‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 38 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

prêt à monter à cheval, quand je reçus par un exprès e^l^let de M. de Merveilleux, avec le congé du jeune homme en bonne forme :

c Voilà, monsieur, le'congé que vous êtes venu solliciter ; je l'ai f refusé à vos offres, je le donne à vos intentions charitables, et vous f prie de croire que je ne mets point à prix une bonne action. »

Jugez à la joie que vous donnera cet heureux succès de celle que j'ai sentie en l'apprenant. Pourquoi faut-il qu'elle ne soit pas aussi parfaite qu'elle devroit l'être ? Je ne puis me dispenser d'aller remercier et rembourser M. de Merveilleux ; et si cette visite retarde mon départ d'un jour, comme il est à craindre, n'ai-je pas droit de dire qu'il s'est montré généreux à mes dépens? N'importe, j'ai fait ce qui vous est agréable, je puis tout supporter à ce prix. Qu'on est heureux de pouvoir bien faire en servant ce qu'on aime, et réunir ainsi dans le môme soin les charmes de l'amour et de la vertu ! Je l'avoue, Ô Julie! je partis le cœur plein d'impatience et de chagrin. Je vous reprochois d'être si sensible aux peines d'autrui et de compter pour rien les miennes, comme si j'étois le seul au monde qui n'eût rien mérité de vous. Je trouvofe de la barbarie, après m'avoir leurré d'un si doux espoir, à me priver sans nécessité d'un bien dont vous m'aviez flatté vous-même. Tous ces murmures se sont évanouis; je sens renaître à leur place au fond de mon âme un contentement inconnu: j'éprouve déjà le dédommagement que vous m'avez promis, vous que l'habitude de bien faire a tant instruite du goût qu'on y trouve. Quel étrange empire est le vôtre, de pouvoir rendre les privations aussi douces que les plaisirs, et donner à ce qu'on fait pour vous le même charme qu'on trouveroit à se contenter soi-même ! Ah ! je Tai dit cent fois, tu es un ange du ciel, ma Julie ! Sans doute, avec tant d'autorité sur mon âme, la tienne est plus divine qu'humaine. Gomment n'être pas éternellement à toi, puisque ton règne est céleste? et que serviroit de cesser de t'aimer s'il faut toujours qu'on t'adore.

P. S. Suivant mon calcul, nous avons encore au moins cinq ou six jours jusqu'au retour de la maman : seroit-il impossible, durant cet inta^alle, de faire un pèlerinage au chalet?

LETTRE XLIV

DB JULIE A SAIHT-PREUX

Ne murmure pas tant, mon ami, de ce retour précipité; îï. noua (tt plus avantageux qu'il ne semble; ^t, quand nous aurions fa^t j^ar

84 LA IIOUVELLS HfiLOllJB.

adresse œ que nous avons fait par bienfaisance, nous n^aurions pH mieux réussi. Regarde ce qui seroit arrivé si nous n'eussions smvi que nos fantaisies. Je serois allée à la campagne précisément la veille du retour de ma mère à la ville ; j'aurois eu un exprès avant d'avoir pu ménager notre entrevue; il auroit fallu partii* sur-le-champ, peut* être sans pouvoir t'avertir, te laisser dans des perplexités mortelles, et notre séparation se seroit faite au moment qui la rendroit le plus douloureuse. De plus, on auroit su que nous étions fous deux à la campagne ; malgré nos précautions, peut-être eût-on su que nous y étions ensemble ; du moins on Tauroit soupçonné, c'en étoit assez. L'indiscrète avidité du présent nous ôtoil toute ressource pour l'avenir, et le remords d'une bonne œuvre dédaignée nous eût tourmentés toute la vie.

Compare à présent cet état à notre situation réelle. Premièrement ton absence a produit un excellent effet. Mon Argus n'aura pas marrque de dire à ma mère qu'on t'avoit peu vu chez ma cousine : elle sait ton voyage et le sujet; c'est une raison de plus pour t'estimer. Et le moyen d'imaginer que des gens qui vivent en bonne intdligence prennent volontairement pour s'éloigner le seul moment de liberté qu'ils ont pour se voir! Quelle ruse avons-nous employée pour écarter une trop juste défiance? La seule, à mon avis, qui soit permise à d'honnêtes gens, celle de l'être à un point qu'on ne puisse croire, eu sorte qu'on prenne un effort de vertu pour un acte d'indilTérence. lion ami, qu'un amour caché par de tels moyens doit être doux aux cœurs qui le goûtent ! Ajoute à cela le plaisir de réunir des amants désolés, et de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de l'être. Tu l'as vue ma Fanchon ; dis, n'est-elle pas charmante ? et ne méritet-elle pas bien tout ce que tu as fait pour elle? N'est-elle pas trop jolie et trop malheureuse pour rester fille impimément? Claude Anet, de son côté, dont le bon naturel a résisté par miracle à trois ans de service, en eût-il pu supporter encore autant sans devenir un vaurien comme tous les autres? Au lieu de cela ils s'aiment et seront unis; ils sont pauvres et seront aidés; ils sont honnêtes gens et pourront continuer de l'être; car mon père a promis de prendre soin de leur établissement. Que de biens tu as procurés à eux et à nous par ta complaisance, sans porter du compte que je t'en dois tenir! Tel est, mon ami, l'effet assuré des sacrifices qu'on fait à la vertu : s'ils coûtent souvent à faire, il est toujours doux de les avoir faits, et l'on n'a jamais vu personne se repentir d'une bonne action.

Je me doute bien qu'à l'exa^nple de l'inséparable tu m'appelleras

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