieu, mon ami; je te quitte brusquement, de peur de surprise. Aussi bien, je sens que le cœur de ta JuUe vole un peu trop tôt habiter le chalet.
?. S. Tout bien considéré, je pense que nous pourrons sans indiscrétion nous voir presque tous les jours ; savoir, chez ma cousine de deux jours l'un, et l'autre à la promenade.
* Sorte de maisons de bois où se font les fromages et diverses espèces de laitage dans la montagne.
' Jamais pâtre ni laboureur n'approcha des épais ombrages qui couvrent cet c^unnants asiles. Vinu
76 LA NOUVELLE UÉLOlSE.
LETTRE XXXVIL DB JOLIE A SAINT-PREDX.
Ils sont partis ce matin, ce tendre père et cette mère incomparabl», en accabhint des plus tendres caresses une fille chérie, et trop indigne de leurs bontés. Pour moi, je les embrassois avec un léger serrement de cœur, tandis qu'au dedans de lui-même ce cœur ingrat et dénaturé petilloit d'une odieuse joie. Hélas ! qu'est devenu ce temps heureux où je menois incessament sous leurs yeux une vie innocente et sage, où je n'étois bien que contre leur sein, et ne pouvois les quitter d'un seul pas sans déplaisir ? Maintenant, coupable et craintive, je tremble en pensant à eux ; je rougis en pensant à moi ; tous mes bons sentiments se dépravent, et je me consume en vains et stériles regrets que n'anime pas même un vrai repentir. Ces améres réflexions, m'ont rendu toute la tristesse que leurs adieux ne m*avoient pas d'abord donnée. Une secrète angoisse étouflbit mon âme après le départ de ces chers parents. Tandis que Babi faîsoit les paquets, je suis entrée machinalement dans la chambre de rtiaroére; et voyant quelques-unes de ses hardes encore éparses, je les ai toutes baisées Tune après l'autre, en fondant en larmes. Cet état d^attendrissement m'a un peu soulagée, et j'ai trouvé quelque sorte de consolation à sentir que les doux mouvements de la nature ne sont pas tout à fait éteints dans mon cœur. Ah 1 tyran, tu veux en vain l'asservir tout entier, ce tendre et trop foible cœmr ; malgré toi, malgré tes prestiges, il lui reste au moins des sentiments légitimes; il respecte et chérit encore des droits plus sacrés que les liens.
Pardonne, ômon doux ami! ces mouvements involontaires, et ne crains pas que j'étende ces réflexions aussi loin que je le devrois. Le moment de nos jours peut-être où notre amour est le plus en hberté n'est pas, je le sais bien, celui des regrets : je ne veux ni te cacher mes peines, ni t'en accabler ; il faut que tu les connoisses, non pour les porter, mais pour les adoucir. Dans le sein de qui les épandieroisje, si je n'osois les verser dans le tien? N'es-tu pas mon tendre consolateur? N'est-ce pas toi qui soutiens mon courage ébranlé? N'estce pas toi qui nourris dans mon àme le goût de la vertu, même après que je l'ai perdue? Sans toi, sans cette adorable amie dont la main compatissante essuya sr souvent mes pleurs, combien de fois n'eusséje pas déjà succombé sous le plus mortel abattement I Mais vos