PREMIÈRE PARTIE
qu*un homme de bien ne peut être un homme sans honneur. Or, je TOUS ai démontré, ce me semble, que l'homme de courage dédaigne le duel, et que Thommede bien Fabhorre.
J^aicru, mon ami, dans une matière aussi grave, devoir faire parler la raison seule, et vous présenter les choses exactement telles qu'elles sont. Si j'avois voulu les peindre telles que je les vois et faire parler le sentiment et l'humanité, j'aurois pris un langage fort différent. Vous savez que mon père, dans sa jeunesse, eut le malheur de liier un homme en duel ; cet homme ctoit son ami : ils se battirent à regret, l'insensé point d'honneur les y contraignit. Le coup mortel qui priva Tun de la vie ôta pour jamais le repos à l'autre. Le triste remords n*a pu depuis ce temps sortir de son cœur; souvent dans la solitude on Tentend pleurer et gémir; il croit sentir encore le fer poussé par sa main cruelle entrer dans le cœur de son ami ; il voit dans Tombre de la nuit son corps pâle et sanglant; il contemple en frémissant la plaie mortelle ; il voudroit étancher le sang qui coule ; Teffroi le saisit, il s'écrie; ce cadavre affreux ne cesse de le poursuivre. Depuis dnq ans qu'il a perdu le cher soutien de son nom et l'espoir de sa famille» il s'en reproche la mort comme un juste châtiment du ciel, qui Tengea sur son fds unique le père infortuné qu'il priva du sien.
le vous l'avoue, tout cela, joint à mon aversion naturelle pour la cruauté, m*inspire une telle horreur des duels, que je les regarde comme le dernier degré de brutalité où les hommes puissent parvenir. Celui qui va se battre de gaieté de cœur n'est à mes yeux qu'une bète féroce qui s'efforce d'en déchirer une autre ; et, s'il reste le moindre sentiment naturel dans leur âme, je trouve celui qui périt moins à plaindre que le vainqueur. Voyez ces hommes accoutumés au sang, ils ne bravent les remords qu'en étouffant la voix de la nature; ils deviennent par degrés cruels, insensibles; ils se jouent de la vie des autres, et la punition d'avoir pu manquer d'humanité est de la perdre enfin tout à fait. Que sont-ils dans cet état? Réponds, veux-tu leur devenir semblable? Non, tu n'es point fait pour cet odieux abrutissonent ; redoute le premier pas qui peut t'y conduire : ton âme est encore innocente et saine; ne commence pas à la dépraver au péril de la Tie par un effort sans vertu, un crime sans plaisir, un point dlionneur sans raison.
Je ne t*ai rien dit de ta Julie; elle gagnera sans doute à laisser parler ton cœur. Un mot, un seul mot, et je te livre à lui. Tu m'as honorée quelquefois du tendre nom d'épouse ; peut-être en ce moment
118 LA NOUVELLE UËLOlSË.
dois-je porter celui de mère. Voux-tu me laisser veuve avant qu'un nœud sacré nous unisse !
P, S, J'emploie dans celle leltre une aulorité à laquelle jamais homme sage n'a résisté. Si vous refusez de vous y rendre, je n'ai pi VIS rien à vous dire; mais pensez-y bien auparavant. Prenez huit jours de réflexion pour méditer sur cet important siyet. Ce n'est pas au nom de la raison que je vous demande ce délai, c'est au mien. Souvenez-vous que j'use en celte occasion du droit que vous m'avez donné vous-même, et qu'il s'élend au moins jusque-là.
LETTRE LVIIL BB JULIB A MTLORD ÉDOUARB.
Ce n'est point pour me plaindre de vous, mylord, que je vous écris; puisque vous m'outragez, il faut bien que j'aie avec vous des torts que j'ignore. Comment concevoir qu'un honnête homme voulût déshonorer sans sujet une famille estimable? Conteniez donc votre vengeance, si vous la croyez légilime; cette lettre vous donne un moyen facile de perdre une malheureuse fille qui ne se consolara jamais de vous avoir offensé, et qui met à votre discrétion l'honneur que vous voulez lui ôter. Oui, mylord, vos imputations étoient justes; j'ai un amant aimé; il est maître de mon cœur et de ma personne; la mort seule pourra briser un nœud si doux. Cet amant est celui même que vous honoriez de votre amitié ; il en est digne, puisqu'il vous aime et qif il est vertueux. Cependant il va périr de votre main ; je sais qu'il fiiut du sang à riionnour outragé ; je sais que sa valeur même le perdra; je sais que dans un combat, si peu redoutable pour vous, son intrépide cœur ira bans crainte chercher le coup mortel. J'ai voulu retenir ce lèle inconsidéré; j'ai fait parler la raison, llélas! en écrivant ma lettre j'en senlois Tinulilité; et, quelque respect que je porte à ses vertus, je n'en attends point de lui d'assez sublimes pour le détacher d'un faux point d'honneur. Jouissez d'avance du plaisir que vous aurez de percer le sein de votre ami ; mais sachez, homme baii)9re» qu'au moins vous n aurez pas celui de jouir de mes larmes, et de contemplermon désespoir.Non, j'en jure par Tamour qui gémit aufimd de -mon cœur, soyez témoin d'un sermeut qui ne sera point vain: Je ne survivrai pas d'un jour à celui pour qui je respire ; et vous auTOB ' la gloire de mettre au tombeau d'un seul coup deux amants infortiH