PREMIÈRE PARTIE
àmces déplaisent, les reçut avec si peu d'aménité qu'enfin Edouard, édiaufië de punch, et piqué de cette sécheresse, osa dire, en se plaquant de ta froideur, qu'elle n'étoît pas si générale qu'on pourroit croire, et que tel qui n'en disoit mot n*étoit pas si mal traité que lui. À rinstant ton ami, dont tu connois la vivacité, releva ce discours avec un emportement insultant qui lui attira un démenti, et ils sautèrent à leurs épées. Bonaston, à demi ivre, se donna en courant une entorse qui le força de s'asseoir. Sa jambe enfla sur-le-champ, et cela calma la querelle mieux que tous les soins que M. d^Orbe s'étoit donnés. Mais, comme il étoit attentif à ce qui se passoit, il vit ton ami s'approdier, en sortant, de l'oreille de mylord Edouard, et il entendit qu'il lui disoit à demi-voix : a Sitôt que vous serez en état a de sortir, faites-moi donner de vos nouvelles, ou j'aurai soin de i m'en informer. — N'en prenez pas la peine, lui dit Edouard avec f un souris moqueur, vous en saurez assez tôt. — • Nous verrons, » reprit froidement ton ami, et il sortit. M. d'Orbe, en te remettant cette lettre, t'expliquera le tout plus en détail. C'est à ta prudence à te suggérer des moyens d'étouffer cette fâcheuse alTaire, ou à me prescrire de mon côté ce que je dois faire pour y contribuer. En attendant, le porteur est à tes ordres, il fera tout ce que tu lui commanderas, et tu peux compter sur le secret.
Tu te perds, ma chère, il faut que mon amitié te le dise; l'engagement où tu vis ne peut rester longtemps caché dans une petite ville comme celle-ci ; et c'est un miracle de bonheur que, depuis plus de deux ans qu'il a commencé, tu ne sois pas encore le sujet des discours publics. Tu le vas devenir si tu n'y prends garde ; tu le serois déjà, si tu étois moins aimée : mais il y a une répugnance si générale à mal parler de toi, que c'est un mauvais moyen de se faire fête, et un très-sûr de se faire haïr. Cependant tout à son terme; je tremble que celui du mystère ne soit venu pour ton amour, et il y a grande apparence que les soupçons de mylord Edouard lui viennent de quelques mauvais propos qu'il peut avoir entendus. Songes-y bien, ma chère enfant. Le Guet dit, il y a quelque temps, avoir vu sortir de che2 toi ton ami à cinq heures du matin. Heureusement celui-ci sut des premiers ce discours, il courut chez cet homme et trouva le secret de le faire taire ; mais qu'est-ce qu'un pareil silence, sinon le moyen d'accréditer des bruits sourdement répandus ? La défiance de ta mère augmente aussi de jour en jour ; tu sais combien de fois elle te l'a fait entendre : elle m'en a parlé à mon tour d'une manière aslei dore ; et si elle ne craignoit la violence de ton père, il ne faut
iiO LA NOUVELLE HÉLOlSC.
pas douter qu'elle ne lui en eût déjà parlé à lui-même; maïs die rose d'autant moins, qu'il lui donnera toujours le prindpal tortd\Qie connoissance qui te vient d'elle.
Je ne puis trop le répéter, songe à toi, tandis qu'il en est temps encore : écarte ton ami avant qu'on en parle ; préviens des soupçons naissants que son absence fera sûrement tomber : car enfin que peut-on croire qu'il fait ici ? Peut-être dans six semaines, dans nn mois, sera-t-il trop tard. Si le moindre mot venoit aux oreilles de ton père, tremble de ce qui résulteroit de l'indignation d'un vieox militaire entêté de l'honneur de sa maison, et de la pétulance d'un jeune homme emporté qui ne sait rien endurer : mais il faut commencer par vider, de manière ou d'autre, l'affaire demylordËdouard; car tu ne ferois qu'irriter ton ami, et t'attirer un juste refus^ si ta lui parlois d'éloignement avant qu'elle tût terminée.
LETTRE LYII.
DE JULIE A SAlRT-PREnZ.
Mon ami, je me suis instruite avec soin de ce qui s'est passé entre TOUS et mylord Edouard; c'est sur l'exacte connoissance des faits que votre amie veut examiner avec vous comment vous devez vous conduire en cette occasion, d'après les sentiments que vous professez, et dont je suppose que vous ne faites pas une vaine et fausse parade.
Je ne m'informe point si vous êtes versé dans l'art de l'escrime, ni si vous vous sentez en état de tenir tête à un homme qui a dans l'Europe la réputation de manier supérieurement les armes, et qui, s'étant battu cinq ou six fois en sa vie, a toujours tué, blessé, ou désarmé son homme ; je comprends que, dans le cas où vous êtes, on ne consulte pas son habileté, mais son courage, et que la bonne manière de se venger d'un brave qui vous insulte est de faire qu'il vous tue; passons sur une maxime si judicieuse. Vous me direz que votre honneur et le mien vous sont plus chers que la vie : voilà donc le principe sur lequel il faut raisonner.
Commençons par ce qui vous regarde. Pourriez-vous jamais me dire en quoi vous êtes personnellement offensé dans un discours où c'est de moi seule qu'il s'agissoit ? Si vous deviez en cette occasioa prendre fait et cause pour moi, c'est ce que nous verrons tout à l'heure : en attendant, vous ne sauriez disconvenir que la querelle ne