PREMIÈRE PARTIE
de faire dans son cœur honnêle quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnoissance.
Voilà, mon cher, ai-je poursuivi, Tétat actuel des choses : Julie est au bord de Tabime, prête à s'y voir accabler du déshonneur public, de l'indignation de sa famille, des violences d'un père emporté, et de son propre désespoir. Le danger augmente incessamment: de la main de son père ou de la sienne, le poignard, à chaque instant de sa vie» est à deux doigts de son cœur. 11 reste un seul moyen de prévenir tous ces maux, et ce moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos mains. Voyez si vous avez le courage dé la sauver en vous éloignant d'elle, puisque aussi bien il ne lui est plus permis de vous voir, ou si vous aimez mieux être Tauteur et le témoin de sa perte et de son opprobre. Après avoir tout fait pour vous, elle va voir ce que votre cœur peut laire pour elle. Est-il étonnant que sa santé succombe à ses peines? Vous êtes inquiet de sa vie : sacliez que vous en êtes Tarbitre.
D m'écoutoit sans m'interrompre : mais sitôt qu'il a compris de quoi il s'agissoit, j'ai vu disparoitre ce geste animé, c^ regard furieux, cet air effrayé, mais vif et bouillant, qu'il avoit auparavant. Un voile sombre de tristesse et de consternation a couvert son visage; son œil morne et sa contenance effacée annonçoient l'abattement de son cœur : à peine avoit-il la force d'ouvrir la bouche pour me répondre. Il faut partir ! m'a-t-il dit d'un ton qu'une autre auroit cru tranquille. Eh bien, je partirai. N ai-je pas assez vécu? Non, sans doute, ai-je repris aussitôt ; il faut vivre pour celle qui vous aime : avez-vous oubUé que ses jours dépendent des vôtres ? Il ne falloit donc pas les séparer, a-t-il à l'instant ajouté ; elle l'a pu et le peut encore. J'ai feint de ne pas entendre ces derniers mots, et je clierchois à le ranimer par quelques espérances auxquelles son âme demeuroit fermée, quand Hanz est rentré, et m'a rapporté de bonnes nouvelles. Dans le moment de joie qu'il en a ressenti, il s'est écrié : Ah ! qu'elle vive, qu'elle soit heureuse ... s'il est possible ; je ne veux que lui faire mes derniers adieux.. .et je pars. Ignorez- vous, ai-je dit, qu'il ne lui est plus permis de vous voir? Hélas ! vos adieux sont faits, et vous êtes déjà séparés. Votre sort sera moins cruel quand vous serez plus loin d'eue ; vous aurez du moins le plaisir de l'avoir mise en sûreté. Fuyez dès ce jour, dés cet instant ; craignez qu'un si grand sacrifice ne soit trop tardif ; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. Quoi ! m'a-t-il dit avec une espèce de fureur, je partirois sans la revoir ! Quoi ! je ne la verrois plus! Non,
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non : nous périrons tous deux, s'il le faut ; la mort, je le sais bien, ne lui sera point dure avec moi : mais je la verrai, quoi qu1l arrive; je laisserai mon cœur et ma vie à ses pieds, avant de m'arrachera moi-môme. H ne m*a pas été difficile de lui montrer la folie et la cruauté d'un pareil projet, mais ce quoi! je ne la verrai plus ! qui revenoit sans cesse d'un ton plus douloureux, sembloit chercher au moins des consolations pour l'avenir. Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu'ils ne sont? Pourquoi renoncer à des espérances que Julie elle-même n'a pas perdues? Pensez-vous qu'elle pût se séparer ainsi de vous, si elle croyoit que ce fût pour toujours? Non, mon ami, vous devez connoitre son cœur; vous devez savoir combien elle préfère son amour à sa vie. Je crains, je crains trop (j'ai ajouté ces mots, je te l'avoue) qu'elle ne le préfère bientôt à tout. Croyez donc qu'elle espère, puisqu'elle consent à vivre : croyez que les soins que la prudence lui dicte vous regardent plus qu'il ne semble, et qu'elle ne se respecte pas moins pour vous que pour ellemême. Alors j'ai tiré ta dernière lettre ; et lui montrant les tendres espérances de celte fille aveuglée qui croit n'avoir plus d'amour, j'ai ranimé les siennes à cette douce chaleur. Ce peu de lignes sembloit distiller un baume salutaire sur sa blessure envenimée : j'ai vu ses regards s'adoucir et ses yeux s'humecter ; j'ai vu l'attendrissement succéder par degrés au désespoir; mais ces derniers mots si touchants, tels que ton cœur les sait dire, nous ne vim^ons pas longtemps séparés^ l'ont fait fondre en larmes. Non, Julie, non, ma Julie, a-t-il dit en élevant la voix et baisant la lettre, nous ne vivrons pas longtemps séparés ; le ciel unira nos destins sur la terre, ou nos cœurs dans le séjour éternel.
C'étoit là Pétat où je Pavois souhaité. Sa sèche et sombre douleur m'inquiétoit. Je ne Paurois pas laissé partir dans cette situation d'esprit ; mais sitôt que je l'ai vu pleurer, et que j'ai entendu ton nom/ chéri sortir de sa bouche avec douceur, je n'ai plus craint pour sa vie ; car rien n'est moins tendre que le désespoir. Dans cet instant il a tiré de l'émotion de son cœur une objection que je n'avois pas prévue. 11 m'a parlé de Pétat où tu soupçonnois être, jurant qu'il mourroit plutôt mille fois que de t'abandonner à tous les périls qui t'alloient menacer. Je n'ai eu garde de lui parler de ton accident ; je lui ai dit simplement que ton attente avoit encore été trompée, et qu'il n'y avoit plus rien à espérer. Ainsi, m'a-t-il dit en soupirant, il ne restera sur la terre aucun monument de mon bonheur; il a disparu comme un songe qui n'eut jamais de réalité.