FRAGMENTS
Pourquoi n"ai-je (lu vous voir avant mon déport? Vous avez craint que je n'expirasse en vous quitlanl ! Cœur pitoyable, rassurez-vous. Je me porte bien... je ne soulTre pas... jevis encore... je pense à vous... je pense au temps où je voue Tus cher... j'ai le cœur un peu serré... la voiture m'étourdit... Je me trouve abattu... Je ne pourrai longtemps vous écrire aujourd'hui. Demain peut-être aurai-je plus de lorce... ou n'en aurai-je plus besoin.
Où m'entraînent ces chevaux avec tant de vitesse? Où me conduit avec tant de zèle cet homme qui se dit mon ami 7 Est-ce loin de loi. Julie? Est-ce par ton ordre? Est-ce en des lieux où ta n'es pas?... Ah! iille insensée!... je mesure des yeux le chemin que je parcours ti rapidement. D'où viens-je? où vais-jel et pourquoi tant de diligence? .4vei-vous peur, cruels, que je ne coure pas assex tût à ma perte? 0 arailié! 6 amour] est-ce Va votre accord? sont-ce 11 vos bienfail!^?
As-tu bien consulté ton cœur en me chassant avec tant de violence? As-tu pu, dis. Julie, as-tu pu renoncer pour jamais... Non, non ; ce tendrË cœur m'aime, je le sais bien. Malgré le sort, malgré
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lui-même, il m'aimera jusqu'au tombeau... Je le vois, tu Tes Itfatsé suggérer...* Quel repentir éternel tu te prépares!... Hélas!' fl sert * trop lard... Quoi! lu pourrois oublier... Quoi! je t'aurois mal connue!... Ah! songe à toi, songe à moi, songe à... Écoule, il en esttemps encore... Tu m'as chassé avec barbarie, je fuis plus vite que le vent... Dis un mot, un seul mot. et je reviens plus prompt que réclair. Dis un mot, et pour jamais nous sommes unis : nous devons Têtre... nous le serons... Ah! l'air emporte mes plaintes!... et cependant je fuis ! je vais vivre et mourir loin d'elle ! . . .Vivre loin d'elle!
LETTRE IIL DE MTLORD l&DOUARD A lULlB.
Votre cousine vous dira des nouvelles de votre ami. Je crois d'ailleurs qu'il vous écrit par cet ordinaire. Commencez par satisfaire làdessus votre empressement» pour lire ensuite posément cette lettre; car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention.
Je connois les hommes; j'ai vécu beaucoup en peu d'années; j'ai icquis une grande expérience à mes dépens, et c'est le chemin des passions qui m'a conduit à In philosophie. Mais de tout ce que j'ai •bservé jusqu'ici je n'ai rien vu de si extraordinaire que vous et votre amant. Ce n'est pas que vous n'ayez ni l'un ni l'autre un caractère marqué dont on puisse au premier coup d'œil assigner les différences, et il se pourrait bien que cet embarras de vous définir vous fit prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c'est cela même qui vous distingue, qu'il est impossible de vous distinguer, et que les traits du modèle commun, dont quelqu'un manque toujours à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. Ainsi chaque épreuve d'une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractère; et s'il en vient une qui soîl parfaite, quoiqu'on la trouve belle au premier coup d'œil» il faut la considérer longtemps pour la reconnoître. La première fois que je vis votre amant, je fus frappé d'un sentiment nouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l'a justifié, k votre égard ce fut toute autre chose encore, et ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n'étoit pas tant la différence
* La suite montre que ses soupçons tomboient sur mylord Edouard, et (pie Glaive toi t pris pour elle.
SECONDE PARTIB. 151
sexes qui produisoit celle impression, quun c-aractère encore plus marqué de perleclion que le cœur seni, miiae indêpendammeot amour. Je vois bien ce que voua seriez sans votre ami, je ne vois pas de mSme ce qu'il serait sans vous : beaucoup d'hommes peuvent hii ressembler, mais il n'j a qu'une Julie au monde. Après un tort que je ne me pardonnerai jamais, votre lettre vint ni 'éclairer sur mes vrais senlimoiits. Je connus que je n'élois point jaloux, ni par consé- 1 quent amoureus ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi : il vous faut les prémices d'une âme, et la mienne ne serait pas digne
Dès ce moment je prLs pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s'éteindra point. Croyant lever toutes les dilficullés, je fis auprès de voire pèie une démarche indiscréle, dont le mauvais succès n'est qu'une raison de plus pour exciter mon zèle. Daignez m'^ couler, et je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait
Sondeit bien voire cœur, 6 Juliel et vojez s'il vous est possible féleiiidre le feu dont il est dévoré. Il fut un temps peut-être où TOUS pouviez en arrêter le progrès.: mais si Julie, pure et chaste, a pourtant succombé, comment se relévera-L-elle après sa chute? comment résislera-t-elle â l'amour vainqueur, et armé de la dangereuse image de tous les plaisirs passés? Jeune amante, ne vous en imposez plus, et renoncez à la conliance qui vous a séduite : vous êtes perdue, s'il faut combattre encore : vous serez avilie et vaincue, elle Rutiœent de votre lioate étouifera par degrés toutes vos vertus. L'amour s'est insiuué trop avant dans la substance de votre âme pour que vous puissiez jamais l'en chasser ; il en renforce et pénétre tous ks traits comme une eau forte et corrosîve ; vous n'en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois tous les sentiments aquis que vous reçûtes de la nature ; et, quand il ne vous restera plus d'amour, il ne vous restera plus rien d'estimable. Qu'avez- vous donc maintenant à faire, ue pouvant plus changer l'état de votre cour? One seule chose, Julie; c'est de le rendre légitime. Je vais vous pn^wser pour cela l'unique moyen qui vous reste : proûlez-en tandis qu'il est temps encore; rendez à l'innocence et à la vertu celte suelime raison dont le ciel vous Bt dêposilaire, ou craignez d'avilir à jamais le plus précieux de ses dons.
i'ai dans le duché d'York une terre assez considérable, qui fut longtemps le séjour de mes ancêtres. Lecliâteau est ancien, mais bon d dnrnnode; les environs sont solitaires, mais agréables et vuriés. La riviên d'Ouse. qui passe au bout du parc, olfre à la fois un»
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perspective charmante à la vue, et un débouché facile aux denrées. Le produit de la terre suffit pour Thonnète entretien du maître, et peut doubler sous ses yeux. L'odieux préjugé n'a point d accès dans cette heureuse contrée ; lîiabitant paisible y conserve encore les mœurs simples des premiers temps, et Ton y trouve une image du Valais décrit avec des traits si touchants par la plume de TOtre ami. Cette terre est à vous, Julie, si vous daignez Thabiter avec lui ; et c'est là que vous pourrez accomplir ensemble tous les tendres souhaits par où fmit la lettre dont je parle.
Venez, modèle unique des vrais amants, venez, couple aimable et fidèle, prendre possession d'un lieu fait pour servir d'asile à l'amour et à l'innocence; venez y serrer, à la face du ciel et des hommes, le doux nœud qui vous unit; venez honorer de l'exemple de vos vertus un pays où elles seront adorées, et des gens simples portés à les imiter. Puissiez vous en ce lieu tranquille goûter à jamais dans les sentiments qui vous unissent le bonheur des âmes pures ! puisse le ciel y bénir vos chastes feux d une famille qui vous ressemble ! puissiez-vous y prolonger vos jours dans une honorable vieillesse, et les terminer enfm paisiblement dans les bras de «vos enfants ! puissent nos neveux, en parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale, dire un jour dans l'attendrissement de leur cœur : « Ce fut ici l'asile de l'innocencei ce fut ici la demeure des • deux amants ! »
Votre sort est en vos mains, Julie ; pesez attentivement la proposition que je vous fais, et n'en examinez que le fond ; car d'ailleurs je me charge d'assurer d'avance et irrévocablement votre ami de l'engagement que je prends ; je me charge aussi de la sûreté de votre départ, et de veiller avec lui à celle de votre personne jusqu'à votre arrivée : là vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle ; car parmi nous une fille nubile n'a nul besoin du consentement d'autrui pour disposer d'elle-même. Nos sages lois n^abrogent point celles de la nature ; et s'il résulte de cet heureux accord quelques inconvénients, ils sont beaucoup moindres que ceux qu'il prévient. J'ai laissé à Yevai mon valet de chambre, homme de confiance, brave, prudent, et d'une fidéUté à toute épreuve. Vous pourrez aisément vous concerter avec lui de bouche ou par écrit à l'aide de Regianino, sans que ce dernier sache de quoi il s'agit. Quand il sera temps nous partirons pour vous aller joindre, et vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite de votre époux. Je vous laisse à vos réflexions; mais, je le répète, craignei l'er-
SECONDE PARTIE, reur des préjugés el la séduction âes scrupules, qui mènent suUTCDt au vice par le chemin de l'honneur. Je prêtais ce qui vous arrive vous rejetez mes offres. La tyrannie d'ini ptire intraitable vous traînera dans l'abîme que vous ne connaîtrez qu'après la clmte. Votre extrême douceur dégénère quelquefois en limidité : vous serez sacrifiée à la chimère des conditions '. Il faudra contracter un engagement désavoué par le cœiu-. L'approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience ; vous serez honorée et méprisable : il vaut mieux être oubliée et vertueuse.
P. S. Dans le doute de votre résolution, je vous écris â l'insu de notre ami, de peur qu'un refus de votre part ne vint détruire en un instant tout l'eH'et de mes soins.
Oh 1 ma chère, dans quel trouble lu m'as laissée hier au soir! et quelle nuil j'ai passée en rêvant à celte latale lettre ! Non, jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur; jamais je n'éprouvai de pareilles agitations, et jamais je n'aperçus moins le moyen de les apaiser, .autrefois, une certaine lumière de sagesse el de raison dirigeojt ma volonté ; dans toutes les occasions embarrassantes, je discernais d'abord le parti le plus honnête, et le prenois i l'instanl. liainlenanl. avilie et toujours vaincue, je ne fais que llotier entre des passions contraires : mon foible cœur n'a plus que le choix de ses Taules ; et tel est mon déplorable aveuglement, que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti, la vertu ne m'aura point guidée, et je n'en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époui mon pérâRte destine; tu sais quels liens l'amour m'a donnés. Veux-jeëtrc vertueuse, l'obèissaiice et la foi m'imposent des devoirs opposés. feux-je suivre le penchant de mon cœur, qui préférer d'un amant ou d'un pêrc I Hêlas! en écoutant l'amour ou la nature, je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autre au désespoir ; en me sacrifiant au devoir, je ne puis éviler de commettre un crime ; et, quelque parti que je prenne, il faut que je meure à la fois mallieureuse et coupable.
' La ubitn^ des conditions I c'est no pair il'An£;Lvlerr« qui parle tlui! H
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Ah ! chère et tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource, et qui m'as tant de fois sauvée de la mort et du désespoir, considère aujourd'hui l'horrihle état de mon âme, et vois si jamais tes sccourables soins me furent plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis ; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de Tamitié. Ihrends donc pitié de Faccablement où tu m'as réduite ; achève, puisque tu as commencé; supplée à mon courage abattu ; pense pour celle qui ne pense plus que par toi. Enfin, tu lis dans ce cœur qui faime; tu le connois mieux que moi. Apprends.-moi donc ce que je veux, et choisis à ma place, quand je n'ai plus la force de vouloir, ni la raison de choisir.
Relis la lettre de ce généreux Anglois ; relis-la mille fois, mon ange. Ah! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que Tamour, la paix, la vertu, peuvent me promettre encore! Douce et ravissante union des âmes, délices inexprimables même au sein des remords, dieux! que seriez- vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale? Quoi! le bonheur et l'innocence seroient encore en mon pouvoir? Quoi ! je pourrois expirer d'amour et de joie entre un époux adoré et les chers gages de sa tendresse !.. Et j'hésite un seul moment! et je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre ! et je ne suis pas déjà femme vertueuse et chaste mère de famille!.. Oh! que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement' que ne peuvent-ils être témoins de la manière dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu^ils ont remplis envers moi !.. Et les tiens, fille ingrate et dénaturée, qui les remplira près d'eux, tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d'une mère que tu te prépares à le devenir? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses entants à l'honorer? Digne objet de l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère idolâtres, abandonne-les au regret de t'avoir fait naître; couvre leurs vieux jours de douleur et d'opprobre... et jouis, si tu peux, d*un bonheur acquis à ce prix!
Mon Dieu, que d'horreurs m'environnent ! quitter furtivement sonpays; déshonorer sa famille ; abandonner à la fois père, mère, amis» parents, et toi-même ! et toi, ma douce amie ! et toi, la bien-aimée démon coeur! toi, dont à peine, dès mon enfance, je puis rester éloignée un seul jour; te fuir, te quitter, te perdre, ne te plus voir!.. Ah! non : que jamais... Que de tourments déchirent ta malheureuse amie ! elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix, sans
SECONDE PAUTIl:. ISS
l'mctm des biens qui lui resteront la console. Hélas ! je m'égare, jnl lie combals jiassent ma force et troublent ma raison ; je perds i la rois le courage et le sens. Je n'ai plus d'espoir qu'en toi seule. Ou hoisis, ou laisse-moi mourir.
BÊPO!.SE.
Tes perplexifês ne sont que trop bien fondées, ma chère Jutïe ; je s ai prévues et n'ai pu les prévenir; je les sens et ne les puis apaiicr ; et ce que je *ois de pire dans ton état, c'est que personne ne fai peut tirer que toi-même. (Juand il s'agit de prudence, l'amihé Kent au secours d'uni: âme agitée i s'il Hiut choisir le bien ou le mal, passion qui les méconnoU peut se taire devant un conseil désintéhasé. Hais ici, quelque paili que tu prennes, la nature Tautorise et le condamne, la raison le blâme et l'approuve, le devoir se lait on l'oppose k lui-même; les suites sont également ti craindre de part et d'autre; tu ne peux ni rester indécise ni bien choisir; tu n'iis que des peines a comparer, et ton cœur seul en est le juge. Pour moi, importance de la délibération m'épouvante, et son effet m'attriste. Qoelque sort que tu préfères, il sera toujours peu digne de toi ; et ne nivant ni te montrer un parti qui te convienne, ni te conduire au ■ai IxHiheur, je n'ai pas le courage d: décider de la destinée. Voici premier refus que tu reçus jamais de ton amie'; et je sens bien, ir ce qu'il me cofite, que ce sera le dernier : mais je te trahiroîs en mlanl te gouverner dans un cas oîi la raison mémes*imposesiience, où la seule règle à suivre est d'écouter ton propre penchant. He sois pas injuste envers moi. ma douce amie, et ne me juge point avant le temps. Je sais qu'il est des amitiés circonspectes qui, raignaiit de se compromettre, refusent des conseils dans les occasions ifficiles. et dont la réserve augmente avec le péril des amis, Ah! tu ' Is connoltre si ce cœur qui l'aime connolt ces timides précautions ! julfre qu'au lien de te parler de tes affaires, je le parle un instant es miennes.
\'as-lu jamais remarqué, mon ange', i qud point tout ce qui t'npirochi* s'attache à toi ? Qu'un père et une mère chérissent ime fille iiique, il n'y a pas, je les^ds, de quoi ^'en fort étonner; qu'un jeune Hnine ardent s'enflamme pour un objet aîm^lile, cela n'est pas plus
156 LA NOUVELLE HÊLOlSE.
«Ktraordinaire. Mais qu à l'âge mûr , un homme aussi froid que II. de Wolmar s'attendrisse, en te voyant, pour la première fois de sa vie ; que toute une famille t'idolâtre unanimement ; que tu sois chère à mon père, cet homme si peu sensible, autant et plus peut-être que ses propres enfants ; que les amis, les connoissances, les domestiques, les voisins, et toute une ville entière, t*adorent de concert, et prennent à toi le plus tendre intérêt : voilà, ma chère, un concours moins vraisemblable, et qui n'auroit point lieu s'il n*avoit en ta personne quelque cause particulière. Sais-tu bien quelle est cette cause? Ce n'est ni ta beauté, ni ton esprit, ni ta grâce, ni rien de tout ce qu'on entend par le don de plaire : mais c'est cette âme tendre et cette douceur d'attachement qui n'a point d'égale ; c'est le don d'aimer, mon enfant, qui te fait aimer. On peut résister à tout, hors à la bienveillance ; et il n'y a point de moyen plus sûr d'acquérir Taffection des autres, que de leur donner la sienne. Mille femmes sont plus belles que toi ; plusieurs ont autant de grâces ; toi seule as, avec les grâces, je ne sais quoi de plus séduisant qui ne plaît pas seulement, mais qui touche et qui fait voler tous les cœurs àu-devant du tien. On sent que ce tendre cœur ne demande qu'à se donner, et le doux sen> timent qu'il cherche le va chercher à son tour.
Tu vois par exemple avec surprise l'incroyable affection de mylord Edouard pour ton ami ; tu vois son zèle pour ton bonheur ; tu reçois avec admiration ses offres généreuses ; tu les attribues à la seule vertu : et ma Julie de s'attendrir ! Erreur, abus, charmante cousine! A Dieu ne plaise que j'atténue les bienfaits de mylord Edouard, et que je déprise sa grande âme! Mais, crois-moi, ce zèle, tout pur qu'il est, seroit moins ardent, si, dans la même circonstance, il s'adressoit à d'autres personnes. C'est ton ascendant invincible et celui de ton ami, qui, sans même qu'il s'en aperçoive, le déterminent avec tant de force, et lui font faire par attachement ce qu'il croit ne faire que par honnêteté.
Voilà ce qui doit arriver à toutes les âmes d'une certaine trempe; elles transforment, pour ainsi dire, les autres en elles-mêmes ; elles ont une sphère d'activité dans laquelle rien ne leur résiste : on ne peut les connoitre sans les vouloir imiter, et de leur sublime élévation elles attirent à elles tout ce qui les environne. C'est pour cela, ma chère, que ni toi ni ton ami ne connoitrez peut-être jamais les hommes; car vous les verrez bien plus comme vous les ferez, que comme fls seront d'eux-mêmes. Vous donnerez le ton à tous ceux qui vivront avec vous ; ils vous fuiront ou vous deviendront semblables, el tout
SBCOKDE PARTIE. 157
ce que vous aurex vu n'aura peut-éire rien de pareil dans le reste du
monde.
Venons maintenanL à moi, cousine, à moi qu'un même sang, un même âge, et surtoul une purFuîte confomiilé de goùls vt d'humeurs, avec des tempéraments contraires, imit à toi dis l'enfancQ :
Cangiuntt erno gV albergbi, Nb piCi congiunti t curi ; Conforme era l'elsle, Ua '1 pensierpiù conforme'
Que penses-tu qu'ailproduit sur celle qui a passé sa rie a^ec to cette cliannante iulIuenl^e qui se fait sentir à tout ce qui L'approclie Crois-tu qu'il puisse ne régner entre nous qu'une union commune Hes yeux ne le rendent-ils pas la douce joie que je prends chaque jour dans les tiens en nous abordant ? Ne lis-tu pas dans mon cœur attendri le plaisir de partager (es peines et de pleurer avec toi? Puis- ' Je oublier que, dans les premiers Iransporls d'un amour naissant, l'amitié ne te fîit point importune, et que les murmures de Ion amant ne purent t'engager & ra'éloigner de toi, et a me dérober le spectacle de la foiblesseîCe moment fut critique, ma Julie; je sais ce que vaut dans ton cœur modeste le sacrifice d'une honle qui n'est pas réciproque. Jamais je n'eusse été ta conndenle ?i j'eusse été ton amie à demi, et nos âmes se sont trop bien senties en s unissant, pour que rien ne puisse désormais les séparer.
Qu'est-ce qui rend les amitiés si tièdes et si peu durables entre les femmes, je dis entre celles qui sauroient aimer ? Ce sont les intérêts de l'amour, c'est l'empire de la beauté, c'est la jalousie des conquêtes : or, si rien de tout cela nous eût pu diviser, cette division seroit déjà faite. Hais quand mon cœur seroit moins inepte à l'amour, quand j'ignurerois que vos feux sont de nature à ne s'éteindre qu'avec la vie, ton amant est mon ami, c'est-à-dire mon frère : et qui vit jamais finir par l'amour une véritable amitié? Pour H. d'Orbe, assurément il y aura longtemps à se louer de tes sentiments, avant queje songe à m'en plaindre ; et je ne suis pas plus tentée de le retenir par force, que toi de me l'arracher. Eti ! mon enfant, plût au ciel qu'au priï de son altachemenl je te pusse guérir du tien ! Je le garde avec plaisir, je le céderois avec joie.
A l'égard des prétentions sur la ligure, j'en puis avoir tant qu'il
* Kl» Stne* étoitnt juinles linii que nos demeuret, «1 nom urion» li même Mnrariuilt da godU que d'iges. Imt, Ahiik.
15S LA NOUVELLE HËLOTSE.
me plaira; tu n^es pas fille à me les disputer, et je suis bien sûre qu'il ne t'entra de tes jours dans Fesprit de savoir qui de nous deux est la plus jolie. Je n'ai pas été tout à fait si indifférente ; je snis làdessus à quoi m'en tenir, sans en avoir le moindre chagrin. Il me semble même que j'en suis plus fiére que jalouse; car enfîn les charmes de ton visage, n'étant pas ceux qu'il faudroit au mien, ne m'ôtent rien de ce que j'ai, et je me trouve encore belle de ta beauté, aimable de tes grâces, ornée de tes talents : je me pare de toutes tes perfections/ et c'est en toi que je place mon amour-propre le mieux entendu. Je n'aimerois pourtant guère à faire peur pour mon compte, mais je suis assez jolie pour le besoin que j'ai de l'être. Tout le reste m'est inutile, et je n'ai pas besoin d'être humble pour te céder.
Tu t'impatientes de savoir à quoi j'en veux venir. Le voici : Je ne puis te donner le conseil que tu me demandes, je t'en ai dit la raison: maià le parti que tu prendras pour toi, tu le prendras en même temps pour ton amie ; et quel que soit ton destin, je suis déterminée à le partager. Si tu pars, je te suis; si tu restes, je reste : j'en ai formé l'inébranlable résolution ; je le dois, rien ne m'en peut détourner. Ha fatale indulgence a causé ta perte ; ton sort doit être le mien ; et puisque nous fûmes inséparables dès l'enfance, ma Julie, il faut l'être jusqu'au tombeau.
Tu trouveras, je le prévois, beaucoup d'étourderie dans ce projet : mais, au fond, il est plus sensé qull ne semble; et je n'ai pas les mêmes motifs d'irrésolution que toi. Premièrement, quant à ma famille, si je quitte un père facile, je quitte un père assez indifférent, qui laisse faire à ses enfants tout ce qui leur plait, plus par négligence que par tendresse : car tu sais que les affaires de l'Europe l'occupent beaucoup plus que les siennes, et que sa fille lui est bien moins chère que la Pragmatique. D'ailleurs, je ne suis pas comme toi fille unique ; et avec les enfants qui lui resteront, à peine saurat-il s'il lui en manque un.
J'abandonne un mariage prêt à conclure? Manco maie, ma chère;' c'est à M. d'Orbe, s'il m'aime, à s'en consoler. Pour moi, quoique j'estime son caractère, que je ne sois pas sans attachement pour sa personne, et que je regrette en lui un fort honnête homme, il ne m'est rien auprès de ma Julie. Dis-moi, mon enfant, l'âme a-t-elle un sexe? En vérité, je ne le sens guère à la mienhe. Je puis avoir des fantaisies, mais fort peu d'amour. Un mari peut m'ètre utile, mais il ne sera jamais pour moi qu'un mari ; et de ceux-là, libre encore et passable comme je suis, j'en puis trouver un par tout le inonde.
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SECONDE PAUTIE. 1S9
s liien garde, cousine, que, quoique je n'iiésile point, ce n'esl pss i dire que lu ue doives poinl hésiter, ni que je veuille t'ineinuer de prendre le parti que je prindrgi situ pars. Ladilrèrenee est grande enlre noas, et tes devoirs siml beaucoup plus ripoureui qne les miens. Tu sais encore qu'une affection presipie unique remplit moa cceur, et absorbe si bien tous les autres senliinents. qu'ils i sont comme anésnlis. One invincible et douce habitude m'attache i toi dès mon eniantx ; je n'aime parTaileinent que loi seule, et si j'ai quelque lien 3 rompre en le suivant, je m'encouragerai par ton exemple. Je me dirai, j'imite Julie, et me croirai jitsIiGée.
le t'entends, amie incomparable, et je le remercie. Au moins ui fois j'am^ fait mon devoir, et ne serai pas en tout indigne délai.
DB IBIIS k NTLDIID ÉDOUlItD,
Votre lettre, raylord, me pénètre d'altendrissemenl et d'admiration. L'ami que vous daignez protéger n'y ^era pas moins sensible, quand il saura tout ce que vous avez voulu faire pour iiohs. Iléliis ! il n'j a que les infortunés qui sentent le prit des âmes bienfaisantes. Nous ne savons déj^ qu'à trop de titres tout ce que vant la vôtre, et vos vertus héroïques nous toucheront toujours, mais elles ne nous surprendront plus.
Qu'il me seroit doui d'être heureuse sous les auspices d'un ami si généreux, et de tenir de ses bienfaits le bonheur que h fortune m'a refusé ! Mais, mylord, je le vois avec désespoir, elle trompe vos bons desseins; mon sort cruel l'emporte sur votre zèle, et la douce image dtnbieiuqui' vousm'offreene sert qu'à m'en rendre la privation plus sensible, Vous donnez une retraite agréable et sûre h deux amanls persi-tnités ; vous y rendez leurs feux légitimes, leur union solennelle ; et je sais que sous votre garde j'échapperois .lisémenl aux poursuite* d'une famille irritée. C'est beauixnip pour l'amour ; eit-ca
160 LA NOUVELLE HÈLOiSB.
assez pour la félicité? Non : si vous voulez que je sois paisible et contente, donnez-moi quelque asile plus sûr encore» où l'on puisse échapper à la honte et au repentir. Vous allez au-devant de nos besoins, et, par une générosité sans exemple, vous vous pnvez pour notre entretien d'une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche, plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer prés de vous, et vous daignerez me tenir lieu de père. Ah! mylord, serai-je digne d'en trouver un, après avoir abandonné celui que m'a donné la nature?
Voilà la source des reproches d'une conscience épouvantée, et des murmures secrets qui déchirent mon cœur. U ne s'agit pas de savoir si j'ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs . de mes jours, mais si j'en puis disposer sans les aflliger mortellement, si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. Hélas ! il vaudroit autant consulter si j'ai droit de leur ôter la vie. Depuis quand la vertu pése-t-elle ainsi les droits du sang et de la nature? Depuis quand un cœur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes de la reconnoissance? N'est -<îe pas être déjà coupable, que de vouloir aller jusqu'au point où Ton commence à le devenir? et cherche-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs, quand on n'est point tenté de le passer? Qui? moi? j'abandonnerois impitoyablement ceux par qui je respire, ceux qui me conservent la vie qu'ils m'ont donnée, et me la rendent chère ; ceux qui n'ont d'autre espoir, d'autre plaisir qu'en moi seule ; un père presque sexagénaire, une mère toujours languissante! moi, leur unique enfant, je les laisserois sans assistance dans la solitude et les ennuis de la vieillesse, quand il est temps de leur rendre les tendres soins qu'ils m'ont prodigués ! je livrerois leurs derniers jours à la honte, aux regrets, aux pleurs? la terreur, le cri de ma conscience agitée, me peindroient sans cesse mon père et ma mère expirant sans consolation, et maudissant la fille ingrate qui les délaisse et les déshonore ! Non, mylord, la vertu que j'sd)andonnai m'abandonne à son tour, et ne dit plus rien à mon cœur : mais cette idée horrible me parle à sa place ; elle me suivroit pour mon tourment à chaque instant de mes jours, et me rendroit misérable au sein du bonheur. Enfin, si tel est mon destin qu'il faille livrer le reste de ma vie aux remords, celui-là seul est trop affreux pour le supporter; j'aime mieux braver tous les autres.
Je ne puis répondi^e à vos raisons, je l'avoue, je n'ai que trop de penchant à les trouver bonnes. Mais, mylord, vous n'êtes pas marié: ne sentez-vous point qu'il faut être père pour avoir droit de cûd-
teiller les enrants d'autiui? Quant à moi, moti parti et>l pris ; mes parents me rendront imtUieureuse, Je le sais bien ; mais il me sera moins cruel de gémir dans mon infortune, que d"ayoir causé la leur, t* et je ne déserterai jamais la maison paternelle. Va donc, douce chimère d'une âme sensible, félicité si charmante et si désirée ! va le perdre dans la nuit des songes ; tu n'auras plus de réalité pour moi. Et vous, ami trop généreux, oubliez vos aimables projets, et qu'il n'en reste de trace qu'au fond d'un cœur trop reconnaissant pour en per- , dre le souvenir. Si l'excès de nos maux ne décourage point votre grande âme, si vos généreuses bontés ne sont point épuisées, il vous reste de quoi les esercer avec gloire ; et celui que vous honore* du titre de votre ami peut, par vos soins, mériter de le devenir. Ne jugez pas de lui par î'éiat où vous le voyei ; son égarement ne vient point de lâcheté, mais d'un génie ardent et fier qui se roidit conlre la fortune, il y a sou?ent plus de stupidité que de courage dans une , constance apparente; le vulgaire ne connoit point de violentes dou- • leurs, et les grandes passions ne germent guère clicz les hommes foibles. Bêlas ! il a mis dans la sienne cette éniTgie de sentiments qui caractérise les âmes nobles, et c'est ce qui fait aujourd'hui ma honte et mon désespoir. Mylord, daignez le croire, s'il n'éloit qu'un homme ordinaire. Julie n'eilL point péri.
Non. non, cette affection secrète qui prévint en vous une estime éclairée ne vous a point trompé. Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le bien connollre; vous ferez plus encore, s'il est possible, après l'avoir connu. Oui, soyez son consolateur, son protecteur, son ami, son père; c'est à ta lois pour vous et pour lui que je vous en conjure; il justifiera votre conflance, il honorera vos bienfaits, il pratîqueravos leçons, il imitera vos vertus, il apprendra de vous la sagesse. Ah ! mylord, s'il devient entre vos mains tout ce qu il peut être, que vous serez fier un jour de votre ouvrage 1
LETTRE VII
Et toi aussi, mon doux ami! et toi l'unique espoir de mon cœur, tu viens le percer encore quand il se meurt de tristesse! J'élois préparée aux coups de la fortune, de longs pressentiments me les uvoient annoncés; je les auroisst^iportès avec patience: mais toi pour qui je
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les soufrée !.. Ah! ceux qui me viennent de toi me sont seuls insupportables, et il m'est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devoit me les rendre chères. Que de douces consolations je m'étois promises qui s'évanouissent avec ton courage ! Combien de fois je me flattai que ta force animeroit ma langueur, que ton mérite effaceroit ma faute, que tes vertus relèveroient mon âme abattue ! Combien de fois j'essuyai mes larmes amères en me disant : Je souffre pour lui, mais il en est digne; je suis coupable, mais il est vertueux; mille ennuis m'assiègent, mais sa constance me soutient, et je trouve au fond de son cœur le dédommagement de toutes mes pertes ! Vain espoir que la première épreuve a détruit ! Où est maintenant cet amour sublime qui sait élever tous les sentiments et faire éclater la vertu? Où sont ces fières maximes? (ju'est devenue cette imitation des grands hommes ? Où est ce philosophe que le malheur ne peut ébranler, et qui succombe au premier accident qui le sépare de sa maîtresse? Quel prétexte excusera désormais ma honte à mes propres yeux, quand je ne vois plus dans celui qui m'a séduite qu*un homme sans courage, amolli par les plaisirs, qu'un cœur lâche, abattu par les premiers revers, qu'un insensé qui renonce à la raison sitôt qu'il a besoin d'elle? 0 Dieu! dans ce comble d'humiliation devois-je me voir réduite à rougir de mon choix autant que de ma foiblesse ?
Regarde à quel point tu t'oublies : ton âme égarée et rampante s'abaisse jusqu'à la cruauté ! tu m'oses faire des reproches! tu t'oses plaindre de moi!., de ta Julie!.. Barbare!., comment tes remords n'ont-ils pas retenu ta main? comment les plus doux témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t'ont-ils laissé le courage de m'outrager? Ah! si tu pouvois douter de mon cœur, que le tien seroit méprisable ! Mais non, tu n'en doutes pas, tu n'en peux douter, j'en puis défier ta fureur ; et dans cet instant même, où je hais ton injus* tice, tu vois trop bien la source du premier mouvement de colère que j'éprouvai de ma vie.
Peux-tu t'en prendre à moi, si je me suis perdue par une aveugle confiance, et si mes desseins n'ont point réussi? Que tu rougir ois de tes duretés si tu connoissois quel espoir m'avoit séduite, quels projets j'osai former pour ton bonheur et le mien, et comment ils se sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour, j'ose m'en flatter encore, tu pourras en savoir davantage, et tes regrets me vengeront alors de tes reproches. Tu sais la défense de mon père ; tu n'ignores pas les discours publics; j'en prévis les conséquences, je te les fis
exposer, tu les sentis comme nous; et pour nous conserver l'un ï l'aulre, S fallut dous soumettre au sort qui nous séparoit.
Je fui donc chassé, comme tu l'oses dire ! Muis pour ([ui l'ai-je Tait, amsDt sans dëlicalesse? Ingrat! c'est pour un cœur bien plus hônn'Me qu'il ne croit l'ËIre, et qui mourroil mille fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi, que deviendrss-lu quand je serai livrée à l'opprobre? Espères-tu pouvoir supporter le speclncle de mon déshonneur ? Viens, cruel, si lu le crois, viens recevoir le sacrilice de ma réputation avec autant de courage que je puis te l'orfrir. Viens, ne crains pas d'ftre désavoué de celle à qui tu Tus cher. Je suis prête à déclarer à la lace du ciel et des hommes tout ce que nous avons senti l'un pour l'autre ; je suis prête à te nommer hautement nion amant, à [oourîr dans tes bras d'amour et de honte : j'aime mieux que le monde entier connoisse ma tendresse que de l'en voir douter un moment, et tes reproches me sont plus amers que l'ignominie.
Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t'en conjure : elles me sont insupportables. 0 Dieu! comment peut-on se quereller quand on s'aime, et perdre à se tourmenter l'un l'autre des moments où Ton a si grand besoin de consdialion ? Non, mon ami, que sert de Teindre un mécontentement qui n'est pas? Plaignons -nous du sort, et non de l'amour. Jamais il ne forma d'union si parfiiile; jamais il n'en forma de plus durable. Kos âmes trop bien confondues ne sauroieiit plus se. séparer: et nous ne pouvons plus vivre éloignés Tun de l'autre, que comme cteui parties d'un même tout. Comment peux -lu donc ne sentir que tes peines ? comment ne sens-tu point celles de ton amie? comment n"enlends-lu point dnns ton sein ses tendres gémissements 1 Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés! Combien, si tuparlageois mes maux, liste seroient plus cruels que les tiens mêmes !
Tu trouves ton sort déplorable! Considère celui de ta Julie, et ne pleure quo sur elle. Considère dans nos communes intbriunes l'état de mon sexe et du tien, et juge qui de nous est le plus a plaindre. Dana la force des passions, affecter d'être insensible , en proie à mille peines, paroitre joyeuse et contente; avoir l'air serein et l'Sme ngiléo : dire toujours autrement qu'on ne pense; déguiser tout ce qu'on sent ; être lausse par devoir, et mentir par modestie : voilà l'élat habituel de toute fille de mon ige. Un passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances, qu'a^rave enfin celle des parents dans un lien mal assorti. Mais on gêne en vain nos indinations; le cœur ne refoit de lob que de lui-même; il échappe à l'esclavage; il se
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donne à son gré. Sous un joug de fer que le ciel nMmpose pas, on n'asservit qu'un corps sans âme : la personne et la foi restent séparément engagées ; et Ton force au crime une malheureuse victime en la forçant de manquer de part ou d'autre au devoir sacré de la fidélité. Il en est de plus sages. Àh! je lésais. Elles u^ont point aimé : qu'elles sont heureuses ! Elles résistent : j'ai voulu résister. Elles sont plus vertueuses : aiment-elles mieux la vertu? Sans toi, sans toi seul, je l'aurois toujours aimée. Il est donc vrai que je ne l'aime plus?.. Tu m'as perdue, et c'est moi qui te console!.. Mais moi que vais-je devenir?.. Que les consolations de l'amitié sont foibles où manquent celles de l'amour ! Qui me consolera donc dans mes peines? Quel sort affreux j'envisage, moi qui, pour avoir vécu dans le crime, ne vois plus qu'un nouveau crime dans des nœuds abhorrés et peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute et mon amant, si je cède? Où trouverai-je assez de force pour résister, dans l'abattement où je suis? Je crois déjà voir les fureurs d'un père irrité. Je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles, ou l'amour gémissant déchirer mon cœur. Privée de toi, je reste sans ressource, sans appui, sans espoir ; le passé m'avilit, le présent m'afflige, l'avenir m'épouvante. J'ai cru tout faire pour notre bonheur, je n'ai fait que nous rendre plus méprisables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus, les remords demeurent ; et la honte qui m'humilie est sans dédommagement.
C'est à moi, c'est à moi d'être foible et malheureuse. Laisse-moi pleurer et souifrir ; mes pleurs ne peuvent non plus tarir que mes lautes se réparer; et le temps même qui guérit tout ne m'offre que de nouveaux sujets de larmes. Mais toi qui n'as nulle violence à craindre, que la honte n'avilit point, que rien ne force à déguiser bassement tes sentiments; toi qui ne sens que l'atteinte du malheur et jouis au moins de tes premières vertus, comment t'oses-tu dégrader au point de soupirer et gémir comme une femme, et de l'emporter comme un furieux ? N'est-ce pas assez du mépris que j'ai mérité pour toi, sans l'augmenter en te rendant méprisable toi-même, et sans m'accabler à la fois de mon opprobre et du tien? Rappelle donc ta fermeté, sache supporter linfortune, et sois homme. Sois encore, si j'ose le dire, l'amant que Julie a choisi. Âh! si je ne suis plus digne d'animer ton courage, souviens-toi du moins de ce que je fus un jour ; mérita que pour toi j'aie cessé de l'être ; ne me déshonore pas deux ibis.
Non, mon respectable ami, ce n'est point toi que je reconnois dans cette lettre efféminée que je veux à jamais oïdblier, et que je tiens déjà désavouée par toi-même. J*espére, tout avilie, toute confuse que je suis, j'ose espérer que mon souvenir n'inspire point des sentiments si bas, que mon image régne encore avec plus de gloire dans un cœur que je pus enflammer, et que je n'aurai point à me reprocher, avec ma foiblesse, la lâcheté de celui qui l'a causée.
Heureux dans ta disgrâce^ tu trouves le plus précieux dédommagement qui soit connu des âmes sensibles. Le ciel dans ton malheur te donne un ami, et te laisse à douter si ce qu'il te rend ne vaut pas mieux que ce qu'il t'ôte. Admire et chéris cet homme trop généreux qui daigne aux dépens de son repos prendre soin de tes jours et de ta raison. Que tu serois ému si tu savois tout ce qu'il a voulu faire pour loi ! Mais que sert d'animer ta reconnoissance en aigrissant tes douleurs? Tu n'as pas besoin de savoir à quel point il t'aime pour connoltre tout ce qu'il vaut ; et tu ne peux l'estimer comme il le mérite, sans l'aimer comme tu le dois.