PREMIÈRE PARTIE i
qu^écouter la basse et savoir parler pour déchiffrer aisément le chant. Toutes les passions y ont des expressions aiguës et fortes ; tout au contraire de Taccent traînant et pénible du chant françois, le sien, toujours doux et facile, mais vif et touchant, dit beaucoup avec peu d'effort : enfin je sens que cette musique agite Tâme et repose la poitrine ; c'est précisément celle qu'il faut à mon cœur et à mes poumons. À mardi donc, mon aimable ami, mon maître, mon pénitent, mon apôtre : hélas ! que ne m'es-tu point ? pourquoi faut-il qu'un seul titre manque à tant de droits?
P. S. Sais-tu qu'il est question d'une jolie promenade sur- Peau, pareille à celle que nous fîmes il y a deux ans avec la pauvre Chaillot? Que mon rusé maitre étoit timide alors ! qu'il trembloit en me donnant la main pour sortir du bateau ! Âh ! l'hypocrite !. .. il a beaucoup changé.
LETTRE Lin.
DE JULIE A SAINT-PREUX
Ainsi tout déconcerte nos projets, tout trompe notre attente, tout trahit des feux que le del eût dû couronner ! Yils jouets d'une aveugle fortune, tristes victimes d'un moqueur espoir, toucherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit, sans jamais l'atteindre? Cette noce trop vainement désirée devoit se faire à Glarens ; le mauvais temps nous contrarie, il faut la faire à la ville. Nous devions nous y ménager une entrevue; tous deux obsédés d'importuns, nous ne pouvons leur échapper en même temps, et le moment où l'un des deux se dérobe est celui où il est impossible à l'autre de le joindre ! Enfin un favorable instant se présente ; la plus cruelle des mères vient nous l'arracher ; et peu s'en faut que cet instant ne soit celui de la perte de deux infortunés qu'il devoit rendre heureux ! Loin de rebuter mon courage, tant d'obstacles l'ont irrité; je ne sais quelle nouvelle force m'anime, mais je me sens une hardiesse que je n'eus jamais ; et, si tu l'oses partager, ce soir, ce soir même peut acquitter mes promesses, et payer d'une seule fois toutes les dettes de l'amour.
Consulte-toi bien, mon ami, et vois jusqu'à quel point il t'est doux de vivre ; car l'expédient que je te propose peut nous mener tous deux à la mort : si tu la crains, n'achève point cette lettre ; mais si la pointa d'une épée n'effraye pas plus aiyourd'hui ton cœur que ne
104 LA ROUYELLB HËLOlSE.
reffrayoient jadis les gouffres de Meillerie, le mien court le même risque et n'a pas balancé. Écoute.
Babi, qui couche ordinairement dans ma chambre, est malade depuis trois jours ; et, quoique je voulusse absolument la soigner, on l'a transportée ailleurs malgré moi : mais, comme elle est mieux, peut-être elle reviendra dès demain. Le lieu où Ton mange est loin de Tescalier qui conduit à Fappartement de ma mère et au mien ; à Fheure du souper toute la maison est déserte hors la cuisine et la salle à manger. Enfm la nuit dans cette saison est déjà obscure à la même heure; son i^ile peut dérober aisément dans la rue les passants aux spectateurs, et tu sais parfaitement les êtres de la maison.
Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette après-midi chez ma Fanchon, je t'expliquerai le reste et le donnerai les instructions nécessaires: que si je ne le puis, je les laisserai par écrit à Tancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t'en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet en est trop important pour Toser confier à personne.
Oh ! comme je vois à présent palpiter ton cœur ! Gomme j*y lis tes transports, et comme je les partage ! Non, mon doux ami, non, nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur: mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort; que Tabord est sujet à mille hasards, le séjour dangereux, la retraite d un péril extrême ; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, et qu'il faut que tout nous favorise pour poiivoir éviter de l'être. Ne nous abusons point ; je connois trop mon père pour douter que je ne te visse à l'instant percer le cœur de sa main, si même il ne conunençoit par moi ; car sûrement je ne serois pas plus épargnée : et crois-tu que je t'exposerois à ce risque si je n'étois sûre de le partager ?
Pense encore qu'il n'est point question de te fier à ton courage ; il n'y faut pas songer ; et je te défends même expressément d'apporter aucune arme pour ta défense, pas même ton épée : aussi bien te seroit-elle parfaitement inutile ; car, si nous sommes surpris, mon dessein est de me précipiter dans tes bras, de t'enlacer fortement dans les miens, et de recevoir ainsi le coup mortel pour n'avoir plus à me séparer de toi, plus heureuse à ma mort (jue je ne le fus de ma vie.
J'espère qu'un sort plus doux nous est réservé ; je sens au moins qu'il nous est dû ; et la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, âme de mon cœur, vie de ma vie, viens te réunir à toi-même ;
PRBVIÈRB PARTIS. 106
fiens sous les auspices du tendre amour recevoir le prix de ton obéissance et de tes sacrifices ; viens avouer, même au sein des plaisirs, que c^est de Tunion des cœurs qu'ils tirent leur plus grand charme*
LETTRE Liy.
DE SAINT-PREUX A JULIE
Tanive plein d^une émotion qui s'accroit en entrant dans cet asile. Julie ! me voici dans ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Le flambeau de Tamour guidoit mes pas» et j'ai passé sans être aperçu. Lieu cliarmant, lieu fortuné, qui jadis vis tant réprimer de regards tendres, tant étouffer de soupirs brûlants; toi, qui vis naître et nourrir mes premiers feux, pour la seconde fois tu les verras couronner; témoin de ma constance immorteUe, sois le témoin de mon bonheur, et voile à jamais les plaisirs du plus Ûdèle et du plus heureux des hommes.
Que ce mystérieux séjour est charmant ! tout y ilatte et nourrit Fardeur qui me dévore. 0 Julie ! il est plein de toi, et la flamme de mes désirs s-y répand sur tous tes vestiges : oui, toiis mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum presque insensible, plus doux que la rose et plus léger que 1 iris, s'exhale ici de toutes parts, j'y crois entendre le son flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même qu'elles recèlent : cette coiffure légère que parent de grands cheveux blonds qu'elle feint de couvrir ; cet heureux Ochu contre lequel une fois au mohis je n'aurai point à murmurer ; ce déshabillé élégant et simple qui marque si bien le goût de celle qui le porte ; ces mules si mignonnes qu'un pied souple remplit sans peine; ce corps si délié qui louche et embrasse... quelle taille enchanteresse!... au-devant deux légers contours... 0 spectacle de volupté h., la baleine a cédé à la force de Timpression... Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois ! ... Dieux ! dieux ! que serace quand... Ah ! je crois déjà sentir ce tendre cœur battre sous une heureuse main! Julie! ma charmante Julie ! je te vois, je te sens partout, je te respire avec l'air que tu as respiré ; tu pénètres toute ma substance : que ton séjour est brûlant et douloureux pour moi ! il est terrible à mon impatience. 0 viens, vole, ou je suis perdu.
iOO LA NOUVELLE HÈLOlSE.
Quel bonheur d avoir trouvé de Tencre et du papier! respnmt ce que je sens pour en tempérer Texcés; je donne le change à mes transports en les décrivant.
Il me semble entendre du bruit ; serois-ce ton barbare père ? Je ne crois pas être lâche... Hais qu'en ce moment la mort me serait horrible! mon désespoir seroit égal à Tardeur qui me consume. Ciel, je te demande encore une heure de vie, et j'abandonne le reste de mon être à ta rigueur. 0 désirs ! ô crainte ! ô palpitaticms cruelles !... On ouvre!... on entre!... c'est elle! c'est elle ! je rentrevob, je Tai vue, j'entends refermer la porte. Mon cœur, mon foible cœur, tu succombes à tant d'agitations; ah! cherche des forces pour supporter la félicité qui t'accable !
LETTRE Lf.
DE SAINT-PREUX ▲ JULIE
Oh ! mourons, ma douce amie ! mourons, la bien-aîmée de mon cœur ! Que faire désormais d'une jeunesse insipide dont nous avons épuisé toutes les délices? Explique-moi, si tu le peux, ce que j'ai senti dans cette nuit inconcevable ; donne-moi l'idée d'une vie ainsi passée, ou laisse-m'en quitter une qui n'a plus rien de ce que je viens d'éprouver avec toi. J'avois goûté le plaisir, et croyois concevoir le bonheur. Ah ! je n'avois senti qu'un vain ^onge, et n'imaginois que le bonheur d'un enfant. Mes sens abusoient mon âme grossière; je ne cherchois qu'en eux le bien suprême, et j'ai trouvé que leurs plaisirs épuisés nétoient que le commencement des miens. 0 chefd'œuvre unique de la nature ! divine Julie ! possession délicieuse à laquelle tous les transports du plus ardent amour suffisent à peine ! Non, ce ne sont point ces transports que je regrette le plus : ah ! non, retire s'il le faut ces faveurs enivrantes pour lesquelles je donnerois mille vies ; mais rends- moi tout ce qui n'étoit point elles, et les efifaçoit mille fois. Rends-moi cette étroite union des âmes que tum'avois annoncée, et que tu m'as si bien fait goûter ; rends-moi cet abattement si doux rempli par les effusions de nos cœurs ; rends-moi ce sommeil enchanteur trouvé sur ton sein ; rends-moi ce réveil plus délicieux encore, et ces soupirs entrecoupés, et ces douces larmes, et ces baisers qu'une voluptueuse langueur nous faisoit lentement sa-