‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 49 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE. ifp · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. ifp

▼onrer, et ces gémissements si tendres durant lesquels tu pressois sur ton cœur ce cœur fait pour s'unir à lui.

Dis-moi, Julie, toi qui, d'après ta propre sensibilité, sais si bien juger de celle d'autrui, crois-tu que ce que je sentois auparavant fût véritablement de Tamour? jAes sentiments, n'en doute pas, ont depuis hier changé de nature ; ils ont pris je ne sais quoi de moins impétueux, mais de plus doux, de plus tendre et de plus charmant. Te souvient-il de cette heure entière que nous passâmes à parler paisiblement de notre amour et de cet avenir obscur et redoutable par qui le présent nous étoit encore plus sensible ; de cette heure, hélas ! trop courte, dont une légère empreinte de tristesse rendit les entretiens si touchants? J'étois tranquille, et pourtant j'étois près de toi; je f adorois et ne désirois rien ; je n'imaginois pas même une autre félicité que de sentir ainsi ton visage auprès du mien, ta respiration sur ma joue, et ton bras autour de mon cou. Quel calme dans tous mes sens ! Quelle volupté pure, continue, universelle ! Le charme de la jouissance étoit dans Tâme; il n'en sortoit plus, il duroit toujours, Quelle différence des fureurs de Tamour à une situation si paisible ! C'est la première fois de mes jours que je Fai éprouvée auprès de toi ; et cependant, juge du changement étrange que j'éprouve, c'est de toutes les heures de ma vie celle qui m'est la plus chère, et la seule que j'aurois voulu prolonger éternellement ^ Julie, dis-moi donc si je ne t'aimois point auparavant, ou si maintenant je ne t'aime plus.

Si je ne t'aime plus? Quel doute! Ài-je donc cessé d'exister? et ma vie n'est-elle pas plus dans ton cœur que dans le mien? Je sens, je sens que tu m'es mille fois plus chère que jamais ; et j'ai trouvé dans mon abattement de nouvelles forces pour te chérir plus tendrement encore. J'ai pris pour toi des sentiments plus paisibles, il est vrai, mais plus affectueux et de plus de différentes espèces ; sans s'affoiblir, il se sont multipliés : les douceurs de l'amitié tempérèrent les emportements de l'amour, et j'imagine à peine quelque sorte d'attadiement qui ne m'unisse pas à toi. 0 ma diarmante maîtresse! ô mon épouse, ma sœur, ma douce amie ! que j'aurai peu dit pour ce que je sens, après avoir épuisé tous les noms les plus chers au cœur de l'honome!

D faut que je t'avoue un soupçon que j'ai conçu dans la honte et

* Femme trop facile, voulez-vous savoir si vous êtes aimée? examinez votre amant sortant de vos bras. 0 amour, si je regrette l'âge où l'on te goûte, ce n'est pas pour l'heure de la jouissance, c'est pour Theure qui la suit.

m LA NOUVELLE HËLOlSE.

lliumiliation de moi-môme, c'est que tu sais mieux aimer que moL Oui, ma Julie, c'est bien toi qui fais ma vie et mon être; je t'adore bien de toutes les facultés de mon âme : mais la tienne est plus aimante, l'amour Ta plus profondément pénétrée ; on le voit, on le sent ; c'est lui qui anime tes grâces, qui règne dans tes discours, qui donne à tes yeux cette douceur pénétrante, à ta Toix ces accents si touchants; c'est lui qui, par ta seule présence, communique aux autres cœurs, sans qu'ils s'en aperçoivent, la tendre émotion du tien. Que je suis loin de cet état charmant qui se sufQt à lui-même ! je veux jouir, et tu veux aimer ; j*ai des transports, et toi de la passion ; tous mes emportements ne valent pas la délicieuse langueur, et le sentiment dont ton cœur se nourrit est la seule félicité suprême. Ce n'est que d'hier seulement que j'ai goûté cette volupté si pure. Tu m'as laissé quelque chose de ce charme inconcevable qui est en toi, et je crois qu'avec ta douce haleine tu m'inspirois une âme nouvelle, llâte-toi, je t'en conjure, d'achever ton ouvrage. Prends de la mienne tout ce qui m'en reste, et mets tout à fait la tienne à la place. Non, beauté d'ange, âme céleste, il n'y a que des sentiments comme les tiens qui puissent honorer tes attraits : toi seule es digne d'inspirer un parfait amour, toi seule es propre à le sentir. Ah ! donne-moi ton cœur, ma Julie, pour t'aimer comme tu le mérites.

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