PREMIÈRE PARTIE. ili
n me restoit à exécuter la dernière parlie de ta commission, et je n'ai pas cru qu'après Funion dans laquelle vous avez vécu il fallût à cela ni préparatif ni mystère. Je n'aurois pas même évité un peu d'altercation sur ce léger sujet, pour éluder celle qui pourroit renaître sur celui de notre entretien. Je lui ai reproché sa négligence dans le soin de ses affaires. Je lui ai dit que tu craignois que de longtemps il ne fût plus soigneux, et qu'en attendant qu'il le devint tu lui ordonnois de se conserver pour toi, de pourvoir mieux à ses besoins, et de se charger à cet effet du supplément que j'avois à lui remettre de ta part. Il n'a ni paru humilié de cette proposition, ni prétendu en faire une affaire. Il m'a dit simplement que tu sa vois bien que rien ne lui venoit de toi qu'il ne reçût avec transport, mais que ta précaution étoit superflue, et qu'une petite maison qu'il venoit de vendre à Granson*, reste de son chétif patrimoine, lui avoit procuré plus d'argent qu'il n'en avoit possédé de sa vie. D'ailleurs, a-t-il ajouté, j'ai quelques talents dont je puis tirer partout des ressources. Je serai trop heureux de trouver dans leur exercice quelque diversion à mes maux ; et depuis que j'ai vu de plus près l'usage que Julie fait de son superflu, je le regarde comme le trésor sacré de la veuve et de l'orphelin, dont l'humanité ne me permet pas .de rien aliéner. Je lui ai rappelé son voyage du Valais, ta lettre, et la précision de tes ordres. Les mêmes raisons subsistent... Les mêmes! a-t-il interrompu d'un ton d'indignation. La peine de mon refus éloit de ne la plus voir : qu'elle me laisse donc rester, et j'accepte. Si j'obéis, pourquoi me punit-elle? Si je refuse, que me fera-t-elle de pis?.. Les mêmes ! répétoit'il avec impatience. Notre union commençoit; elle est prête à finir; peut-être vads-je pour jamais me séparer d'elle; il n'y a plus rien de commun entre elle et moi ; nous allons être étrangers l'un à l'autre. Il a prononcé ces derniers mots avec Un tel serrement de cœur, que j'ai tremblé de le voir retomber dans l'état d'où j'avois eu tant de peine à le tirer. Vous êtes un enftnt, ai-je ailGicté de lui dire d'un air riant ; vous avez encore besoin d un tuteur, et je veux être le vôtre. Je vais garder ceci ; et, pour en disposer à propos dans le commerce que nous allons avoir ensemble, je veux être instruite de toutes vos affaires. Je tâchois de détourner ainsi ses idées funestes par celle d'une correspondance familière continuée entre nous ; et cette
* Je suis un peu en peine de savoir comment cet amant anonyme, qu'il sera dit ci-aprés n'avoir pas encore vingt-quatre ans, a pu vendre une maison n'étant pas majeur. Ces lettres sont si pleines de semblables absurdités, que je n'en parlerai pljis; il suffit d'en avoir avertL
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âme'simpley qui ne cherche, pour ainsi dire, qu'à s'accrocher à ce qui t'environne, a pris aisément le change. Nous nous sommes ensuite ajustés pour les adresses de lettres ; et comme ces mesures ne pouvoient que lui être agréables, j'en ai prolongé le détail jusqu'à l'aniyée de M. d'Oii>e, qui m'a fait signe que tout étoit prêt.
Ton ami a facilement compris de quoi il s'agissoit ; il a instamment demandé à l'écrire ; mais je me suis gardée de le permettre. Je prévoyois qu'un excès d'attendrissement lui relâcheroit trop le cœur, et qu'à peine seroit-il au milieu de sa lettre, qu'il n'y auroit plus moyen de le faire partir. Tous les délais sont dangereux, lui ai-je dit ; hâtez- ¥ous d'arriver à la première station, d'où vous pourref lui écrire à votre aise. En disant cela, j'ai fait signe à M. d'Orbe ; je me suis avancée, et, le cœur gros de sanglots, j'ai collé mon visage sur le sien : je n'ai plus su ce qu'il devenoit ; les larmes m'offusquoient la vue, ma tête commençoit à se perdre, et il étoit temps que mon rôle finit.
Un moment après, je les ai entendus descendre précipitanunent. Je suis sortie sur le palier pour les suivre des yeux. Ce dernier trait manquoit à mon trouble. J'ai vu Tinsensé se jeter à genoux au milieu de Tescalier, en baiser mille fois les marches, et d'Orbe pouvoir à peine l'arracher de cette froide pierre qu'il pressoit de son corps, de la tête et des bras, en poussant de longs gémissements, J'ai senti les miens près d'éclater malgré moi, et je suis brusquement rentrée, de peur de donner une scène à toute la maison.
A quelques instants de là, M. d'Orbe est revenu tenant son mouchoir sur ses yeux. C'en est fait, m'a-t-il dit, ils sont en route. En arrivant chez lui, votre ami a trouvé la chaise à sa porte. Mylord Edouard l'y attendoit aussi; il a couru au-devant de lui, et le serrant contre sa poitrine : « Viens, homme infortué, lui a-t-il dit d'un ton pénétrant, viens verser tes douleurs dans ce cœur qui t'aime. Viens, tu sentiras peut-être <pi*Mi n'a pas tout perdu sur la terre, quand on y retrouve un ami td que moi. • A l'instant il l'a porté d'un bras vigoureux dans la chaise, et ils sont partis en se tenant étroitement embrassés, df