PREMIÈRE PARTIE
Mssi la prêcheuse f et il est vrai que je ne fais pas mieurtl^ que je dis que les gens du métier. Si mes sermons ne valent pas les leurs, au moins je vois avec plaisir qu'ils ne sont pas comme eux jetés au vent. Je nem^en défends point, mon aimable ami; jevoudrois ajouter autant de vertus aux tiennes qu'un fol amour m'en a fait perdre ; et, ne pouvant plus m'estimer moi-même, j'aime à m'estimer encore en toi. De ta part il ne s'agit que d'aimer parfaitement, et tout viendra comme de lui-même. Avec quel plaisir tu dois voir augmenter sans cesse les dettes que l'amour s'oblige à payer!
Ma cousine a su les entretiens que tu as eus avec son père au sujet de M. d'Orbe; elle y est aussi sensible que si nous pouvions, en oTfices de Tamitié, n'être pas toujours en reste avec elle. Mon Dieu! mon ami, que je suis une heureuse fille ! que je suis aimée et que je trouve charmant de l'être! Père, mère, amie, amant, j'ai beau chérir tout ce qui m'environne, je me trouve toujours ou prévenue ou surpassée : il semble que tous les plus doux sentiments du monde viennent sans cesse chercher mon âme, et j'ai le regret de n'en avoir qu'une pour jouir de tout mon bonheur.
J^oubliois de t' annoncer une visite pour demain matin : c'est mylord Bomston qui vient de Genève, où il a passé sept ou huit mois. Il dit t'avoir vu à Sion à son retour d'Italie. U te trouva fort triste, et parle, au surplus, de toi comme j'en pense. Il fit hier ton éloge si bien et si à propos devant mon père, qu'il m'a tout à fait disposée à faire le sien. Ku effet j'ai trouvé du sens, du sel, du feu dans sa conversation. Sa voix v'^'élève et son œil s'anime au récit des grandes actions, comme il arrivt aux hommes capables d'en faire. Il parle aussi avec intérêt des choses v^e goût, entre autres de la musique italienne qu'il porte jusqu'au sublù'ue. Je croyois entendre encore mon pauvre frère. Au surplus, il met plus d'énergie que de grâce dans ses discours, et je lui trouve même l'esprit un peu rèche*. Adieu, mon amL
LETTRE XLV
Dl SAINT-PREUX A IULIE.
Je n'en étois encore qu'à la seconde lecture de ta lettre quand mylordËdouard Bomston est entré. Ayant tant d'autres choses à te dire,
* Terme du pays, pris ici métaphoriquement. Il signifie au propre une sui^ fcce rude au toucher, et qui cause un frissonnement désagréable en y passant la «ain, comme celle d'une brosse fort serrée, ou de velours d*Otrecht.
86 LÀ NOUVELLE HÉLOlSt.
comment aurois-je pensé, ma Julie, à te parier de lui? Qnandonsesiif* fit Tun à Tautre, s'avise-t-on de songer à un tiers? je vais te rendre compte de ce que j'en sais, maintenant que tu parois le désirer.
Ayant passé le Simplon, il était venu jusqu'à Sion au-devant d'une chaise qu'on devait lui amener de Genève à Brigue; et le désœuvrement rendant les hommes assez liants, il me rechercha. Nous fîmes une connoissance aussi intime qu'un Ânglois naturellement peu prévenant peut la faire avec un honune fort préoccupé qui cherche la solitude. Cependant nous sentîmes que nous nous convenions; il y a un certain unisson d'âmes qui s'aperçoit au premier instant; et nous fûmes familiers au bout de huit jours, mais pour toute la vie, comme deux François l'auroient été au bout de huit heures pour tout le temps qu'ils ne se seraient pas quittés. Il m'entretint de ses voyages, et, le sachant Anglois, je crus qu'il m'alloit parler d'édifices et de peintures. Bientôt je vis avec plaisir que les tableaux et les monuments ne lui avoient point fait négliger l'étude des mœurs et des hommes. Il me parla cependant des beaux-arts avec beaucoup de discernement, mais modérément et sans prétention. J'estimai qu'il en jugeoit avec plus de sentiment que de science, et par les effets plus que par les règles, ce qui me confirma qu'il avoit l'âme sensible. Pour la musique italienne, il m'en parut enthousiaste comme à toi; il m'en fit même entendre, car il mène un virtuose avec lui : son valet de chambre joue fort bien du violon, et lui-même passablement du violoncelle. Il me choisit plusieurs morceaux très-pathétiques, à ce qu'il prétendoit : mais, soit qu'un accent si nouveau pour moi demandât une oreille plus exercée, soit que le charme de la musique, si doux dans là mélancolie, s'efface dans une profonde tristesse, ces morceaux me firent peu de plaisir; et j'en trouvai le chant agréable, à la vérité, mais bizarre et sans expression.
Il fut aussi question de moi, et mylord s'informa avec intérêt de ma situation ; je lui en dis tout ce qu'il en devoit savoir. Il me proposa un voyage en Angleterre, avec des projets de fortune impossibles dans un pays ou Julie n'étoit pas. Il me dit qu'il alioit passer l'hiver à Genève, l'été suivant à Lausanne, et qu'il viendroit à Vevai avant de retourner en Italie : il m'a tenu parole, et nous nous somr mes revus avec un nouveau plaisir.
Quant à son caractère, je le crois vif et emporté, mais vertueux et ferme; il se pique de philosophie, et de ces principes dont nous avons autrefois parlé. Mais au fond je le crois par tempérament ce qu'il pense être par méthode; et le vernis stoïque qu'il met à ses actions