PREMIÈRE PARTIE. lif
soit parfaitanent étrangère à votre honneur particulier, à moins que vous ne preniez pour un affront le soupçon d'être aimé de moi. Vous avez été insulté, Je Ta voue, mais après avoir commencé vous-même par une insulte atroce ; et moi, dont la famille est pleine de militaires, et quî ai tant ouï débattre ces horribles questions, je n'ignore pas qu'un outrage en réponse à un autre ne Teflace point, et que le premier qu'on insulte demeure le seul offensé : c'est le même cas d'un combat imprévu, où l'agresseur est le seul criminel, et où odui qui tue ou blesse en se défendant n'est point coupable de meurtre.
Venons maintenant à moi. Accordons que j'étois outragée par le discours de mylord Edouard, quoiqu'il ne fît que me rendre justice : savez-vous ce que vous faites en me défendant avec tant de chaleur et d'indiscrétion? vous aggravez son outrage, vous prouvez qu'il avoit raison, vous sacrifiez mon honneur à un fauir point d'honneur, vous diffamez votre maîtresse pour gagner tout au plus la réputation d'un bon spadassin. Montrez-moi, de grâce, quel rapport il y a entre votre manière de me justifier et ma justification réelle. Pensez-vous que prendre ma cause avec tant d'ardeur soit une grande preuve qu'il n'y a point de liaison entre nous, et qu'il suffise de faire voir que vous êtes brave pour montrer que vous n'êtes pas mon amant ? Soyez sûr que tous les propos de mylord Edouard me font moins de tort que votre conduite ; c'est vous seul qui vous chargez par cet éclat de les publier et de les confirmer. 11 pourra bien, quant à lui, éviter voire épée dans le combat, mais jamais ma réputation ni mes jours peut-être n'éviteront le coup mortel que vous leur portez.
Voilà des raisons trop solides pour que vous ayez rien qui le puisse être à y répliquer: mais vous combattrez, je le prévois, la raison par fusage; vous me direz qu'il est des fatalités qui nous entraînent malgré nous; que, dans quelque cas que ce soit, un démenti ne se souffre jamais, et que, quand une affaire a pris un certain tour, on ne peut plus éviter de se battre ou de se déshonorer. Voyons encore.
Vous souvient-il d'une distinction que vous me fîtes autrefois, dans une occasion importante, entre l'honneur réel et l'honneur apparent? Dans laquelle des deux classes mettrons-nous celui dont il s'agit aujourd'hui? Pour moi, je ne vois pas comment cela peut même faire une question. Qu'y a-t-il de commun entre la gloire d'égorger un homme et le témoignage d'une âme droite? et quelle prise peut avoir la vaine opinion d'autrui sur fhonneur véritable dont
112 LA NOUVELLE UÉLOlSE.
toutes les racines sont au fond du cœur? Quoi! les vertus qa'on a réelUment périssent-elles sous los mensonges d'un calomniateur? Les injures d*un homme ivre prouvent-elles qu'on les mérite? et Thonneur du sage seroit-il à la merci du premier brutal qu'il peut rencontrer? Me direz- vous qu'un duel témoigne qu'on a. du cœur, et que cela suffit pour effacer la lionle ou le reproche de tous les autres ^ices? Je vous demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision, et quelle raison peut la justifier. A ce compte, un fripon n a qu'à se battre pour cesser d'êlre un fripon ; les discours d'un menteur deviennent des vérités sitôt qu'ils sont soutenus à la pointe de répée ; et si Ton vous accusoit d'avoir tué un homme, vous en iriez tuer un second pour prouver que cela n'est pas vrai. Ainsi, vertu, vice, honneur, infamie, vérité, mensonge, tout peut tirer son être de Tévénement d'un combat ; une salle d'armes est le siège de toute justice ; il n'y a U'autre droit que la force, d'autre raison que le nneurtre ; toute la réparation due à ceux qu'on outrage est de les tuer, et toute otfense est également bien lavée dans le sang de l'offenseur ou de l'offensé. Dites, si les loups savoient raisonner, aurbient-ils d'autres maximes ? Jugez-vous même, par le cas où vous êtes, si j'exagère leur absurdité. De quoi s'agit-il ici pour vous ^ D'un démenti reçu dans une occasion où vous mentiez en effet. Pensezvous donc tuer la vérité avec celui que vous voulez punir de lavoir dite? Songez-vous qu'en vous soumettant au sort d'un duel vous appelez le ciel en témoignage d'une fiuisseté, et que vous osez dire à l'arbitre des combats : Viens soutenir la cause injuste, et faire triompher le mensonge ? Ce blasphème n'a-t-il rien qui vous épouvante? Cette absurdité n'a-t-elle rien qui vous révolte? Eh dieu! quel est ce misérable honneur qui ne craint pas le vice, mais le reproche, et qui ne vous permet pas d'endurer d'un autre un démenti reçu d'avance de votre propre cœur?
Vous, qui voulez qu'on profile pour soi de ses lectures, profitez donc des vôtres, et cherchez si l'on vit un seul appel sur la terre quand elle étoit couverte de héros. Les plus vaillants hommes de Tantiquilé songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers? César envoya-t-il un cartel àCaton, ou Pompée à César, pour tant d'affronts réciproques? et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer du bâton? D'autres temps, d'autres mœurs, je le sais; mais n'y m a-t-il que de bonnes ? et n'oseroit-on s'enquérir si les mœurs d'un temps sont caI^^s qu'exige le soUd§, honneur? Non, cet honneur n'œt