‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 67 sur 126 · DB HYLORD EDOUARD A GLAIRE · texte numérisé non relu

DB HYLORD EDOUARD A GLAIRE

Nous arrivons à liesançon, et mon premier soin est de vous domier des nouvelles de notre voyage. Il s'est fait siaon paisiblement, du moins sans accident, et votre ami est aussi sain de corps qu'on peut l'être avec un cœur aussi malade ; il voudroit même affecter à l'extérieur une sorte de tranquillité. 11 a honte de son état et se contraint beaucoup devant moi ; mais tout décèle ses secrètes agitations : et si je (ans de m'y tromper, c'est pour le laisser aux prises avec lui-même, et occuper ainsi une partie des forces de son âme à réprimer l'effet de lautre.

n fut fort abattu la première journée ; je la fis courte, voyant que la ritesse de notre marche irritoit sa douleur. 11 ne me parla point, ni moi à lui : les consolations indiscrètes ne font qu'aigrir les violentes afflictions. L'indifférence et la froideur trouvent aisément

146 LA NOUVELLE UÈLOlSË.

des paroles, mais la trislesse et le silence sont alors le vrai langage de Famitié. Je commençai d*aperceyoir hier les premières étincelles de la fureur qui va succéder infailliblement à cette léthargie. A la dinée. à peine y avoit-il un quart d'heure que nous étions arrivés, qu*il m'aborda d'un air d'impatience. Que tardons-nous à partir? me dit-il avec un souris amer ; pourquoi restons-nous un moment si ,près d'elle? Le soir il affecta de parler beaucoup, sans dire un mot de Julie : il recommençoit des questions auxquelles j'avois répondu dix fois. 11 voulut savoir si nous étions déjà sur terres de France, et puis il demanda si nous arriverions bientôt à Yevai. La première chose qu'il fait à chaque station, c'est de commencer quelque lettre qu'il déchire ou chiffonne un moment après. J'ai sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons, sur lesquels vous pourrez entrevoir l'état de son âme. Je crois pourtant qu'il est parvenu à écrire une lettre entière.

L*emportement qu'annoncent ces premiers symptômes est ûdle à prévoir; mais je ne saurois dire quel en sera l'effet et le terme; car cela dépend d'une combinaison du caractère de l'homme, du genre de sa passion, des circonstances qui peuvent naître, de mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer. Pour moi, je puis répondre de ses fureurs, mais non pas de son désespoir ; et, quoi qu'on fasse, tout homme est toujours maître de sa vie.

Je me flatte cependant qu'il respectera sa personne et mes soins, et je compte moins pour cela sur le zèle de l'amitié, qui n'y sera pas épargné, que sur le caractère de sa passion et sur celui de sa maitresse. L'âme ne peut guère s'occuper fortement et longtemps d'un objet, sans contracter des dispositions qui s'y rapportent. L'extrême douceur de Julie doit tempérer l'âcreté du feu qu' elle inspire, et je ne doute pas non plus que l'amour d'un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus d'activité qu'elle n'enauroit naturellement sans lui.

J'ose compter aussi sur son cœur ; il est fait pour combattre et vaincre. Un amour pareil au sien n'est pas tant une foiblesse qu'une force mal employée. Une flamme ardente et malheureuse est capable d'absorber pour un temps, pour toujours peut-être, une partie de ses facultés : mais elle est elle-même une preuve de leur excellence et du parti qu'il en pourroit tirer pour cultiver la sagesse; car la su- Dlime raison ne se soutient que par la même vigueur de Tâme qui fait les grandes passions, et l'on ne sert dignement la philosopbÎB qu'avec le même feu qu'on sent i>our une maîtresse.

Soyei-en sûre, aimalle Claire, je ne m'iiitérease [lUs moios que vous ta sort de ce couple infortuné, non par un sentiment de comniiséralion qui peut o'Alre qu'une faiblesse, mais par la considération de la JDïlice H de l'ordre, qui veulent que chacun soit placé de la manière la plus tivanlaë^>ise à lui-mènae et à lu société. C^ deux belles àoaes ■ortirent l'une pour l'autre des mains de la nature; c'est dans une jlouce union, c'est dans le sein dubonlieur, que, libres de déployer leiu^ forces et d'exercer leurs vertus, elles eussent éclairé la terre de leurs .•exemples. Pourquoi faut-il qu'un insensé préjugé vienne changer les directions étemelles et bouleverser l'hanaonie des êtres pensantsT PoiUYjUoi la vanité d'un père barbare cache-I-elle ainsi la lumière sous le boisseau, et fait-elle gémir dans les larmes des cœurs tendres et bieniaisauls, nés pour essuyer celles d'autrui? Le lien conjug^il n'est-il pas le plus libre ainsi que le plus sacré des engagements? Oui, toutes les lois qui le gênent sont injustes, tous les pures qui l'osent former au rompre sont des tyrans. Ce chaste nœud de la nature n'est soumis lù au pouvoir souverain ni a raulorité paternelle, mais à laseule autorité du Père commun qui sait commander aux cœurs, el qui, leur ordonnant des'unir, les peut contraindreà s'aimer'.

Que »gnilïe ce sacriDce des convenances de la nature au:i convenances de l'opinion? La divei'sité de lortune et d'état s'éclipse et se confond dans le mariage, elle ne fait rien au bonheur; mais celle d'IiumeuT el de caractère demeure, et c'est par elle qu'on est heureux ou malheureux. L'enfant qui n'a de régie que l'amour choisit mal, le père qui n'a de ré^jlc que l'opinion choisit plus mal encore. Qu'une iillie manque de raison, d'expérience pour juger de la sagesse et des inœurs, on bon père ; doit suppléer sans doute ; son droit, son deloir même est de dire : Ma fille, c'est un honnête homme, ou, c'est m Hpon ; c'est un homme de sen^, ou, c'est un fou. Voilà les convenances dont il doit connoitre; le jugement de toutes les autres apparlient â la tille. Ln criant qu'on troubleroit ainsi l'ordre de la société, ces tyrans le troublent eux-mèmeg. Que le rang se régie par le

> Il y a dea par» où veite coiiYensnce des condilioDs et de la fortune est (ell». nenl f/tétttii à celle <le Is nature el dea cceara, qu'il siimi que la première ne a'i Iruuve pa> pnnr ein|}4iiber uu rompre les plus beuri^iu oiariiigea, saiiG igard t perdu det inlorluiiâes qui sont lous les leurs victimes de ces IMIeul pr^ugti. J'ai tu plaider au parlemEnt de Psrii une cause célèbre, oA i K.. .. j.. ___ . jitiquoit insoleinmenl et publiquement ITionnêWW, le dédale, et au rindi^ue père qui gagna sQn procia ma désbériler lir pu laulu «Ire un moltionnËle homme. On ne Huroit dire * I fvel peint, dans ce pays ai galant, les remmea soûl lyraiinisées par Ibï lois. Paul-

148 LA NOUVELLE HÊLOiSB.

mérite, et Tunion des cœurs par leur choix, voilà le véritable oidre social; ceux qui le règlent par la naissance ou par les richesses sont les vrais perturbateurs de cet ordre ; ce sont ceux-là qu^il faut décrier ou punir.

11 est donc de la justice universelle que ces abus soient redressés; il est du devoir de Thonune de s*opposer à la violence, de concourir à Tordre: et, sll m*étoit possible d'unir ces deux amants en dépit d'un vieillard sans raison, ne doutez pas que je n'achevasse en cela fouvrage du del, sans m'embarrasser de l'approbation des hommes.

Vous êtes plus heureuse, aimable Glaire ; vous avez un père qui ne prétend point savoir mieux que vous en quoi consiste votre- bonheur. Ce n'est peut-être ni par de grandes vues de sagesse, ni par une tendresse excessive, qu'il vous rend ainsi maîtresse de votre sort; mais qu'importe la cause si l'effet est le même, et si, dans la liberté qu'il vous laisse, l'indolence lui tient lieu de raison? Loin d'abuser de cette liberté, le choix que vous avez fait à vingt ansauroit l'approbation du plus sage père. Votre cœur, absorbé par une amitié qui n'eut jamais d'égale, a gardé peu de place aux feux de l'amour ; vous leur substituez tout ce qui peut y suppléer dans le mariage : moins amante qu'amie, si vous n'êtes la plus tendre épouse vous serez la plus vertueuse, et cette union qu'a formée la sagesse doit croître avec l'âge et durer autant qu'elle. L'impulsion du cœur est , plus aveugle, mais elle est plus invincible : c'est le moyen de se perdre que de se mettre dans la nécessité de lui résister. Heureux ceux que l'amour assortit comme auroit fait la raison, et qui n'ont point d'obstacle à vaincre et de préjugés à combattre ! Tels seroient nos deux amants sans l'injuste résistance d'un père entêté. Tels malgré lui pourroient-ils être encore, si l'un des deux étoit bien conseillé.

L'exemple de Julie et le vôtre montrent également que c'est aux époux seuls à juger s'ils se conviennent. Si l'amoiu* ne règne pas, la raison choisira seule ; c'est le cas où vous êtes : si l'amour règne, la nature a déjà choisi; c'est celui de Julie. Telle est la loi sacrée de la nature, qu'il n'est pas permis à l'homme d'enfreindre, qu'il n'enfreint jamais impunément, et que la considération des états et des rangs ne peut abroger qu'il n'en coûte des malheurs et des crimes.

Quoique l'hiver s'avance et que j'aie à me rendre à Rome, je ne quitterai point l'ami que j'ai sous ma garde que je ne voie son âme dans un état de consistance sur lequel je puisse compteur. (Test un

SECONPE PARTIE. US

qui m'est cher par son prix et parce que vous me l'avez confié. Si je ne puis Taire qu'il soit lieureux, je lâclierai de {sùra au moioâ qu'il soit sage, et qu'il porle en homme les mauï de l'humanité. J'ai résolu de paf.ser ici une quinzaine de jours avec lui, durant lesquels j'espère recevoir des nouvelles de Julie et des vùlres. el que vous m'aiderez toutes deux a mettre quelque appareil sur les blessures de ce cœur malade, qui ne peut encore écouter la raison qiiepar l'orgiine du sentiment.

Je joins ici une lettre pour voire amie : ne la confiez, je vous prie, à aucun commissionnaire, mais remettez-la vous-même

Page 1