PREMIÈRE PARTIE
point irariable ; il ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des préjugés ; il ne peut ni passer, ni renaître ; il a sa source éternelle dans le cœur de Thomme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre n ont point connu le duel, je dis qu'il nest pas une institution de rhonneur, mais une mode aflreuse et barbare, digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autnii, l'honnête homme se règle sur la mode, et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre. Que feroit, à voire avis, celui qui s'y veut asservir, dans les lieux où règne un usage contraire? A Messine ou à Naples, il iroit attendre son homme au coin d'une rue et le poignarder par derrière. Cela s'appelle être brave en ce pays-là ; et l'honneur n'y consiste pas à se faire tuer par son ennemi, mais à le tuer lui-même.
Gardez-vous donc de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée, et n'est propre qu'à faire de braves scélérats. Que cette méthoi le puisse fournir, si Ton veut, un supplément à la probité : partout a i la probité règne, son supplément n'est-il pas inutile? et que pens€ r de celui qui s'expose à la mort pour s'exempter d'éitre honnête hoi nme? Ne voyez-vous pas que les crimes que la honte et l'honneur n\ ait point empêchés sont couverts et multipliés par la fausse honte et 1 î crainte du blâme? C'est elle qui rend l'homme hypocrite et menteur; c'est elle qui lui fait verser le sang d'un ami pour un mot indiscret qu'il devroit oublier, pour un reproche mérité qu'il ne peut souffrir; c'est elle qui transforme en furie infernale une fille abusée et craintive; c'est elle, 6 Dieu puissant 1 qui peut armer la main maternelle contre le tendre fruit... Je sens défiûllir mon âme à cette idée horrible, et je rends grâces au moins à celui qui sonde les cœurs d'avoir éloigné du mien cet honneur affreux qui n'inspire que des forfaits et fait frémir la nature.
Rentrez donc en vous-même, et considérez s'il vous est permis d'attaquer de propos délibéré la vie d'un homme, et d'exposer la vôtre, pour satisfaire une barbare et dnirrerense fantaisie qui n'a nul fondement raisonnable, et si le triste souvenir du sang versé dans une pareille occasion peut cesser de crier vengeance au fond du cœur de celai qui l'a fait couler. Connoissez-vous aucun crime égal à l'homidde volontaire? et si la base de toutes les vertus est l'humanité, que penserons-nous de l'homme sanguinaire et dépravé qui l'ose attaquer dans la vie de>son semblaMe? Souvenez-vous de ce que vous
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in*avez dit vous-même contre le service étranger. Âvez-vous oublié que le citoyen doit sa vie à la patrie, et n'a pas le droit d^en disposer sans le congé des lois, à plus forte raison contre leur défense ?0 mon ami ! Si vous aimez sincèrement la vertu, apprenez à la servir à sa mode, et non à l;i mode des hommes. Je veux qu'il en puisse résulter quelque inconvénient : ce mot de vertu n'est-il donc pour vous qu'un vain nom? et ne serez-vous vertueux que quand il n'en coûtera rien de l'être?
Nais quels sont au fond- ces inconvénients? Les murmures des gens oisifs, des méchants, qui cherchent à s'amuser des malheurs d'autrui, et voudroient avoir toujours ipielque histoire nouvelle à raconter. Voilà vraiment un grand motif pour s'en tr 'égorger! Si le philosophe et le sage se règlent dans les plus grandes affaires de la vie sur les discours insensés de la multitude, que sert tout cet appareil d'études, pour n'être au fond qu'un homme vulgaire? Vous n'osez donc sacrifier le ressentiment au devoir, à l'estime, à Tamitié, de peur qu'on ne vous accuse de craindre la mort? Pesez les choses, mon bon ami, et vous trouverez bien plus de lâcheté dans la crainte de ce reproche que dans celle de la mort même. Le fanfaron, le poltroD Teut à toute force passer pour brave :
Ma verace volor, ben che negletto,
È di se stcsso a se frcggio assai chiaro >.
Celui qui feint d'envisager la mort sans effroi ment. Tout homme craint de mourir, c'est la grande loi des êtres sensibles, sans laqodle toute espèce mortelle seroit bientôt détruite. Cette crainte est on simple mouvement de la nature, non-seulement indifférent, mais bon en lui-même et conforme à l'ordre : tout ce qui la rend honteuse et blâmable, c'est qu'elle peut nous empêcher de bien faire et de remplir nos devoirs. Si la lâcheté n'étoit jamais un obstacle à la vertu, elle cesseroit d'être un vice. Quiconque est plus attaché à sa vie qu'à son devoir ne sauroit être solidement vertueux, j'en conviens. Mais expliquez-moi, vous qui vous piquez de raison, quelle espèce de mérite on peut trouver à braver la mort pour commettre un crime.
Quand il seroit vrai qu'on se fait mépriser en refusant de se battre» quel nié[)ris est le plus à craindre, celui des autres en faisant ineo^oa le sien propre en faisant mal? Croyez-moi, celui qui s'estime vérite-
* Hais la véritable valeur n'a pas besoin du témoignage d'autrui, at tIrtM gloire d'elle-môrae.
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blement hiiHOième est peu sensible à l'injuste mépris d*autrui, et ne craint que d'en être digne; car le bon et Thonnète ne dépendent point du jugement des hommes, mais de la nature des choses ; et quand toute la terre approuveroit Taction que vous allez faire, elle n'en seroit pas moins honteuse. Mais il est faux qu'à s'en abstenir par Tertul'on se fasse mépriser. L'homme droit, dont toute la vie est sans tache et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d'un homicide, et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger le foible, à remplir les devoirs les plus dangereux, et à défendre, en toute rencontre juste et honnête, ce qui lui est cher, au prix de son sang, il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai coorage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tête levée» il ne fuit ni ne cherche son ennemi ; on voit aisément qu'il craint moins de mourir que de mal faire, et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent, et dans une conduite si bien liée, on juge d'une. action sur toutes les autres.
Mais savez-vous ce qui rend cette modération si pénible à un bonome ordinaire? Cest la difficulté de la soutenir dignement; c'est la nécessité de ne commettre ensuite aucune action blâmable. Car si la crainte de mal faire ne le retient pas dans ce dernier cas, pourquoi Tauroit-elle retenu dans l'autre, où l'on peut supposer un motif plus naturel? On voit bien alors que ce refus ne vient pas de vertu, mais de lâcheté; et l'on se moque avec raison d'un scrupule qui ne Tient que dans le péril. FTavez-vous point remarqué que les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres sont, pour la plupart, de trés-malhonnètes gens qui, de peur qu'on n'ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux, s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'mfamie de leur vie entière? Est-ce à vous d'imiter de tels hommes? Mettons encore à part les militaires de profession qui vendent leur sang à prix d'argent; qui voulant coih server leur place, calculent par leur intérêt ce qu'ils doivent à leur honneur, et savent à un écu près ce que vaut leur vie. Mon ami, hisBei battre tous ces gens-là. Rien n'est moins honorable que cet bonneur dont ils font si grand bruit; ce n'est qu'une mode insensée, me fsnsse imitation de vertu, qui se pare des plus grands crimes. L'bonneor d'un homme comme vous n'est point au pouvoir d'un antre; il est en lui-niême et non dans l'opinion du peuple; il ne se défaid ni par l'épée ni par le bouclier, mais par une vie intègre
lie LA NOUVELLE HËLOlSE.
et irréprochable, et ce combat vaut bien Tautre en fait de courage.
G*est par ces principes que vous devez concilier les éloges que j'ai donnés dans fous les temps à la véritable valeur, avec le mépris que j'eus toujours pour les faux braves. J'aime les gens de cœur, et ne puis soufCrir les lâches ; je romprois avec un amant poltron que la crainte feroit fuir le danger, et je pense, comme toutes les femmes, que le i'eu du courage anime celui de Tamour. Mais je veux que la valeur se montre dans les occasions légitimes, et qu'on ne se hâte pas d'en luire hors de propos une vaine parade, comme si l'on avoit peur de ne la pas retrouver au besoin. Tel fait un effort et se présente une fois pour avoir droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement; il est toujours ce qu'il doit être; il ne fant nirexciter ni le retenir : l'honune de bien le porte parlent avec lui, au combat contre l'ennemi, dans un cercle en ^ *veur des absents et de la vérité, dans son lit contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l'âme qui Tinspire est d'usage dans tous les temps; elle met toujours la vertu au-dessus des événements, et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre. Telle est> mon ami, la sorte de courage que j'ai souvent louée, et que j'aime à trouver en vous. Tout le reste n'est qu'étourderie, extravagance, férocité; c'est une lâcheté de s'y soumettre: et je ne méprise pas monn odni qui cherche un péri) inutile, que celui qui fuit un péril qu'il doit at- i fronter.
Je vous ai fait voir, si je ne me trompe, que dans votre démêlé avec mylord Edouard votre honneur n'est point intéressé; qae tous compromettez le mien en recourant à la voie des armes , que cette voie n'est ni juste, ni raisonnable, ni permise; qu*elle ne peut s'accorder avec les sentiments dont vous faites profession : qu'elle ne convient qu'à de malhonnêtes gens, qui font servir la bravoure de supplément aux vertus qu'ils n'ont pas, ou aux officiers qui ne se battait point par honneur, mais par intérêt: qu'il y a plus de vrai courage à la dédaigner qu'à la prendre; que les inconvénients auxquels on s'expose en la rejetant sont inséparables de la pratique des vrais devoirs et plus apparents que réels; qu'enfin les hommes les plus prompla i y recourir sont toujours ceux dont la probité est le plus iospeete. D'où je conclus que vous no s^auriez en cette occasion ni fidrot tf accepter un appel sans renoncer en même temps à la raisott* à h vertu, à l'honneur, et à moi. Retournez mes raisonnements eùâam il vous plaira, entassez de votre part sophisme sur sophisme : fl ki trouvera toujours qu'un homme de courage n'est point un lAcbe^ cl