‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 5 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Vous retranchez en public Tinnocente familiarité dont j*eus la folie de me plaindre; mais vous n'en êtes que plus sévère dans le particulier; et votre ingénieuse rigueur s'exerce également par votre complaisance et par vos refus.

Que ne pouvez-vous connoitre combien cette froideur m'est cruelle ! vous me trouveriez trop puni. Avec quelle ardeur ne voudrois-je pas revenir sur le passé, et faire que vous n'eussiez point vu cette fatale lettre ! Non, dans la crainte de vous offenser encore, je n'écrirois point celle-ci si je n'eusse écrit la première, et je ne veux pas redoubler ma faute, mais la réparer. Faut-il, pour vous apaiser, dire que je m'abusois moi-même ? faut-il protester que ce n'étoit pas de Tamour que j afob pour vous ?... Moi, je prononcerois cet odieux parjure ! Le vil mensoDge ect-il digne d'un cœur où vous régnez? Ah! que je sois malheureux, s'il faut l'être; pour avoir été téméraire, je ne serai ni menteur ni lâche, et le crime que mon cœur a commis, ma plume ne peut le désavouer.

Je sens d'avance le poids de votre indignation, et j'en attends les derniers effets comme une grâce que vous me devez au défaut de toute autre ; car le tea qui me consume mérite d'être puni, mais non oiépriçé. Par pitié, ne m'abandonnez pas à moi-même; daignez au moins disposer de mon sort; dites quelle est votre volonté. Quoi que vous puissiez me prescrire, je ne saurai qu'obéir. M'imposez-vous un silence éternel, je saurai me contraindre à le garder. Me bannissezi vous de votre présence, je jure que vous ne me verrez plus. M or- 1 donnez-vous de mourir, ah! ce ne sera pas le plus diQcile. Il n'y a ' point d ordre auquel je ne souscrive, hors celui de ne vous plus aimer : encore obéirois-je en cela même, s'il m'étoit possible.

Cent fois le jour je suis tenté de me jeter à vos pieds, de les arroser de mes pleurs, d'y obtenir la mort ou mon pardon ; toiyours un effroi mortel glace mon courage ; mes genoux tremblent et n'osent fléchir; la parole expire sur mes lèvres, et mon amené trouve aucune assurance contre la frayeur de vous irriter.

Est-il au monde un état plus affreux que le mien ? Mon cœur sent trop combien il est coupable, et ne sauroit cesser de 1 être ; le crime et le remords l'agitent de concert ; et sans savoir quel sera mon destin, je flotte, dans un doute insupportable, entre l'espoir de la clémence et la crainte du châtiment.

Nais non, je n'espère rien, je n'ai droit de rien espérer. La seule grâce que j'attends de vous est de hâter mon supplice. Contentez une juste vengeance. Est-ce être assez malheureux que de me \o\r lédvsiX.

0 LA NOUVELLE UËLOiSB.

à la solliciter moi-même? Punissez-moi» vous le devei ; mais si tous n'êtes impitoyable, quittez cet air froid et mécontent qui me met au désespoir : quand on envoie un coupable à la mort, on ne lui' montre plus de colère.

LETTRE III

DE SAINT-PREUX A JULII

Ne vous impatientez pas, mademoiselle ; vokâ la dernière importanité que vous recevrez de moi.

Quand je commençai de vous aimer, que j*étois loin de voir tous les maux que je m'apprêtois ! Je ne sentis d'abord que celui d\in amour sans espoir, que la raison peut vaincre à force de temps ; j'en connus ensuite un plus grand dans la douleur de vous déplaire, et maintenant j'éprouve le plus cruel de tous dans le sentiment de vos propres peines. 0 Julie! je le vois avec amertume, mes plaintes troublent votre repos ; vous gardez un silence invincible : mais tout décèle à mon cœur attentif vos agitations secrètes. Vos yeux deviennent sombres, rêveurs, fixés en terre; quelques regards égarés s'échappent sur moi ; vos vives couleurs se fanent; une pâleur étrangère couvre vos joues; la gaieté vous abandonne; une tristesse mortelle vous accable; et il n'y a que l'inaltérable douceur de votre âme qui vous préserve d'un peu d'humeur.

Soit sensibilité, soit dédain, soit pitié pour mes souffrances, vous en êtes affectée, je le vois ; je crains de contribuer aux vôtres, et cette crainte m'afflige beaucoup plus que l'espoir qui devroit en naître ne peut me flatter ; car ou je me trompe moi-même, ou votre bonheur m'est plus cher que le mien.

Cependant, en revenant à mon lt)ur sur moi, je commence à connoitre combien j'avois mal jugé de mon propre cœur, et je vois trop tard que ce que j'avois d'abord pris pour un délire passager fera le destin de m^ vie. C'est le progrès de votre tristesse qui m'a fait sentir celui de mon mal. Jamais, non jamais le feu de vos yeux, l'éclat de votre teint, les charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté, n'eussent produit un effet semblable à celui de votre abattement. N'en doutez pas, divine Julie, si vous pouviez voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon âme, vous gémiriez vous-même des maux que vous me causez. Us sont

Page 1