‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 70 sur 126 · DB 8A1NT-PRBUX ▲ CLAIRE · texte numérisé non relu

DB 8A1NT-PRBUX ▲ CLAIRE

Pourquoi faut-il que j*ouvre enfin les. yeux sur moi? Que ne les ai-je fermés pour toujours, plutôt que de 7oîr Tavilissement où je suis tombé; plutôt que de me trouver le dernier des hommes, après en avoir été le plus fortuné! Aimable et généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge, j'ose encore verser ma honte et mes peines dans votre cœur compatissant; j*ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité ; j'ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d'elle? ou comment un feu si divin n'a-t-il point épuré mon âme? Qu'elle doit maintenant rougir de son dioix, celle que je ne suis plus digne de nommer! Qu'elle doit gémir de voir profaner son image dans un cœur si ram^ pant et si bas ! Qu'elle doit de dédains et de haine à celui qui put i'aimer et n'être qu'un lâche! Gonnoissez toutes mes erreurs, charmante cousine* ; connoissez mon crime et mon repentir ; soyei mon juge, et que je meure ; ou soyez mon intercesseur, et que l'objet qui (ait mon sort daigne encore en être l'arbitre.

Je ne vous parlerai point de Teffet que produisit sur moi cette séparation imprévue; je ne vous dirai rien de ma douleur stupide et démon in^ensé désespoir; vous n'en jugerez que trop par régare" ment inconcevable où Tun et l'autre m'ont entraîné. Plus je sentoîs l'horreur de mon état, moins j'imaginois qu'il fût possible de reQon* car volontairement à Julie, et l'amertume de ce sentiment, jointe à rétonnante générosité de mylord Edouard, me fit naître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur, et que je ne puis au» blier sans ingratitude envers l'ami qui me les pardonne.

En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ, j'y crus reconnaître un dessein prémédité, et j'osai l'attribuer au plus vertueux des hommes. A peine ce doute affreux me fut-il entré dans Tesprit que tout me sembla le confirmer* La con* versation de mylord avec le baron d'Étange, le ton peu insinuant que je Taccusois d'y avoir affecté, la querelle qui en dériva, la défense de

* A l'imitation de Julie, il Vappeloit ma cousine; et à rimitation de Julie, Claire l'appeloit " on ami.

- SECONDE PARTIE. ICO

la résolution prise de me faire partir; la diligence elle secret des préparatifs, l'entretien qu'il eut avec moi la Teille, enfin la rapilaquelle je fus plulôt enlevé qu'emmené : (oui me sembloit puuier, dttia part de mj'Iord, un projet formé de m'écarler de Julie, [ le relour que je savois qu'il devoit faire auprès d'elle achevoit, sein moi, de me déceler le bot de ses soins. Je résolus pourtant de l'édaircir encore mieux avant d'éclater ; et dans ce dessein je me Dmai â examiner les choses avec plus d'attention. Kais tout redouloit mes ridicules soupçons, et le zèle de l'hnmanilé ne lui inspiroit ien d'honnête en ma faveur, dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison. A Besançon je sus qu'il avoit écrit k Julie le communiquer sa lettre, sans m'en parler. Je me tins alors ■aflisamment convaincu, et je n'attendis que la réponse, dont j'espé- NHE bien le trouver mécontent, pour avoir avec lui l'éclnircissement fne je méditois.

Hier an soir nous rentrâmes assez tard, et je sus qu'il y avoit un fiquet venu de Subse, dont il ne me parla point en nous séparant. Je lui laissai le temps de l'ouvrir ; je l'entendis de ma chambre murlisant quelques mots : je prêtai l'oreille aLteiilivement. Ab! Julie! disoil-il en phrases interrompues, j'ai voulu vous rendre heureuse.-, je respecte Totre vertu,,, mais je plains votre erreur.., A ces mois et d'autres semblables que je distinguai parfaitement, je fus plus maître de mol ; je pris mon épée sous mion bras; j'ouvris on plutôt j'enfonçai la porte; j'entrai comme un furieux. Non, je ne touillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la nge pour le porter à se battre avec moi sur-le-thamp.

cousine! c'est là surtout que je pus reconnoitre l'empire de

bTéritable sagesse, même sur les hommes les plus sensibles, quand

veulent écouter sa voii. D'abord il ne put rien comprendre à mes

et il les prit pour un tTai délire : mais la traliison dont je

, les desseins secrets que je lui reprochois, cette lettre de

hdie qu'il tenoit encore, et dont je lui parlob sans cesse, lui tirent

Hnnoltre enGu le sujet de ma fureur. 11 sourit, puis il me dit froî-

lonent : Vous avez perdu la raison, et je ne me bats point contre un

lensê. OuiTcz les ïeux, aveugle que vous été», ajoutn-t-il d'un Ion

is doux, est-ce bien moi que vous accusez de vous Ir^diir? Je sentis

ns l'accent de ce discours je ne sais quoi qui n'ètoit pas d'un per-

e : le son de sa voix me remua le cœur ; je n'eus pas jeté les yeux

ries siens que tous mes soupçons se dissipèrent, et je commençai

voir avec dfroi mon extravagance.

n s'aperçut à l'instant de ce changement, il me tendit la mam : Venez, me dit-il; si votre retour n*eût précédé ma justification, je ne vous aurois vu de ma vie, A présent que vous, êtes raisonnable, lisez cette lettre, et connoissez une fois vos amis. Je voulus refuser de la lire; mais Tascendant que tant d'avantages lui donnoient sur moi le lui fit exiger d'un ton d'autorité que, malgré mes ombrages dissipés, mon désir secret n'appuyoit que trop.

Imaginez en quel état je me trouvai après cette lecture, qui m'apprit les bienfaits inouïs de celui que j'osois calomnier avec tant d'indignité. Je me précipitai à ses pieds: et, le cœur chargé d'admiration, de regrets et de honte, je serrois ses genoux de toute ma force sans pouvoir proférer un seul mot. Il reçut mon repentir comme il avoit reçu mes outrages, et n'exigea de moi, pour prix du pardon qu'il daigna m'accorder, que de ne m'opposer jamais au bien qu'il voudroit me faire. Ab ! qu'il fasse désormais ce qu*il lui plaira : son âme sublime est au-dessus de celles des hommes, et il n'est pas plus permis de résister à ses bienfaits qu'à ceux de la Divinité.

Ensuite il me remit les deux lettres qui s'adressoient à moi, lesquelles U n'avoit pas voulu me donner avant d'avoir la sienne, et d'être instruit de la résolution de votre cousine. Je vis, en les lisant, quelle amante et quelle amie le ciel m'a données ; je vis combien il a rassemblé de sentiments et de vertus autour de moi pour rendre mes remords plus amers et ma bassesse plus méprisable. Dites, quelle est donc cette mortelle unique dont le moindre empire est dans sa beauté, et qui, semblable aux puissances éternelles, se fait également adorer et par les biens et par les maux qu'elle fait? liélas ! elle m'a tout ravi, la cruelle, et je l'en aime davantage. Plus elle me rend malheureux, plus je la trouve parfaite. Il semble que tous les tourments qu'elle me cause soient pour elle un nouveau mérite auprès de moi. Le sacriûce qu'elle vient de faire aux sentiments de la nature me désole et m'enchante ; il augmente à mes yeux le prix de celui qu'elle a fait à Tamour. Non, son cœur ne sait rien refuser qui ne fasse valoir ce qu'il accorde.

Et vous, digne et charmante cousine, vous, unique et parfait modèle d'amitié, qu'on citera seule entre toutes les fenunes, et que les cœurs qui ne ressemblent pas au vôtre oseront traiter de chimère; ah ! ne me parlez plus de philosophie : je méprise ce trompeur étalage qui ne consiste qu'en vains discours; ce fantôme qui n'est qu'une ombre, qui nous excite à menacer de loin les passions, et nous laisse conune un faux brave à leur approche. Daignez m

pu nfabandoimer k meségaremenls; daignez rendre vos anciennes bontés à cet infortuné qui ne les mêrile plus, mais qui les désire plus ardemment et en a plus besoin que jamais; daignez me rappeler à moi-même, et que voire douce voix supplée en ce cœur malade i celle de h rvum.

Non, je l'ose espérer, je ne suis point tombé dans un abaissement éternel. le sens ranimer en moi ce feu pur et saint dont j"ai brûlé: t'eianple de tant de vertus ne sera point perdu pour celui qui en fut l'objet, qui les aime, les admire et veut les imiter sans cesse. 0 chère amante dont je dob honorer le choix ! 6 mes amis dont je veux recouvrer l'estime ! mon âme se réveille et reprend dans les vAtres sa force et sa vie- Le chaste amour et l'amitié sublime me rendront le courage qu'un lâche désespoir fut prêt à m'ûier; les purs sentiments de mon cœur me tiendront lieu de sagesse : je serai par vous tout ce que je dois élre, et je vous forcerai d'oublier ma chute, si je puis m'en relever un instant. Je ne sais ni ne veux savoir quel sort te ciel me réserve; quel qu'il puisse être, je veux me rendre digne ie celui dont j'ai joui. Celle immortelle image que je porte en moi me servira d'égide, et rendra mon Ame invulnérable aux coups de la fortune. N'aî-je pas assez vécu pour mon bonheur ? C'est maintenant pour sa gloire que je dois vivre. Ah ! que ne puis-je étonner le monde de mes vertus, afin qu'on pût dire un jour en tes admirant : Pou- Toîl-il moius faire? il fut afmé de Julie !

P. S. Des nœuds abhorrés tlptut-Hre inévitables! Que si:-!Tiinent ces mots? Ils sont dans sa lettre. Claire, je m'attends a tout ; je suis léstgué.prËtâ supporter mon sort, Hais ces mots... jamais, quoiqu'il arrive, je ne partirai d'ici que je n'aie eu l'explication deces mots-là.

n est donc vrai que mon âme n'est pas fermée au plaisir, et qu'un sentiment de joie y peat pénétrer encore! llélas! je croîois depuis ton départ n'être plus sensible qu'à la douleur ; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi, et je n'imaginois pas même des consolations & ton absence. Ta charmante lettre à ma cousine est venue me dësibuser ; je l'ai lue et baisée avec des larmes d'attendrissement : elle a répandu I4 fraîcheur d'une douce rosée sur mon cœur sécbé d'eu-

m LA NOUYELLE HËLOlSE.

nuis et flétri de tristesse; et j*ai senti» par la sérénité qui m'en est restée, que tu n'as pas moins d'ascendant de loin que de près sur les affections de ta Julie.

Mon ami, quel charme pour moi de te voir rqHrendre cette vigueur de sentiments qui convient au courage d'un homme ! Je t'en estimerai davantage, et m'en mépriserai moins de n'avoir pas en tout avili la dignité d'un amour honnête, ni corrompu deux cœurs à la fois. Je le dirai plus, à présent que nous pouvons parler librement de nos affaires ; ce qui aggravoit mon désespoir étoit de voir que le tien nous ôtoit la seule ressource qui pouvoit nous rester dans l'usage de tes talents. Tu connois maintenant le digne ami que le del t'a donné : ce ne seroit pas trop de ta vie entière pour mériter ses' bîeniiûts ; ce ne sera jamais assez pour réparer l'offense qve tu viens de lui faire, et j'espère que tu n'auras plus besoin d'autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse. C'est sous les auspices de cet homme respectable que tu vas entrer dans le monde; c'est à l'appui de son crédit, c'est guidé par son expérience, que tu vas tenter de venger le mérite oublié des rigueurs de la fortune. Fais pour lui oe que tune ferois pas pour toi; tâche au moins d'honorer ses bontés en ne les rendant pas inutiles. Vois quelle riante perspective s'ofire' encore à toi : vois quel succès tu dois espérer dans une carrière où tout concourt à favoriser ton zèle. Le ciel t'a prodigué ses dons; ton heureux naturel, cultivé par ton goût, t'a doué de tous les talents; à moins de vingt-quatre ans, tu joins les grâces de ton âge à la maturité qui dédommage plus tard du progrès des ans:

Frutto senile in su '1 giovenil flore ^.

L'étude n'a point émoussé ta vivacité ni appesanti ta personne : la fade galanterie n'a point rétréci ton esprit ni hébété ta raison. L'ardent amour, en t'inspirant tous les sentiments sublimes dont il est le père, t'a donné cette élévation d'idées et cette justesse de sens* qui en sont inséparables. A sa douce chaleur, j'ai vu ton âme déployer ses brillantes facultés, comme une fleur s'ouvre aux rayons du soleil : tu as à la fois tout ce qui mène à la fortune et tout ce qui la fait mépriser. Il ne te manquoit, pour obtenir les honneurs du monde, que d'y daigner prétendre, et j'espère qu'un objet plus cher à ton cœur te donnera pour eux le zèle dont ils ne sont pas dignes.

* Les firuits de F automne sur la fleur du printemps. *, Justesse de sens inséparable de l'amour I Bonne Julie, elle ne brille pat ici dans le vôtre.

Omon doux ami, tu vas t'éloignerde moi!... ô mon bien-amié, tu Tas fuir ta Julie!... Il le faut; il faut nous séparer si nous voulons nous revoir heureux un jour; et Teffet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir. Puisse une si chère idée t*animer, te consoler durant cette amére et longue séparation ! puisse-t-elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles et dompte la fortune! Hélas! le monde et les afiaires seront pour toi des distractions continuelles, et feront une utile diversion aux peines de Tabseuce. Mais je vais rester abandonnée à moi seule ou livrée aux persécutions, et tout me forcera à te regretter sans cesse : heureuse au moins si de vaines alarmes n*aggravoient mes tourments réels, et si, avec mes propres maux, je ne soitois encore en moi tous ceux auxquels tu vas t'es* . poser!

Je frémis en songeant aux dangers de mille espèces que vont courir ta vie et tes mœurs. Je prends en toi toute la confiance qu'un homme peut inspirer; mais puisque le sort nous sépare, ah! mon ami, pourquoi n*es-tu qu'un homme? Que de conseils te seroient nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas Rengager ! Ce n'est pas à moi, jeune, sans expérience, et qui ai moins d'étude et de réflexion que toi, qu'il appartient de te donner là-dessus des avis; c'est un soin que je laisse à mylord Edouard. Je me borne à te recommander deux choses, parce qu'dles tiennent plus au sentiment qu'à l'expérience, et que, si je connois peu le monde, je crois bien connoîtreton cœur : n'abandomie jamais la vertu, et n'oublie jamais ta Julie.

Je ne te rappellerai point tous ces arguments subtils que tu m'as toi-même appris à mépriser, qui remplissent tant de livres, et n'ont jamais fait un honnête homme. Ah ! ces tristes raisonneurs ! quels doux ravissements leurs cœurs n'ont jamais sentis ni donnés ! Laisse, mon ami, ces vains moralistes et rentre au fond de ton âme : c'est là que tu retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l'amour des subUmes vertus ; c'est là que tu verras ce simulacre étemel du vrai beau dont la contemplation nous anime d'un saint enthousiasme, et que nos passions souillent sans cesse sanspouvoir jamaisirefTacer ^ ! Souviens-toi des larmes délicieuses quicouloient ùe nos yeux, des palpitations qui sufToquoient nos cœurs agités, des transports qui nous élevoient au-dessus de nousHOoèmes, au rédt de ces vies héroïques qui rendent le vice inexcusable et

Là véritable philosophie des amants est ceUe de Platon ; durant le charme jle B*eB ont jamais d'autre. Un homma ému ne Dent Quitter ce pld\o&o^Q\ '«i:^ lidaur firoid ne peut le souffrir,

174 LÀ NOUVELLE HÊLOlSE.

font rhonneur de Thumanité. Veux-tu savoir laquelle est Traiment désirable, de la fortune ou de la vertu? Songe à celle quer le cœur préfère quand son choix est impartial ; songe où l'intérêt nous porte en lisant l'histoire. T'avisas-tu jamais de désirer les trésors de Grésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisirs d'Héliogabale? Pourquoi, s'ils étoient heureux, tes désirs ne te mettoient-ils pas à leur place? C'est qu'ils ne Tétoient point, et tu le sentois bien ; c'est qu'ils étoient vils et méprisables, éL qu'un m^ chant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplois^ tu donc avec le plus de plaisir? des quels adorois-tu les exemples! auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point ! c'étoit l'Athénien buvant la ciguë, c'étoit Brutus mourant pour son pays, c'étoit Régulus au milieu des tourments, c'étoit Caton déchirant ses entrailles, c'étoient tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie, et tu sentois au fond de ton cœur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparents. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul , il est celui de tous les hommes, et souvent mèm^ en dépit d'eux. Ce divin modèle que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons ; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler; et si le plus méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même, il voudroit être un homme de bien.

Pnrdonne-moi ces transports, mon aimable ami ; tu sais qu'ils me viennent de toi, et c'est à l'amour dont je les tiens à te les rendre. Je ne veux point l'enseigner ici les propres maximes, mais t'en faire un moment rapplication pour voir ce qu'elles ont à ton usage - car voici le temps de pratiquer tes propres leçons et de montrer conunent on exécute ce que tu sais dire. S'il n'est pas question d'être un Caton ou un Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, être intégre et courageux, tenir sa foi. même aux dépens de sa vie. Les vertus privées sont souvent d autant plus sublimes qu'elles n'aspirent point àl'approbation d'autrui, mais seulement au bon témoignage de soi-même ; et la conscience du juste lui tient lieu des louanges de Tuni vers. Tu sentiras donc que la grandeur de Thonune appartient à tous les états, et que nul ne peut être heureux s'il ne jouit de sa propre estime; car si la véritable jouissance de l'âme est dans la contemplation du beau, comment le méchant peut-il l'aimer dans autrui sans être forcé de se haïr lui-même?

Je ne crains pas que les sens et les plaisirs grossiers te corrompent; ^% sont des pièges peu dangereux pour un cœur sensibley et il lai

SGCOA'DE PARTIB. ]7S

' m faut de plus délicats : mais je crains les maximes et les lei^ns du inonde ; je crains cette firce terrible que doit aToir l'cTcempie universel et continuel du vice ; je crains les fophismes adroits dont il e c«lore ; je crains enfin que toa cœur même ne l'en impose, el ne le rende moiiia difficile sur les moyens d'acquérir une considération que lu sauroia dédaigner si notre nnion n'en pouvoit être le fruit.

Je l'avertis, mon ami, de ces dangers; ta sagesse fera le reste :car c'est beaucoup pour s'en garantir que d'avoir su les prévoir. Je n'ajouterai qu'une réflexiou, qui l'emporte, à mon avis, sur la Fausse î, sur les Hères erreurs des insensés, el qui doit sullire pour diriger au bien la vie de l'homme sage; c'est que la source du bonheur n'est tout entière ni dans l'objet désiré ni dans le cœur qui le possède, mais dans le rapport de l'un et de l'autre; et que, comme lous les objets de nos désirs ne sont pas propres a produire l:i féiicilé, lous les étals du cœur ne sonl pas propres à la sentir, Si l'ârae la plus pure ne suDit pas seule à son propre bouheur, il est plus sûr oicore que toutes les délices de la terre ne sauraient faire celui d'un ' cœur dépravé; car il y a des deux calés une pré)iaration nécessaire, nn certain concours dont résuite ce précieux sentiment reclierclié de tout être sensible et toujours ignoré du faux sage, qui s'arrête au plaisir du moment faute de connoitre un bonheur durable. Que serviroil donc d'acquérir un de ces avantages aui dépens de l'autre, de gngner I au debors pour perdre encore plus au dedans, et de se procurer les mojens d'être heureux en perdant l'art de les employer 7 Ne vaul-il pas mieux encore, si l'on ne peut avoir qu'un des deux, sacrilier celui que le sort peut nous rendre à celui qu'on ne recouvre point quand on l'a perdu? Qui le doit mieux savoir que moi, qui n'ai fait qu'empoisonner les douceurs de ma vie en pensant y nteltre le comble? Laisse donc dire les méchants qui montrent leur fortune el tachent Ifur cœur ; et sois sûr que s'il est un seul exemple du bon~ beur sur la terre, il se trouve dans un homme de bien. Tu reçus du del cet heureux penchant à tout ce qui esl bon et honnête : n'écoule que tes propres désirs, ne suis que les inclinations naturelles; songe surtout à nos premières amours : lanl que ces moments purs et délicieux reviendront à ta mémoire, il n'est pas possible que lu cesses d'aimo* ce qui te les rendit si doux, que le charme du beau moral s'etTace dans ton Ame, ni que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des moyens indignes de toi. Comment jouir d'un bien diml on auroit perdu le goilt? Kon, pour pouvoir posséder ce qu'on aime, il faut garder le même cœur qui l'a aimé.

170 LA IfODVELLE HtLOiSB.

Me voici à mon second point ; car, comme tu vois, je n*ai pas oublié mon métier. Mon ami, Ton peut sans amour avoir les sentiments sublimes d'une âme forte : mais un amour tel que le nôtre Tanime et la soutient tant qu*il brûle; sitôt qu'il s'éteint, elle tombe en langueur, et un cœur usé n'est plus propre à rien. Dis4noi, que serionsnous si nous n'aimions plus? Eh! ne vaudroit-il pas mieux cesser d'être que d'exister sans rien sentir? et pourroi»-tu te résoudre à traîner sur la terre l'insipide vie d'un homme ordinaire, après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une âme humaine? Tu vas habiter de grandes villes, où ta figure et ton âge, encore plus que ton mérite, tendront mille embûches à ta fidélité; l'insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse, et te plaira sans t'abuser : tu ne chercheras point l'amour, mais les plaisirs ; tu les goûteras séparés de lui, et ne les pourras reconnoitre. Je ne sais si tu retrouveras ailleurs le cœur de ta Julie; mais je te défie de jamais retrouver auprès d'une autre ce que tu sentis auprès d*eUe. L^épuisement de ton âme t'annoncera le sort que je Tai prédit; la tristesse et Tennui t'accableront au sein des amusements frivoles ; le souvenir de nos premières amours te poursuivra malgré toi ; mon image, cent ibis plus belle que je ne fus jamais, viendra tout à coup te sur^ prendre. Â l'instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs, et mille regrets amers naîtront dans ton cœur. Mon bien-aimé, mon doux ami, ah! si jamais tu m'oublies... hélas! je ne ferai qu'en mourir; mais toi tu vivras vil et malheureux, et je mourrai trop vengée.

Ne l'oublie donc jamais cette Julie qui fut à toi, et dont le cœur ne sera point à d'autres. Je ne puis rien te dire de plus, dans la dépendance où le ciel m'a placée. Mais après t'avoir recommandé la fidéUté, il est juste de te laisser de la mienne le seul gzgb qui soit en mon pouvoir. J'ai consulté, non mes devoirs, mon esprit égaré ne les connoît plus, mais mon cœur, dernière règle de qui n*en sauroit plus suivre; et voici le résultat de ses inspirations. Je ne t'épouserai jamais sans le consentement de mon père, mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement: je Ven donne ma parole; elle me sera sacrée, quoi qu'il arrive, et il n'y a point de force humaine qui puisse m^y faire manquer. Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence. Va, mon aimable ami, chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le couronner. Ma destinée est dans tes mains autant qu'il a dépendu de moi de l'y mettre, et jamais elle ne changera que de ton aveik

SECORbB PAitTIE.

0 qutJ ftatnma dî gloriu, d'oiiore, Sunrer senlo per tulle le \ene, ilma grande, partandoeon te>l

Julie, laisse-moi respirer; lu Tais bouillonner mon sang, tu me Tais tressaillir, lu me fais palpiter; ta teltre brûle comme ton uœurdu ,Mint amour de la vertu, et lu portes au fond du mien son ardeur céleste. Hais pourquoi tant d'eilior ta lions où il ne falloit que des ,ardres? Crois que si je m'ouLlie au point d'avoir besoin de raisons Jour bien faire, au moins c« u'esl pas de ta part; la seule Tolonté suret. Ipiores-tu que je serai toujours ce qu'il te plaira, et que e Terois le mal même aTant de pouvoir te désobéir? Oui , j'aurois brûlé ■ Capitole si lu nie l'avois commandé, parce que je t'aime plus que nuttis choses. Hais sais-lu bien pourquoi je t'îime ainsi? Ah! ^Ue Incomparable 1 c'est parce que lu ne peut rien vouloir que d'Iion- ^le, et que l'aoïoiir de la vertu rend plus invincible celui que j'ai ^our tes diarmes.

Je pars, encouragé par l'engagemenl que tu viens de prendre, H dont tu pouvois l'épargner le détour ; car promettre de n'être personne sans mon consentement, n'est-ce pas promettre de n'ètia moi? Pour moi, je le dis plus librement, et je t'en donne aupird'hui ma foi d'homme de bien, qui ne sera point violée. J'iiore dans la carrière où je vais m'essayer pour Le complaire, à quoi ri la fortune m'appelle; mais jamais les nœuds de l'amour ni de lymeii ne m'unironl à d'autres qu'ï Julie d'Ëlange; je ne vis, je l'eïisle que pour elle, et mourrai libre ou son époux. Adieu; l'heure Iresse, el' je pars à Tinslant,

478 LA NOUVELLE HfcLOiSB.

LETTRE XIU.

DB SAINT-PREUX ▲ JULIE

Tarrivai hier au soir à Paris, et celui qui ne pouvoit yivre sépara de toi par deux rues en est maintenant à plus de cent lieues. 0 Julie! plains-moi, plains ton malheureux ami. Quand mon sang en longs ruisseaux auroit tracé cette route immense, elle m'eût paru moms longue, et je n'aurois pas senti défaillir mon âme arec plus de langueur. Ah ! si du moins je connoissois le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l'espace qui nous sépare, je compenserois Téloignement des lieux par le progrès du temps, je compterois dans chaque jour ôté de ma vie les pas qui m'auroient rapproché de toi. Mais cette carrière de douleurs est couverte des ténèbres de Favenir; le terme qui doit la borner se dérobe à mes foibles yeux. 0 doute ! ô supplice! Mon cœur inquiet te cherche et ne trouve rien. Le soleil se lève, et ne me rend plus l'espoir de te voir; il se couche, et je ne t'ai point vue ; mes jours, vides de plaisir et de joie, s'écoulent dans une longue nuit. J'ai beau vouloir ranimer en moi Tespérance éteinte, elle ne m'offre qu'une ressource incertaine et des consolations suspectes. Chère et tendre amie de mon cœur, hélas ! à quels maux faut-il m'attendre, s'ils doivent égaler mon bonheur passé !

Que cette tristesse net'alarme pas, je t'en conjure ; elle est TelTet passager de la solitude et des réflexions du voyage. Ne crains point le retour de mes premières foiblesses : mon cœur est dans ta main, ma lulie; et, puisque tu le soutiens, il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta dernière lettre est que je me trouve à présent porté par une double force : et, quand l'amour aurait anéanti la mienne, je ne laisserois pas d'y gagner encore; car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que je n'aurais pu me soutenir moi-même. Je suis convaincu qu'il n'est pas bon que Thomme soit seul. Les âmes humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix ; et la force unie des amis, comme celle des lames d'un aimant artificiel, est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulières. Divine amitié! c'est là ton triomphe. Mais qu'est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l'énergie de l'amitié des liens cent fois plus sacrés? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne pren- ~ 't les transports de Tamour 9**"^ pour une fièvre des sens, pour un

SECOMDE PiBTlE. 179

désir de la oature avilie? Qu'Us vit'nnent, qu'ils obsei'vent, qu'ils [entent ce qui se passe au fond de mon cceur; qu'ils voient un amaiil malheureux éloigné de ce qu'il aime, incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicilê perdue, mais pourtant animé de ces feux immortels qu'il prit dans tes yeux et qu'ont nourris tes senliraents sublimes : prêt a braver la fortune, à souffrir ses revers, à se voir même priïé de loi, et à faire des vertus que lu lui a inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s'effacera Jamais de son âme. Julie, eh! qu'aurois-je été sans loi? La froide raison m'eût éclairé peul-êlre; tiède admirateur du bien, je Vaurois du moins aimé dans autrui. Je ferai plus, je saurai le pratiquer avec télé; et, pénétré de les sages leçons, je ferai dire un jour â ceux qui nous auront connus : 0 quels hommes dous serions tous, si le monde étoit plein de Julies et de cœurs qui les sussent aimec I

En méditant en route sur ta dernière lettre, j'ai résolu de rassembler en un recueil toutes celles que tu m'as écrites, maintenant que je ne puis plus recevoir tes avis de bouche. Quoiqu'il n'y en ait pas une que je ne sache par cceur, et bien par cœur, lu peux m'en croire, j'aime pourtant è les relire sans cesse, ne fût-ce que pour revoir les traits de celte main chérie qiû seule peut faire mon bonlienr. Hais insensiblement le papier s'use, et, avant qu'elles soient dédûrées, je veux les copier toutes dans un livre blanc que je viens de dioisir exprés pour cela. Il est assex gros; mais je songe â l'avenir, et j'espère ne pas mourir assez jeune pour me borner à ce Tolume. Je destine les soirées i cette occupation charmante, et j'avancerai leiiteraenl pour la prolonger. Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours; il sera mon manuel dans le monde où je vais entrer : il sera pour moi le contre-poison des maximes qu'on y resyire ; il me consolera dans mes maux ; il préviendra ou corrigera mes fautes; il m'instruira durant ma jeunesse; il m'édifiera dans tous les temps , et ce seront, à mon avis, les premières lettres d'amour dont ou aura tiré cet usage.

Quant a la dernière que j'ai présentement sous les yeux, toute belle qu'elle me paroit, j'y trouve pourtant un article k retrancher. Jugement déjà fort étrange : mais ce qui doit l'être encore plus, c'est que cet article est précisément celui qui te regarde, et je le reproche d'avoir même songé à l'écrire. Que me parles-tu de lidélllé, de conalanc<^7 Autrefois lu counoissois mieux mon amour et ton pouvoir. Ab! Julie, inapires-lu dea sentiments périssables? et quand je ne l'auroit rien promis, pourroia-je cesser jamais d'être â toU Non, uon;

180 LA NOUVELLE HÉLOlSE.

c'est du premier regard de tes yeux, du premier mot de ta boudie, du premier transport de mon cœur, que s*alluma dans lui cette flamme étemelle que rien ne peut plus éteindre. Ne t'eussé-je vue que ce premier instant, c'en étoit déjà fait, il étoit trop tard pour pouvoir jamais foublier. Et je t'oublierois maintenant ! maintenant qu'enivré de mon bonheur passé son seul souvenir suffît pour me le rendre encore! maintenant qu'oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu'en eux! maintenant, que ma première âme est disparue, et que je suis animé de celle que tu m'as donnée ! maintenant, ô Julie, que je me dépite contre moi de t^exprim^ si mal tout ce que je sens ! Ah! que toutes les beautés de l'univers tentent de me séduire, en est-il d'autres que la tienne à mes yeux? Que tout conspire à l'arracher de mon cœur; qu'on le perce, qu'on le déchire qu'on brise ce fidèle miroir de Julie, sa pure image ne cessera de v briller jusque dans le dernier fragment; rien n'est capable de l'y détruire. Non, la suprême puissance elle-même ne sauroit aller jusque-là ; elle peut anéantir mon âme, mais non pas faire qu^elle existe et cesse de t'adorer.

Mylord Edouard s'est chargé de te rendre compte à son passage de > ce qui me regarde et de ses projets en ma faveur : mais je crains qu'il ne s'acquitte mal de cette promesse par rapport à ses arrangements présents. Apprends qu'il ose abuser du droit que loi donnent sur moi ses bienfaits, pour les étendre au delà même de la bienséance. Je me vois, par une pension qu'il n^a pas tenu à lui de rt^ndre irrévocable, en état de faire une figure fort au-dessus de ma naissance; et c'est peut-être ce que je serai forcé de faire à Londres pour suivre ses vues. Pour ici, où nulle affaire ne m^attache, je continuerai de vivre à ma manière, et ne serai point tenté d'employer en vaines dépenses l'excédant de mon entretien. Tu me Tas appris, ma Julie, les premiers besoins, ou du moins les plus sensibles, sont ceux d'un cœur bienfaisant ; et tant que quelqu'un manque du nécessaire, quel honnête homme a du superflu?

LETTRE XIV

DB SAINT-PREUX A IULIB

' *• J^entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m'offre qu'une solitude affreuse où régne un morne si y

* Sans prévenir le jugement du lecteur et celui de JuUe sur ces reUtioiis, je Cl ois pouvoir dire que li 'avois à les faire, et que je ne les fisse pas meiUetures

SECONDE PMI ne. 1SI

Vmi âme à la presse cherche k s'y rùfiaiidre, et se Irouve pai'-

out resserrée. Je ne suis jamais moins seul que quand je suis ^eul.

lisoitun ancien :nioJ, je ne suis seul qiie dans la foule, où je Depuis

ï aulres Mon cœur voiiilroit parler, il sent qu'il

t poinl écouté; il voudroit répondre, on ne lui dit rien qui puisse

Dr jusqu'à lui. Je n'entends point la langue du pays, et personne ici

' tend la mienne.

1 pas qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil, d'amitiés, de

renances. el que mille soins onjcieui n'y scmblenl voler au-de-

c'est précisément de quoi je me plains. Le moyen

e aussitôt l'ami de quelqu'an qu'on n'a jamais vu? L'bonnële in-

^ët de l'Ijuntanité, l'épancliemcnt simple et touchant d'une âme

'ancbe, ont un langage bien différent des fausses dé inonsl rations

e la politesse et des dehors trompeurs que l'usage du monde eiige.

ai grand'peur que celui qui, dés la première vue, me traite comme

Il ami de vingt ans, ne me traitât, au bout de vingt ans, comme un în-

iDnu, si j'avois quelque impartant service à lui demander; et quand

t vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre â tant de

;ns, je présumerois volontiers qu'ils n'en prennent à personne.

Il y 3 pourtant de la réalité ^ tout cela; cirle François est natu-

dlement bon, ouvert, hospitalier, bienfaisant : mais il y aaussi mille

nières de parier qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mille offres

^rentes qui ne sont faites que pour être refusées, mille espèces de

s que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je n'entendis ja-

t tant dire : Comptez stu" moi dans l'occasion, disposez de mon

., de ma bourse, de ma maison, de mon équipage. Si tout cela

^sîncèn; et pris au mot, il n'y auroit pasde peuple moins attadié

propriété ; la communauté dra biens seroit ici presque établie :

s ritbe offrant sans cesse, et le plus pau^Te acceptant toujours,

e tnettroit naturellement de niveau, et Sparte même eiilcudes

jes moins égaux qu'ils ne seraient à Paris. Au lieu de cela, c'est

,-£lre la \-ille du monde où les fortunes sont le plus inégales, et

(C. le BUi di* qu'un jeune Ijomine (te vingl-quatre ans entrant ciors Le B ne doïl jai le roir comme le vail un IWmniR ite cinquante, 1 qui i'eipi- .iD'a quA tropippriil le connollre. Je me dbincore que, uns y avoir Tiit rtgraiu] rAlc, je ne suispoiirUnt plus dans le cas d'enpnuvoïr parler arec rttalilé. Laitaons donc ces lettres eoinnic elles (ont : que les lieui com- D*èt rcHent, que Icb obscmationa triviales restent ; c'est un petit mal qua ;BUUil Importe 1 l'ami <le la v ériU que, juiqu't la Un de sa vie, tM ■a» teiiillenl point k> Écrlii,

niai

fe!» LA 90UTELLB DÈLOlSE.

v^ù rvgnent à la fois h plus somptueuse q>ulence et la plus déplOTaUe uii>^iv. D rreii faut pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d^autrui, et cette facile tendresse de cceur qui contracte ai un moment des amitiés étemelles.

Au lieu de tous ces sentiments suspects et de cette confiance trompeuse, veux-jc cliercher des lumières et de Tinstruction? c^en estid Taimable source; et Ton est d'abord enchanté du savoir et de la raison qu'on trouve dans les entretiens, non-seulement des savants et des gens de lettres, mais des hommes de tous les états» et même des femmes : le tonde la conversation y est coulant et naturel ; il n'est ïâ pesant ni frivole; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes : on y raisonne sans argumen* ter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art Tesprit et la raison, les maximes et les saillies, la satire aiguë, Tadroite flatterie, et la morale austère. On y parle de tout pour que diacun ait quelque chose à dire; on n^approfondit point les questions de peur d'ennuyer, on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité; la précision mène à Télégance; chacun dit son avis et Pappuie en peu de mots ; nul n'attaque avec chaleur celui d'aulrui, nul ne défend opiniâtrement le sien ; on discute pour s'éclairer, on s'arrête avant la dispute, chacun s'instruit, chacun s^amuse; tous s'en vont contents, et le sage même peut rapporter de ces entretiens des svgets dignes d'être médités en silence.

Mais au fond, que penses-tu qu'on apprenne dans ces conversations si charmantes? à juger sainement des choses du monde? à biai us^ de la société? à connoitre au moins les gens avec qui l'on vit? Rien de tout cela, ma Juhe ; on y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de h vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à l'erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour. Il n'est point nécessaire de connoitre le caractère des gens, maîf seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu'ils diront de chaque chose. Quand un homme parle, c'est pour ainsi dire son habit et non pas lui qui a un sentiment ; et il en changera sans façon tout aussi souvent que d'état. Donnez-lui tour à tour une longue perruque» un habit d'ordonnance, et une croix pectorale, vous Tentendrei sne-. cessivement prêcher avec le même zèle les lois, le despotisme et finquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour b

SECONDE FAltTIE.

Adâtoe, xme autre pour Véiée, Chncune prouve très-bien que Ira ieiti autres sont mauvaises, rons^ence facile à lirer pourlesirois*. Ainsi nu) ne dit jamais ce qu'il pense, mais ce qu'il lui convient de laîre penser à autiui : et le zAle apparent de fa vérité n'est jamais en euique le masque de l'inlérèl.

Vous cToirie» que les gens isolés qui vivent dans rindépt'ndance ont au moins un esprit à eux . point du tout; autres in;icliines qui ne peniSiEnt point, et qu'on Tait penser par ressorts. On n'a qu'à s'informer leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu'ils 'Ht, des auteurs qu'ils connoissent; là-dessus on peut d'avance iblïr leur, senti ment futur sur un livre prêt a paroîlre et qu'ils n'ont lint lu ; sur une pièce prête à jouer et qu'ils n'ont point vue, sur tel auteur qu'ils ne c-onnoissent point, sur lel ou tel système int ils n'ont aucune idée; et comme la pendule ne se monte ordiliaireiuent que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s'en vont, cliaque soir, apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.

H y a ainsi un petit nombre d'hommes et de femmes qui pensent tous les autres, et pour lesquels tous les autres parlent et issent; et comtne chacun songe à son intérêt, personne au bien et que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre un choc perpétuel de brigues et de cabales, un llux et reflux préjugés, d'opinions contraires, où les plus échauftés, animés par autres, ne savent presque jamais de quoi il est question. Ch»que co- ., ses jugements, ses principes, qui ne sont point lis ailleiu^. L'honnèle homme d'une maison est un lïipon dans la 'naiscm voisine: lebon, lem»uvais, leheau.lehid, la vérité, la vertu, Vont qii'uue existence locale et circonscrite. Quiconque aime à se .ijpandre et fréquente plusieurs sociétés doit être plus Dexible qu'AI- ^iÛade, changer de principes comme d'assemblées, modiQer son csjrit pour ainsi dire à chaque pas, et mesurer ses maximes à h Itbe : il faut qu'à chaque visite il quille en entrant son ûme, s'il en 1 une; qu'ÏJ en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme

' On doit pauer i

iinent i un Suiiie qui voit son pays fort bien $ ' ' nsy soil (labtie. Quoi! Ittatpei 'S d^tensdUTsâ l'État r mais tout iciin par métier. Les rni'met homi ni Dincicrs un csinp, maiji&tnils

184 LA NOUVELLE HBLOISE.

un laquais prend un habit de livrée ; qu^il la pose de même en sortaM et reprenne, s'il veut, la sienne jusqu'à nouvel échange.

11 y a plus ; c'est que chacun se met sans cesse en conlradictioa avec lui-même, sans qu'on s'avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation et d'autres pour la pralique; leur opposition ne scandalise personne, et l'on est convenu qu^ils ne se ressembleroient point entre eux : on n'exige pas même d'un auteur, surtout d*un moraliste, qu'il parle comme ses livres, ni qu'il agisse comme il parle; ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu'il n'est point obligé de concilier. En un mot, tout est absurde, et rien ne choque, parce qu'on y est accoutumé ; et il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En effet, quoique tous prêchent avec zèle les maximes de leur profession, tous se piquent d'avoir le ton d'un autre. Le robin prend l'air cavalier; le financier fait le seigneur; l'évêque a le propos galant ; l'homme de cour parle depliilosophie ; l'homme d'État de bel esprit : il n'y a pas jusqu'au simple artisan qui, ne pouvant prendre un autre ton que le sien, se met en noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais. Les militaires seuls, dédaignant tous les autres états, gardent sans façon le ton du leur, et sont insupportables de bonne foi. Ce n'est pas que M. de Murait n'eût raison quand il donnoit la préférence à leur société ; mais ce qui étoit vrai de son temps ne l'est plus aujourd'hui. Le progrès de la littérature a changé en mieux le ton général ; les militaires seuls n'en ont point voulu changer ; et le leur, qui étoit le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire*.

Ainsi les hommes à qui l'on parle ne sont point ceux avec qui l'on converse ; leurs sentiments ne partent point de leur cœur, leurs lumières ne sont point dans leur esprit, leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n'aperçoit d'eux que leur figure, et l'on est | dans une assemblée à peu prés comme devant un tableau mouvant où le spectateur paisible est le seul être mû par lui-môme.

Telle est l'idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j'ai vue à Paris ; celte idée est peut-être plus relative à ma situation particulière qu'au véritable étit des choses, et se réformera sans

* Ce jugement, vrai ou faux, ne peut s'entendre que des subalternes, et de ceux qui ne vivent pas à Paris ; car tout ce qu'il y a d'iUustre dans le royaume eiit au service, et la cour même est toute militaire. Mais il y a une grande dif' férence, pour les manières que l'on contracte, entre faire campagne en letfl» 1^ de guerre, et passer sa vie dans des garnisons.

SECONDE PARTIE. ISS

m^de nouTdles lumières. D'ailleurs je ne fréquente que les

sociélês où les amis de mylord Edouard m''ont iiilroduit, et je suis convaincu qu'il faut descendre dans d'autres élats pour connoilre les ïérilables mœurs d'un pays ; car celles dre riclics sont presque piirloul les mêmes- Je lAcherai de m'éclairdr mieux dans la suile. Eu atteu' dant, juge si j'ai raison d'appeler celle foule un désert, et de m'effrayer d'une solitude où je no trouve qu'une vaine apparence de sentiments el de vdrité, qui change â clinque insUint et se détruit elle-même, où je n'aperçois quelarvcs et fantûmes qui frappent l'œil un moment et dispnroisscnt aussitôt qu'on les veut saisir. Jusques ici j'ai tu beaucoup de masques, quand veirai-je des visages hommes?

lETTlIE IV.

Ouï. mon ami, nous serons unis malgré notre èloignement; nous Icrons heureux en dépil du sort. C'est l'union des cœurs qui fait leur ' Kable félicité ; leur attraction ne connoit point la loi des dislances, t les nôtres se toucheroient aui deux bouts du monde. Je trouve ~ mroe toi que les amants ont mille moyens d'adoucir le sentiment de bsence et de se rapprocher en un moment : quelquefois même on voit plus souveot encore que quand on se voyoit tons les jours ; car ôtqu'uu des deux est seul, à l'instant lous deux sont ensemble. Si goûtes co plaisir tous les soirs, je le goûte cent foi.s le jour ; je vis «ssolilaire, je suis environnée de tes vestiges, el je ne saurois fixer 1 jeui sur les objels qui m'entourent sans te voir tout autour de

Qui canlo dolcemi^nte, e qui s'ossise; Qui si rivolse. e qui riicnneil pusso; Oui co'begli occhi uii tnillae il core; Oui disse una parois, et qui soixise *.

Mais loi. sais-tu t'arrêlerî ces situations paisibles? sa ip-lu goûter t amour tranquille et tendre qui parle au cœur sans émouoirles Ht? elles regrets sont-ils aujourd'hui plus sages que tes désirs ne

trêboil, et là il l'arrSUi ; ici, d'un regard Icndre il me perja le cœur ; ici U

idih

18(i LA NOUVEILE HÉLOiSB.

l^étoient autrefois? Le Ion de ta premièiB lettre me fait trembler. Je redoute ces emportements trompeurs, d^autant plus dangereux qae rimagiiialion qui les excite n'a point de bornes, et je crains que tu n'outrages (a Julie à force de faimer. Âh! tu ne sens pas, non, ton cceuT peu délicat ne sent pas combien Tamour s'offensa d'un vain hommage ; tu ne songes ni que (a vie est à moi, ni qu'on court souvent à la mort en croyant servir la nature. Homme sensuel, ne sauras-tu jamais aimer? Rappelle-toi, rappelle-loi ce sentiment si calme et si doux que lu connus une fois et que tu décrivis d'un ton si touchant et si tendre. S'il est le plus délicieux qu'ait jamais savouré l'amour heureux, il est le seul permis aux amants séparés ; et, quand on Ta pu goûter un moment, on n'en doit plus regretter d'autre. Je me souviens des réflexions que nous faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs n'auroient que de n'être pas partagés, c'en seroit assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d'une imagination trop active, elle ne leur conviendra pas moins. Malheurenif ' de quoi jouis-tu quand lu es seul à jouir? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. 0 amour! les tiennes sont vives ; c'est l'union des âmes qai les anime, el le plaisir qu'on donne à ce qu'on aime fait valoir celui qu'il nous rend.

Dis-moi, je te prie, mon cher ami, en quelle langue ou plutôt en quel jargon est la relation de la dernière lettre? Ne seroit-ce point là par hasard du bel esprit ? Si tu as dessein de t'en servir souvent avec moi, tu devrois bien m'en envoyer le dictionnaire. Qu'est-ce, je te prie, que le sentiment de Thabit d'un homme? qu'une âme qu'on prend comme un habit de livrée? que des maximes qu'il faut mesurer à la toise? Que veux-tu qu'une pauvre Suissesse entende à ces sublimes figures? Au lieu de prendre comme les autres des âmes aux couleurs des maisons, ne voudrois-lu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays? Prends garde, mon bon ami, j'ai peur qu'elle n'aille pas bien sur ce fond-là. A ton avis les traslati du cavalier Marin, dont tu t'es si souvent moqué, approchèrent-ils jamais de ces métaphores? et si l'on peut faire opiner Thabild'un homme dans une lettre, pourquoi ne ferait-on pas suer le feu * dans un sonnet ?

Observer en trois semaines toutes les sociétés d'une grande ville, assigner le caractère des propos qu'on y lient, y distinguer exacte-

Sutade, o fochi, a préparer metalli.

(Vers d'ua sonnet du cavalier Marin^

riieot le yrai du faux, le réel de Tapparent, et ce qu*on y dit de ce qa'on y pense, voilà ce qu^on accuse les François de faire quelquefois chei les autres peuples, mais ce qu'un étranger ne doit point faire chez eux ; car ils valent bien la peine d'être étudiés posément. Je n'approuve pas non plus qu'on dise du mal du pays où Ton vit et où Ton est bien traité ; j'aimerois mieux qu'on se laissât tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôles. Enfm, je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d'esprit : je crains toujours que, sans y songer, il ne sacrifie la vérité des choses à l'éclat des pensées, et ne fasse jouer sa phrase aux dépens de la justice.

Tu ne l'ignores pas, mon ami, Tesprit, dit notre Murait, est la manie des François : je te trouve du penchant à la même manie, avec cette différence qu'elle a chez eux de la grâce, et que de tous les peuples du monde c'est à nous qu*elle sied le moins. Il y a de la recherche et du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne parle point de ce tour vif et de ces expressions animées qu'inspire la force du sentiment ; je parle de cette gentillesse de style qui, n'étant point naturelle, ne vient d'elle-même à personne, et marque la prétention de^ui qui s'en sert. Eh Dieu ! des prétentions avec ce qu'on aime ! n'est-ce pas plutôt dans l'objet aimé qu'on les doit placer? et n'est-on pas glorieux i'oi-méme de tout le mérite qu'il a de plus que nous? Non, si l'on anime les conversations indifférentes de quelques saillies qui passen comme des traits, ce n'est point entre deux amants que ce langage est de saison ; et le jargon fleuri de la galanterie est beaucoup plus éloigné du sentiment que le ton le plus simple qu'on puisse prendre. J'en appelle à toi-même. L'esprit eut-il jamais le temps de se montrer dans nos tête^-tête? et si le charme d'un entretien passionné l'écarté et l'empêche de paroître, comment des lettres, que Tabsence remplit toujours d'un peu d'amertume, et où le cœur parle avec plus d'attendrissement, le pourroient-elles supporter? Quoique toute grande passion soit sérieuse, et que l'excessive joie elle-même arrache des pleurs plutôt que des ris, je ne veux pas pour cela que l'amour soit toujours triste ; mais je veux que sa gaieté soit simple, sans ornement, sans art, nue comme lui ; en un mot, qu'elle brille de ses propres grâces, et non de la parure du bel esprit.

L'inséparable, dans la chambre de laquelle je t'écris cette lettre, prétend que j'élois, en la commençant, dans cet état d'enjouement «^e Tamour inspire ou tolère; mais je ne sais ce qu'il est devenu. A mesure que j'avançois, une certaine langueiurs'emparoitde mon âme, et me laissoit à peine la force de t'écrire les injures que la mauvaÂ^

188 LA NOUVELLE HÉLOlSE.

a voulu t'adresser; car il est bon de favertir que la critique de ta critique est bien plus de sa façon que de la mienne; elle m'en a dicté surtout le premier^icle en riant comme une folle, et sans me permettre d'y rien changer. Elle dit que c'est pour t'apprendra à manquer de respect au Marini, qu'elle protège «ï que tu plaisantes.

Biais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne humeur? C'est son prochain mariage. Le contrat fut passé hier au soir, et le jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour fut gai, c'est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fille si boufTonnement amoureuse. Ce bon M. d'Orbe, à qui de son côté la tête en tourne, est enchanté d'un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n'étois autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie, et prend pour un chefd'œuvre de l'amour l'art d'égayer sa maitresse. l*our elle, on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance, lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave* et faire un peu mieux les honneurs de l'état qu'elle étoit prête à quitter; elle traite tout cela de cottes simagrées; elle soutient en face à M. d'Orbe que le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeuf du monde, et qu'on ne sauroit aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges, et je parie bien que les pleurs de la nuit payent les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l'amitié ; elle va commencer une manière de vivre différente de celle qui lui fut chère ; elle étoit contente et tranquille, elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose; et, quoi qu'elle en dise, comme urfe eau pure et calme commence à se troubler aux approches de l'orage, son cœur timide et chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.

0 mon ami, qu'ils sont heureux 1 Ils s'aiment; ils vont s'épouser; ils jouiront de leur amoiu* sans obstacles, sans craintes, sans remords, Adieu, adieu ; je n'en puis dire davantage.

P. S, Nous n'avons vu mylord Edouard qu'un moment, tant il étoit pressé de continuer sa route. Le cœur plein de ce que nous lui devons, je voulois lui montrer n\,es sentiments et les tiens ; mais j'en ai eu une espèce de honte. En vérité, c'est faire injure à un homme comme lui de le remercier de rien.

LETTRi; IVI.

Que les passions inipêlueuses rendent les hommes enfants ! Qu'un amour forcené se nourrit aisément de chimères ! 0"'il esl aisé de donner le change à des dfsirs extrêmes par les plus frivoles objets ! J'ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m'aurait causés [a présence; et, dans l'emportement de ma joie, unvainpapiermetenoit lieu de toi. Cn des plus grands m^ux de l'absence, et le seul auquel la raison ne peut rien, c'est l'inquiétude sur l'état actuel de ce qu'on aime. Sa santé, sa vie, son repos, son amour, tout échappe à qu craint de tout perdre; on n'est pas plus siîr du présent que de l'avenir, et tous les accidents passibles se réalisent sans cesse dans l'esprit d'un amnnt qui les redoute. Entin je respire; je vis, tu te portes bien, tu m'aimes : ou plutût U y a dix jours que tout ce!a étoit vrai ; mais qui me répondra d'aujourdliui 7 0 absence! û tourment! ô bilarre et Tunesle état où l'on ne peut jouir que du moment passé, et oii le présent n'est point encore !

Quand tu ne m'aurois pas parlé de l'inséparable, j'aurois reconnu sa malice dans la critique de ma relation, et sa rancune dans l'apologie du Uarini ; mais, s'il m'étoit permis de taire la mienne, je ne resterois pas sans réplique.

Premièrement, ma cousine (car c'est à elle qu'il faut répondre), quant au style, j'ai pris celui de la chose ; j'ai tâché de vous donner i la fois l'idée et l'exemple du ton des conversations à la mode ; et, suivant uo ancien précepte, je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés. D'ailleurs ce n'est pas l'usage des Qgures. maïs leurcboix, que je blâme dans le cavalier Marin. Pour peu qu'on ait de chaleur dans l'esprit, on a besoin de métaphores et d'expressions Qgurées pour se faire entendre. Vos lettres marnes en sont [ddnes sans que vous y songiez, et je soutiens qu'il n'y a qu'un géomètre et un sot qui puissent parler sans ligures. En effet, un mOme jugement n'est-^1 pas susceptible de cent degrés de force? Et comment déterminer celui de ces degrés qu'il doit avoir, sinon par le tour qu'on lui donne 7 lies propres phrases me font rire, je l'avoue, et je les trouve absurdes, grice au soin que vous avez pris de les isoler; triais laissei-les où je les ai mises, vous les trauverei claires, etBiM|^

190 LA NOUYELLB HÉLOlSE.

énet-giques. Si ces yeux éveillés que vous savez si bien faire parler étoient séparés l'un de Tautre, et de votre visage, cousine, que pensez-vous qu'ils diroient avec tout leur feu? Ma foi, rien du tout, pas mrme à M. d'Orbe.

La première chose qui se présente à observer dans un pays où l'on arrive, n'est-ce pas le ton général de la société? Eh bien ! c'est aussi la première obs(irvation que j'ai faite dans celui-ci, et je vous ai parié de ce qu'on dit à Paris, et non pas de ce qu'on y fait. Si j'ai remarqué du contraste entre les discours, les sentiments et les actions des honnêtes gens, c'est que ce contraste saule aux yeux au premier instant. Quand je vois les mêmes homnfcs changer de maximes selon les aoteries, molinistes dans l'une, jansénistes dans l'autre, vils courtisans chez un ministre, frondeurs mutins chez un mécontent ; quand je vois un homme doré décrier le luxe, un financier les impôts, un prélat le dérèglement; qu9nd j'entends une femme de la cour parler de modestie, un grand seigiieur dô vertu, 'in auteur de simplicité, un abbé de religion, et que ces absurdités ne choquent personne, lie dois-je pas conclure à l'instant qu'on ne se soucie pas plus ici d'entendre la vérité que de la dire, et que, loin de vouloir persuader les autres quand on leur parie, on ne cherclie pas même à leur faire penser qu!on croit ce qu'on leur dit?

Mais c'est assez plaisanter avec la coufine. Je laisse un ton qui nous est étranger à tous trois, et j'espère que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que celui du bel.e8prit. C'est à toi, Julie, qu'il iaut à présent répondre; car je sais distinguer la critique badine des reproches sérieux.

Je ne conçois pas comment vous avez pu prendre toutes deux le change sur mon objet. Ce ne sont point les François que je me suis proposé d observer : car si le caractère des nations ne peut se déterminer que par leurs différences, comn^ent moi, qui u'en connois encore aucune autre entreprendrois-je de peindre celle-ci ? Je ne serois pas non plus si maladroit que di choisir la capitale pour le lieu de mes observations. Je n'ignore pas que les capitales diffèrent moins entre elles que les peuples, et que les caractères nationaux s'y effacent et se confondent en grande partie, tant à cause de l'influence commune des cours qui se ressemblent toutes, que par l'effet commun d'une société nombreuse et resserrée, qui est le même à pea près sur tous les hommes, et l'emporte à la ïm sur le caractère originel.

Si je voulois étudier un peuple, c'est dans les provinces reculéeSi

SECONDE PARTIE. 19i

où les habitants ont encore leurs inclinations naturelles, que j^irois les observer. Je parcourrois lentement et avec soin plusieurs de ces provinces, les plus éloignées les unes des autres; toutes les différences que j'observerois entre eUes me donneroient le génie particulier de chacune ; tout ce qu'elles auroient de commun, et que n'auroient pas les autres peuples, formeroit le génie national, et ce qui se trouveroil partout appartiendroit en général à Thomme. Mais je n'ai ni ce vaste projet ni Texpérience nécessaire pour le suivre. Mon objet est de connoitre Tbomme, et ma méthode de l'étudier dans ses diverses relations. Je ne l'ai vu jusqu'ici qu'en petites sociétés, épars et presque isolé sur la terre. Je vais maintenant le considéi*er entassé par multitudes dans les mêmes lieux, et je commencerai à juger par là des vrais effets de la société : car s'il est constant qu'elle rende les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse et rapprochée, mieux ils doivent valoir; et les mœurs, par exemple, seront beaucoup plus pures à Paris que dans le Valais : que si l'on trouvoit le contraire, il faudroit tirer une conséquence opposée.

Cette méthode pourroit, j'en comlens, me mener encore à la connoissance des peuples, mais par une voie si longue et si détournée, que je ne serois peut-être de ma vie en état d^ prononcer sur aucun d'eux. 11 faut que je commence par tout observer dans le premier où je me trouve; que j'assigne afisuite les différences, à mesure que je parcourrai les autres pays ; que je compare la France \ chacun d'eux, cooune on décrit l'olivier sur un saule, ou le palmier sur un sapin, et que j'attende à juger du premier peuple observé que j'aie otêervétous les autres.

Veuille donc, ma charmante prêcheuse, distinguer ici l'observation philosophique de la satire nationale. Ce ne sont point les Parisiens que j'étudie, mais les habitants d'une grande ville ; et je ne sais si ce que j*en vois ne convient pas à Rome et à Londres, tout aussi bien qu'à Paris. Les règles de la morale ne dépendent point des usages des peuples ; ainsi, malgré les préjugés dominants, je sens fort bien ce qui est mal en soi ; mais ce mal, j'ignore s'il faut l'attribuer aux François ou à l'homme, et s'il est l'ouvrage de la coutume ou de la nature. Le tableau du vice offense en tous lieux un œil impartial, et l'on n'est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il règne, quoiqu'on y soit, que de relever les défauts de l'humanité, quoiqu'on vive avec les hommes. Ne suis-je pas à présent moi-même un habitant de Paris? Peut-être, sans le savoir, ai-je déjà contribue pour ma part au désordre que j'y remarque ; peut-être un trop long

i9i LA NOUVELLE HÉLOlSE.

téjour y corromproit-il ma volonté même; peut-être, au bout d*un an, ne serois-je plus qu*un bou:geois, si, pour être digne de toi, je ne gardois Tàme d*un homme libre et les mœurs d'un citoyen. Laissemoi donc te peindre sans contrainte les objets auxquels je rougisse de ressembler, et m'animer au pur lèle de la mérité par le tableau de la flatterie et du mensonge.

Si j'étois le maitre de mes occupations et de mon sort, je saurois» n'en doute pas, choisir d'autres sujets de lettres ; et tu n'étois pas mécontente de celles que je Cécrivois deMeilIerie et du Valais : mais, chère amie, pour avoir la force de supporter le fracas du monde où je suis contraint de vivre, il faut bien au moins que je me console à te le décrire, et que l'idée de te préparer des relations m*excite à en chercher les sujets. Autrement le découragement va m'atteindre à diaque pas, et il faudra que j'abandonne tout si tu ne veux rien voir avec moi. Pense que, pour vivre d'une manière si peu conforme à mon goût, je fais un effort qui n'est pas indigne de sa cause ; et pibur juger quels soins me peuvent mener à toi, souffre que je te parle quelquefois des maximes qu'il faut connoitre, et des obstacles qu'il faut surmonter.

Malgré ma lenteur, malgré mes distractions inévitables, mon re^ cueil était fmi quand ta lettre est arrivée heureusement pour le prolonger ; et j'admire, en le voyant si court, combien de choses ton cœur m'a su dire en si peu d'espace. Non, je soutiens qu'il n'y a point de lecture aussi délicieuse, même pour qui ne te connoitroit pas, s'il avoil une âme semblable aux nôtres. Mais comment ne te pas con^ noitre en lisant tes lettres? Gomment prêter un ton si touchant et des sentiments si tendres à une autre figure que la tienne? A chaque phrase ne voit-on pas le doux regard de tes yeux? à chaque mol n'entend-on pas ta voa charmante? Quelle autre que Julie a jamais aimé, pensé, parié, agi, écrit comme elle ? Ne sois donc pas surprise si tes lettres, qui te peignent si bien, font quelquefois sur ton idolâtre amant le même effet que ta présence. En les relisant je perds la raison, ma tête s'égare dans un délire continuel, un feu dévorant me consume, mon sang s'allume et pétille, une fureur me fait tressaillir. Je crois te voir, le toucher, te presser contre mon sein... Objet adoré, fille enchanteresse, source de délices et de volupté, comment, en le voyant, ne pas voir les houris faites pour les bienheureux?... Ah! viens... Je la sens... Elle m'échappe, et je n'embrasse qu'une ombre... 11 est vrai, chère amie, tu es trop belle, et tu fus trop tendre pour mon foible coeur ; il ne peut oublier ni ta beauté ni tes ca-

SËCUnDE PARTIE, 193

les tharmes Iriomphent de l'abseuce, ils me poursuivent partout, ils me font craindre la solitude ; et c'est le comble île ma misère de n'oser m'occuper loujours de toi.

Ils seront donc imis malgré les obstacles, ou plulAt ils le sont au moment que j'écris ! Aimables et dignes époui 1 Puisse le ciel les combler du bonheur que méritent leur sage et paisible amour, l'ianocence de leurs mœurs, l'honnetelé de leurs âmes ! puisse-t-il leur donner ce bonlieur précieux dont il est si avare envers les cœurs laits pour le goûter ! Qu'ils seront heureux s'il leur accorde, hélas! tout ce qu'il nous Ole ! Mais pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de consolation dans DOS maux ? Ne sens-tu pas que l'excès de notre misère n'est point non plus sans dédommagement, et que s'ils ont des plaisirs dont nous sommes privés, nous eu avons aussi qu'ils ne peuvent conno!tre?Oui, ma douce amie, malgré l'absence, les privations, les alarmes, malgré le désespoir même, les puissants élnncements de deux cœurs l'un vere l'autre ont toujours ime volupté secrète ignorée des âmes tranquilles. C'est un des miracles de l'amour de nous fiiire trouver du pl:iisir à soulTrir ; et nous regarderions comme le pire des midheurs un état d'indifférence et dloubli qui nous ôleroit tout le sentiment de nos peines. Flaignons donc notre sort, A Julie ! mais n'envions celui de pcrâonne. 11 n'y a point peut-être, à tout prendre, d'existence préférable à la nôtre ; et comme la Divinité tire tout son bonheur d'elle-même, les cœurs qu'échauffe un feu céleste trouvent dans leurs propres sentiments une sorte de jouissance pure «t délicieuse) indépendante de la fortune et du reste de l'univers,

LETTRE IVIL

EnQnmeioUîi toutàfaitdansle torrent. Mon recueil fini, j'ai commencé de fréquenter les spectacles et de souper en Tille. Je passe ma journée enlii^re dans le monde, je prête mes oreilles et mes yeux à tuut ce qui les frappe ; et, n'apercevant rien qui te ressemble, je me recueille au milieu du bruit, et converse en secret avec loi. Ce n'tbt pas que cette vie bruyante et tumultueuse n'ait aussi quelque iorte d'attraits, et que la prodigieuse diversité d'objets n'otl're de cerlAÎiii agréments i de nouveaux débarqués; mab, pour les sentir, il

104 LA NOUVELLE HÊLOlSE.

i'aut avoir le cœur vide et Tesprit frtTole; i^imouret la raison semblent s'unir pour m'en dégoûter : comme tout n'est que vaine apparence» et que tout change à chaque iiisUml, je n'ai le temps d'être ému de rien, ni celui de rien examiner.

Ainsi je commence à voir les difficultés de Fétude du monde, et je ne sais pas même quelle place il faut occuper poui* le bien connoitre. Le philoiiophe en est ti^op loin, Thomme du monde en est trop près. L'un voit trop pour pouvoir réfléchir» l'autre trop peu pour juger du tableau total. Chaque objet qui frappe le philosophe, il le considère à part ; et, n'en pouvant discerner ni les liaisons ni les rapports avec d'autres objets qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais à sa place, et n'en sent ni la raison ni les vrais effets. L'homme du monde voit tout, et n'a le temps de penser à rien : la mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir, et non de les observer ; ils s'effacent mutuellement avec rapidité, et il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.

On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement, parce que le spectacle exige mie continuité d'attention qui interrompt la réflexion. Un homme qui voudroit diviser son temps par intervaUes entre le monde et la solitude, toujours agité dans sa retraite et toujours étranger dans le monde, ne seroit bien nulle part. Il n'y auroit d'autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espaces ; l'un pour voir, l'autre pour réfléchir : mais cela même est presque impossible; car la raison n'est pas un meuble (]u'on pose et qu'on reprenne à son gré, et quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie.

Je trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu'observer n'observe rien, parce qu'étant inutile dans les affaires, et importun dans les plaisirs, il n'est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit soi-même ; dans l'école du monde comme dans celle de l'amour, il faut commencer par pratiquer ce qu'on veut apprendre.

Quel parti prendrai-je donc, moi étranger, qui ne puis avoir aucune affaire en ce pays, et que la différence de religion empêcheroit seule d'y pouvoir aspirer à rien ? Je suis réduit à m'abaisser pour m'instruire, et, ne pouvant jamais être un homme utile, î\ tâcher de me rendre un homme amusant. Je m'exerce, autant qu'il est possible, à devenir poli sans fausseté, complaisant sans bassesse, et à prendre si bien ce qu'il y a de bon dans la société, que j'y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui veut voir le monde

SECONDE P4RTIE. 195

ISûinouis ea {H^ndre les manières jusqu'à certain puiiil ; car de quel droit e\igeroit-ûn d'être adoiis parmi des gens à qui l'on n'est linn à rien, et à qui l'on n'auroit puint l'arl de plaire? liais aussi, quand il a tiouvé cet art, on ne lui en demande pas davantage, surtout s'il est étranger. H peut se dispenser de prendre part aux cabales. aux intrigues, aux déniÉIés ; s'il se comporte tionnÉlemoiit envers cLacun, s'il ne dilnne à eerlaijies fpmmes ni exclusion ni piél'érence, s'il garde le secret de chaque sociéli' où il csl reçu, s'il n'étale point les ridicules d'une maison dans une autre, s'il évite les confidences, &'il se refuse aux tracasseries, s'il garde partout une certaine dignité, il pourra voir paisiblement le monde, conserver ses mœurs, sa probité, sa franchise .même, pourvu qu'elle vienne d'un espfil de liberté et non d'un esprit de parti. Voilà ce que j'ai tâché de faire par l'avis de quelques gens éclairés que j'ai clioisis pour guides piirmi les connaissances que m'a données mjlord Edouard. J'ai doue commencé d'être admis dans des sociétés moins nomtireuses et plus clioisles. Je ne m'ëtois trouvé, jusqu'à présent, qu'a des dîners réglés, où l'on ne voit de femme que la muilresse de la maison ; où tous les désoeuïn^s de Paris sont reçus pour peu qu'on les connoiïse ; où chacun paye comme il peut son dîner en esprit ou en llallerie, et dont le ton bruyant et corihis ne diflêre pas beaucoup de celui des tables d'auberges.

Je suis maintenant initié à des mystères plus secrets. J'assiste à des soupers priés, où la porte est fermée à tout survenant, et où l'on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent tous, sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C'est là que les femmes s'otiservent moins, el qu'on peut commencer à les étudier ; c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus lins et plus satiriques; c'est là qu'au lieu de3nouvelle> publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le matin, on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu'on dévoile tous les événements secrets de la chronique scandaleuse, qu'un rend le bien et le mal également plaisants et ridicules, et que, peignant avec art et selon l'iulérèt particulier les caractères des personnages, chaque interlocuteur, sans y penser, peint encore beimcoup mieux le sien; c'est là qu un l'esle de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus araére, c'est là, en un mot, qu'on.allile avec soin le poignard, suus prétexte de lure atmia de nul, mais en eftel pour l'eoroncer plus avant.

100 LÀ NOUVELLE HÈLOiSB.

Cependant, à considérer ces propos selon nos idées, on auroit tort de là appeler satiriques, car ils sont bien plus railleurs que mordants, et tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général la satire a peu de cours dans les grandes villes, où ce qui n'est que mal est si simple, que ce n'est pas la peine d'en parla*. Que reste-t-il à blâmer où la vertu n'est phis estimée? et de quoi médiroit-on quand ou ne trouve plus de mal à rien ? Â Paris surtout, où Ton ne saisit les choses que par le côlé plaisant, tout ce qui doit allumer la colère et Tindignation est toujours mal reçu s'il n'est mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n'aiment point à se fâcher , aussi ne se fâchent-elles de rien : elles aiment à rire; et, comme il n'y a pas le mot pour rire au crime, les fripons sont d'honnêtes gens comme tout le monde. Mais malheur à qui prête le flanc au ridicule ! sa caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu'au vice même; il dût calomnier les méchants. Mais revenons' à nos soupers.

Ce qui m'a le plus frappé dans ces sociétés d'élite, c'est de voir sn personnes clioisies exprès pour s'entretenir agréablement ensemble, et parmi lesquelles régnent même le plus souvent des liaisons secrètes, ne pouvoir rester une heure entre elles six, sans y faire intervenir la moitié de Paris ; comme si leurs cœurs n'avoient rien à se dire, et qu'il n'y eût là personne qui méritât de les intéresser. Te souvient-il, ma Julie, comment, en soupant chez ta cousine, ou chez toi, nous savions, en dépit de la contrainte et du mystère, faire tomber l'entretien sur des sujets qui eussent du rapport à nous, et comment, à chaque réflexion touchante, à chaque allusion subtile, un regard plus vif qu'un éclair, un soupir plutôt deviné qu'aperçu, en portoit le doux sentiment d'un cœur à l'autre?

Si la conversation se tourne par hasard sur les convives, c^est communément dans un certain jargon de société dont il fautavoûr la de! pour l'entendre. A l'aide de ce chiffre, on se fait réciproquement, et selon le goût du temps, mille mauvaises plaisanteries, durant lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins, tandis qu'un tiers mal instruit est réduit à l'ennui et au silence, ou à rire de ce qu'il n'entend point. Voilà, hors le tête-à-téte, qui m*est et me sera toujours inconnu, tout ce qu'il y a de tendre et d^aflectueux dans les liaisons de ce pays.

Au milieu de tout cela, qu'un homme de poids avance wi propos grave ou agite une question sérieuse, aussitôt l'attention conmiune se fixe à ce nouvel objet ; hommes, femmes, vieillards, jeunes gçns,

SECONDE PARTIE, iST

tout M prête h le coDSidêrer par toutes ses faces, et l'on esl étonné du sens et de la raison qui sortent comme à l'envi de toutes ces t^tes lolâlres'. Un point de momie ne seroit pas mieux discuté dans une société de philosophes que dans celle d*une jolie femme de Paris ; les > conclusions y seroient njfme souvent moins sévères: car le philosophe qui velit agir comme il puile ; regarde à deux fais; mais ici, où toute la moiale est un pur verbiage, on peut être austéi'e sons conséquence, et l'on ne serait pas fâché, pour rabulti-e un peu ror-41 guiïil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage màiae n'; pûl atteindre. Au reste, hommes et femmes, tous, instruits par Texpêrience du monde, et surtout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu'il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité ta nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours d'après leur procw'e cœur, médbant du cœur del'liomme.

Jlalgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entreliens, c'est le sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un Épanchement affectueux dans le sein de l'amour ou de l'amitié, cela serait d'une fadeur à mourir; c'est le senliment mis en grandes maximes générales; et quinlessencié par lout ce que la métaphysique 3 de plus subtil. Je puis dire n'avoir de ma TÎe oui tant parler du senliment, ni si peu compris ce qu'on en disoil. Ce sont des rafUnements incoucevaJiles. 0 Julie ! nos cœurs grossiers n'ont n'ont jamais rien su de toutes ces belles maximes ; et j'ai peur qu'il n'en soit du sentiment chei les gens du monde comme d'Uomére chez les pédants, qui lui forgent niille beautés chimériques, faute d'apercevoir les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sentiment es esprit, et il s'en exhale tant dans le discours, qu'il n'en reste plus pour la pratique. Ileureusemenl la bienséance y supplée, et l'on fait par usage à peu près les mêmes choses qu'on ferait par sensibiUlé, du moins tant qu'il n'en coule que des formules et quelques gènes passagères qu'on s'impose pour taire bien parler de soi; car quand les sacrifices vont jusqu'à gêner trop longtemps ou à coûter trop

■ Pourvu loutîfols qu'une ])laii,interie imprévue ne vienne pas déranger c (Tivllé; car alors chieun rencliéril, tout part à l'ingtaDt, et il n'r a plus nia de reprendre le Ion lérieui. Je me rapidité un certain paquet de glmlile qoi troubla li jililsaniiiieat une reprAfenlation de la Toire : les acteurs dérangés n'éloieal qne des inimaui. Unis que de clioses sont gimbl«Ltes pour beaucoup ei I Od lait qui Fontenella ■ voulu peindre dans l'iiûtoice des Tj-

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cher, adku le sentiment; la bienséance n*en exige pas jusque-là. Â cela près, on ne sauroit croire à quel point tout est compassé, mesuré, pesé, dans ce qu'ils appellent des procédés; tout ce qui n'est plus dans les sentiments, ils Pont mis en règle, et tout est règle parmi eux. Ce peuple imitateur seroit plein d'originaux, qu'il seroit impossible d'en rien savoir; car nul homme n'ose être lui-même. // faut faire comme les autres, c'est la première maxime de h sagesse du pays. Cela s00lUt cela ne se fait pas : voilà la décision suprême.

Cette apparente régularité donne aux usages communs l'air du monde le plus comique, même dans les choses les plus sérieuses : on sait à point nommé quand il faut envoyer savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écrire, c'est-à-dire faire une visite qu'on ne fait pas : quand il faut la faire soi-même; quand il est permis d'être chez soi ; quand ondoit n'y pas être, quoiqu'on y soit ; quelles offres Ton doit faire, quelles offres l'autre doit rejeter ; quel degré de tristesse on doit prendre à telle ou telle mort* ; combien de temps on doit pleurer à la campagne; le jour où l'on peut revenir se consoler à la ville ; l'heure et la minute où l'affliction permet de donner le bal ou d'aller au spectacle. Tout le monde y fait à la fuis la même chose dans la même circonstance ; tout va par temps comme les mouvements d'un régiment en bataille: vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche, ou tirées par le même fil.

Or, comme il n'est pas possible que tous ces gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même, il est clair qu'il faut les pénétrer par d'autres moyens pour les connoître; il est clair que tout ce jargon n'est qu'un vain formulaire, et sert moins à juger des mœurs que du ton qui règne à Paris. On apprend ainsi les propos qu'on y tient, mais rien de ce qui peut servir à les apprécier. J'en dis autant de la plupart des écrits nouveaux ; j'en dis autant de la scène même, qui depuis Molière est bien plus un lieu où se débitent de jolies conversations que la représentation de la vie civile. Il y a ici trois théâtres, sur deux desquels on représente des êtres chimé» riques, savoir : sur l'un des arlequins, des pantalons, des scaramouches; sur l'autre, des dieux, des diables, des sorciers. Sur le tn»sième on représente ces pièces inunortelles dont la lecture nous fai-

* S'affliger à la moi t de quelqu*un est un sentiment d'humanité et un témoignage de bon naturel, mais non pas un devoir de vertu, ce quelqu'un fût-il même notre père. Quiconque, en pareil cas, n'a point d'affliction dans le cœur, n'en doit point montrer au-dehors ; car il est beaucoup plus essentiel "^ fuir la fausseté que de s'asservir aux bienséances.

soit tant de plaisir, et d'autres plus nouvelles qui paroissent de temps en temps sur la scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques, mais peu touchantes; et si l'on y trouve quelques sentiments naturels fl quelque vrai rapport au cœur humain, elles n'offrent aueune sorle d'iaslrudlion sur les mosurs particulières du peuple qu'elles amuseiil.

L'iiistilulion de la tragédie avoil, chez ses inventeurs, un Tondement de religion qui sufilsoit pour Tauloriser ; d'ailleurs, elle orftoic aux Grecs un spectacle iustruclil' et agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis, dans les crimes et les folies des rois dont ce peuple s'èloit délivré. Qu'on représente a Berne, a Zuricb, à la Baye, l'ancienne tyrannie delà maison d'Auliiclie, l'amour de la pairie et de la liherlé nous rendra ces pièces intéressantes. Mais qu'on me dise de quel usage sont ici les tragédies de (loi'neille.et ce qu'importe au peuple de l'iiris Pompét? ou Sertorius. Les tragédies grecques rouluient sur des événements réels ou réputés tels par les ïpccl: leurs, et Toodés sur des traditions historiqut^. Hais que l'ait une flamme héroïque et pure dans l'âme des grands? Ne diroit-on pas que les combats de l'amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, et que te coiur a beaucoup à làire dans les mariages des rois? Juge de la vraisemblance et de Tutililé de laol de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet?

IJuant àlx comédie, il est ccrlain qu'elle doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite, afin qu'il s'; corrige de ses vices et de ses défauts, tomme ou èle devant un miroir les lâches de son visage. Térence et Plante se trompèrent dans leur objet : mais avant eui Aristophane et Ménandre avaient exposé au): Atliéoiens les mœurs athéuieimes; et, depuis, le seul Molière peignit plus naïvement encore celles des François du siècle dernier à leurs propres yeux. Le tableau a changé; mais il n'est plus rêvent peintre. Maintenant on copie au théâtre les conversations d'une i laiite de maisons de Paris. Hors de cela, on n'y apprend rien mœurs des Frau(ois. Il y a dans cette grande ville cinq ou six i mille âmes dont il n'est jamais question sur la scène. Molière osa peindre des bourgeois et des artisans aussi bien que des marquis; Socrate litisoit parler des cochers, menuisiers, cordonniers, macoui Hais les auteurs d'aujourd'bui. qui sont des gens d'un autre air. s4 croiroient déshonorés s'ils savoieut ce qui se passe au comploii- d'un BKWtïanii ou dans la boutique d'un ouvrier; il ne leur faut que des inlerloculeurs illustres, et il> cherchent dans le rang de leurs personnaçtt l'élévation qu'ils ne peuvent tirer de leur génie. Les specla-

SOO LA NOUVELLE nËLOlSE.

teurs eux-mêmes sont devenus si délicats, quMls craindrolent de se compromettre à la comédie comme en visite» et ne daignèroient pas aller voir en représentation des gens de moindre condition qu'eux. Ils sont comme les seuls habitants de la terre; tout le reste n'est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maitre-d'hôtel, c'est être comme tout le monde. Pour être comme tout le monde, il faut être comme très-peu de gens. Ceux qui vont à pied ne sont pas du monde ; ce sont des bourgeois, des hommes dû peuple, des gens de Tautre monde ; et Ton diroit qu*un carrosse n'est pas tant nécessaire pour se conduire que pour exister. 11 y a comme cela une poignée d'impertinents qui ne comptent qu'eux dans tout l'univers, et ne valent guère la peine qu'on les compte, si ce n'est pour le mal qu'ils font. C'est pour eux uniquement que sont faits les spectacles ; ils s'y montrent à la fois comme représentés au milieu du théâtre, et comrne représentants aux deux côtés ; ils sont personnages sur la scène, et comédiens sur les bancs. C'est ainsi que la sphère du monde et des auteurs se rétrécit ; c'est ainsi que la scène moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité : on n'y sait plus montrer les hommes qu'en habit doré. Vous diriez que la France n*est peuplée que de comtes et de chevaliers; et plus le peuple y est misérable et gueux, plus le tableau du peuple y est brillant et magnifique. Cela fait qu'en peignant le ridicule des états qui servent d'exemple aux autres, on le. répand plutôt que de l'éteindre, et que le peuple, toujours singe et imitateur des riches, va moins au théâtre pour rire de leurs folies que pour les étudier, et devenir encore plus fous qu'eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Molière lui-même ; il corrigea la cour en infectant la ville : et ses ridicules marquis furent le premier modèle des petits-maîtres bourgeois qui leur succédèrent.

En général, il y a beaucoup de discours et peu d'action sur la scène françoise : peut-être est-ce qu'en effet le François parle encore plus qu'il n'agit, ou du moins qu'il donne un bien plus grand prix à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait. Quelqu'un disoit, en sortant d'une pièce de Denys le Tyran : Je n'ai rien vu, mais j'ai entendu force paroles. Voilà ce qu'on peut dire en sortant des pièces françoises. Racine et Corneille, avec tout leur génie, ne sont eux-mêmes que des parleurs; et leur successeur est le premier qui, à l'imitation des Anglois, ait osé mettre quelquefois la scène en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogues bien agencés, bien ronflants, où l'on voit d'abord que le premier soi j de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s'énonce en maximes gêné-

nies : quetq

SECONDE PAtlTIE.

: quelque agités qu'ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu'à eux-mËmes; une sentence leur coule moins qu'un sentiment ; les pièces de Radnc et de Molière ' exceptées, le je est presque aussi scrupuleusement bunni de la scène Trançoise que des écrits de l'ort-Royal; et les passions humaines, aussi modestes que l'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par on. Il y a encore une certaine dignité maniérée diins le geste et dans le propos, qui ne permet jamais ù la passion de parler exacicment son langage, ni à l'acteur de revêtir son personnage et de se transporter au lieu de la £céne, mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre et sous les jeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui Fontelles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes; et si le détcspoir fui plonge un poignard dans le cœur, non content d'observer la décence en tombant comme Poljiséne, il ne tombe point; la décence le maintient debout après sa mort, et tous ceux qui Tiennent d'expirer s'en retournent l'instant d'après sur leurs jambes.

Tout cela vient de ce que le François ne cherche pomt sur la scène le naturel et l'illusion, et n'y veut que de l'esprit et des pensées ; il fait cas de l'agrément et non de l'imitation, et ne se soucie pas d'être séduit pourvu qu'on l'amuse. Personne ne va au spectacle pour le pbisir du spectacle, mais pour voir l'assemblée, pour en être vu, pour ramasï'.er de quoi Tournirau caquet après la pièce; et l'on ne son^e a ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acteur, jamais le persoimage qu'il rcprésenIe-~Çel homme qui parle en mailre du monde n'est point Auguste, c'est Baron ; la veuve de l'ompèe est Adrienne ; AIzire est mademoiselle Gnussin; et ce Ger sauvage est Grandvaj. Les comédiens, de lear cûlé, négligent entièrement l'illusion dont ils voient que per- ' sonne ne se soucie. Ils placent les héros du l'antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens ; ils calquent les modes fcançoises sur l'habit romain ; on voit Cornèlie en pleurs avec deux doigLt de rouge, Calon poudré à blanc, et Brutus en panier. Tout cela ne choque personne et ne fait rien au succès des pièces : comme on ne voit que l'acteur dans le personnage, on ne voit non plus que l'auteur dans le drame; etsile costume est négligé, cela se pardonne aisémeul;

* Uns faut point assDcifren ceci lloliére D naïine ; car le premier est, caminfl ■dus lei autres, plein de moiimea et île sentences, surloul dans ses pifies en tttt: maitclici lincine tout est senUment: il a Sufuiie parler cbatiin poiu' 501. et c'est en reU qu'il esl vraiment unique parmi le* suleuri dramatique) de u

2U2 LÀ NOUVELLE UËLOiSB.

car on sait bien que Corneille n*était pas tailleur, ni Grébillon perruquier.

Ainsi» de quelque sens qu'on envisage les choses, tout n*est ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scène comme dans le monde, on a beau écouter ce qui se dit, on n'apprend rien de ce qui se fait et qu'a-t-on besoin de l'apprendre ? sitôt qu'un homme a parlé, s'inrorme-t-on de sa conduite? nVt-il pas tout fait? n'est-il pas jugé ? L'honnête homme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n'effaceroient pas quarante ans d'intégrité. En un mot, bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guère à leurs discours, je yois qu'on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres; je vois aussi que dans une grande yille la société paroit plus douce, plus facile, plus sûre même que parmi des gens moins étudiés : mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes ? je n'en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences ; et sous ces dehors si ouverts et si agréables les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Étranger, isolé, sans affaires, sans liaisons, sans plaisirs, et ne voulant m'en rapporter qu'à moi, le moyen de pouvoir prononcer ?

Cependant je commence à sentir l'ivresse où cette vie agitée et tumultueuse plonge ceux qui la mènent, et je tombe dans un étourdissement semblable à celui d'un homme aux yeux duquel on fait passer rapidemerit une multitude d'objets. Aucun de ceux qui me frappent n'attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent et suspendent les affections, au point d'en oublier quelques instants ce que je suis et à qui je suis. Chaque jour en sortant de chez moi j'enferme mes sentiments sous la clef, pour en prendre d'autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m'attendent. Insensiblement je juge et raisonne comme j'entends juger et raisonner tout le monde. Si quelquefois j'essaye de secouer les préjuges et de voir les choses comme elles sont, à l'instant je suis écrasé d'un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu'il n'y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour lois, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.

Forcé de changer ainsi l'ordre de mes affections morales, Ibroé de

r nn prii ii des diimères, el d'imposeï' silence à \a nsluri! et i U raison, je vois linsi défigurer ce divin modèle que je porte au dedans de moi. et qui serïoit à la fois d'objet à mes désirs et de régie à mes aclions ; je (tolte de caprice en caprict: ; et mes goùls éluit (ans cesse asservis à l'opinion, je ne puis être aûr un seul jour de ee que j'aimerai le lendemain.

Conrus, humilié, consterné, de sentir dégrader en moi la nature de l'homme, el de me roir ravalé si bas de celle grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s'élevoient réciproquement, je reviens le soir, pénétré d'une secrète tristesse, accablé d'un dégoût moi'lel, et le cœur vide et gonQé comme un ballon rempli d'air. 0 amour ! A purs senlimenlsque je liens de lui!.. Avec quel charme je rentre en moi-ntême! avec quel transport j'y relroove encore mes premières afrettioiis et ma première dignité ! Combien je m'applaudis d'y revoir briller dans tout son éclat l'image de la vertu, d'y contempler la tienne, à Julie, assise sur un trône de gloire et dissipant d'un souffle tous ces prestiges ! Je sens respirer mon âme oppressée, je crois avoir recouvré mon existence et ma vie, et je reprends avec mon amour lous les sentiments sublimes qui le rendent digne de son objet.

LETTRE XVIII

Je tiens, mon bon ami, de jouir d'un des plus doux spectacles qui puissent jamais charmer mes yeux. La plus sage, la plus aimable des Ulles est enlin devenue la plus digne et la meilleure des Temmes. L'honnSle homme dont elle a comblé les vceux, plein d'estime et d'amour pour elle, ne respire que pour la chérir, l'adorer, la lendre heureuse ; et je goiite le charme inexprimable d'être témoin du bonheur de mon amie, c'est-à-dire de le partage^ . Tu n'y seras pas moins scntiible, j'en suis bien sûre, [oi qu'elle aima toujours si tendrement, loi qui lui fus cher presque dés son enfance, et à qui tant à« tnenraits l'ont dû rendre encore plus chère. Oui, lous les seiitimenis qu'elle éprouve se fout sentir à nos cœurs comme au sien. S'ils sont des plaisirs pour elle, ils sont pour nous des consolations ; et tel est le prix de l'amitié qui nous joint, que la félicité d'un des In'a sulUt pour adoudr les maux des deux autres

904 LA NOUVELLE HÈLOlSE.

Ne nous dbsimulons pas pourtant que cette amie incomparable va nous édiapper en partie. La voilà dans un nouvel ordre de choses ; la voilà sijgette à de nouveaux engagements, à de nonreaux devoirs ; et son cœur, qui n'étoit qu'à nous, se doit maintenant à d'autres affections auxquelles il faut que Famitié cède le premier rang. Il y a plus, mon ami; nous devons de notre part devenir plus scrupuleux sur les témoignages de son zèle ; nous ne devons pas seulement consulter son attachement pour nous et le besoin que nous avons d'elle, mais ce qui convient à son nouvel état, et ce qui peut agréer ou déplaire à son mari. Nous n'avons pas besoin de chercher ce qu'exigèroit en pareil cas la vertu ; les lois seules de l'amitié suffisent. Celui qui, pour son intérêt particulier, pourroit compromettre un ami, mériteroit-il d'en avoir ? Quand elle étoit fille, elle était libre, elle n'avoit à répondre de ses démarches qu'à elle-même, et l'honnêteté de ses intentions suffisoit pour la justifier à ses propres yeux. Elle nous regardoit comme deux époux destinés l'un à l'autre; et, son cœur sensible et pur alliant la plus chaste pudeur pour eUe-même à la plus tendre compassion pour sa coupable amie, elle couvroit ma faute sans la partager. Mais à présent tout est changé; elle doit compte de sa conduite à un autre ; elle n'a pas seulement engagé sa foi, elle a aliéné sa liberté. Dépositaire en même temps de Thonneur de deux personnes, il ne lui suffit pas d'être honnête, il faut encore qu'elle soit honorée ; il ne lui suffit pas de ne rien faire que de bien, il faut encore qu'elle ne fasse rien qui ne soit approuvé. Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l'estime de son mari, mais Tobtenir ; s'il la blâme, elle est blâmable ; et, fût-elle innocente, elle a tort sitôt qu'elle est soupçonnée : car les apparences mêmes sont au nombre de ses devoirs.

Je ne vois pas clairement si toutes ces raisons sont bonnes, tu en seras le juge ; mais un certain sentiment intérieur m'avertit qu'il n'est pas bien que ma cousine continue d'être ma confidente, ni qu'elle me le dise la première. Je me suis souvent trouvée en faute sur mes raisonnen^ents, jamais sur les mouvements secrets qui me les inspirent, et cela fait que j'ai plus de confiance à mon instmct qu'à ma raison.

Sur ce principe, j'ai déjà pris un prétexte <po«r retker tes lettres, que la cramte d'une surprise me faisoit tenir chez elle. ïlliâ^ie les a rendues avec un serrement de cœur que le mien m'a fait apercevoir, et qui m'a trop confirmé que j'avois fait ce qu'il falloit faire. Nous n'avons point eu d'explication, mais nos regards en tenoient lieu;

SECONDE PARIIB. 205

dla m'a embrassée en pleurant ; nous sentions tans inAis rien dire .combien le lendre langage de l'amitié a peu besoin du secours des .paroles.

k l'égard de l'adresse â substituer à la sienne, ]'avois songé d'abord à celle de Fandion Ânet, et c'est bien la Toie la plus silre que nous pourrions cboisir; mais si cette jeune Temine est dans un r.nng ,.plus bas que ma cousine, est-ce une raison d'avoir moins d'égards .^ur elle en ce qui concenie i'bonnèleté ? a'est-il |>iis à crniniiro, au -contraire, que des senlimenL^ moins élevés ne lui rendent mon es.em- Iple plus daDgereux, que ce qui n'éEoit pour l'une que l'eiTort d'une uni tlé sublime ne soit pour l'autre un coinmeiiccmenl de corruption, ,jel qu'en abusant de sa reconnoissance je ne force la vertu même à servir d'instrument au vice? Ah ! n'est-ce pas assez pour moi d'ëlre icoupable, sans me donner des complices, et sans aggraver mes fautes ■^ poids de celles d' autrui 7 N'y pensons point, mon ami : j'ai imaginé autre eipèdient, beaucoup moins si'ir ii la vérité, mais aussi moins ifêprëhensible, en ce qu'il ne compromL-t personne el ne nous donne acun confident ; c'est de m'écrire sous un nom en l'air, comme, par temple, H. du Bosquet, et de me melire une enveloppe adre-^sce à egianino, que j'aurai soin de prévenir. Ainsi Rej^ianino lui-même ne lura rien ; il n'aura tout au plus que des soupçons, qu'il n'oseroit irillpr, car mylord Edouard de qui dépend sa fortune m'a rép'iindu B Jui- Tandb que notre correspondance conliuuera par cetle voie,

I verraîsi l'on peut reprendre celle qui nous servit durant le voyage

II Valais, ou quelque aiilre qui soit perniancnlc el sûre.

Quand je ne connoilrois pas l'élat de Ion cœur, je m'apercevrai s.

ir I hiuneur qui régne dans tes relations, que la vie que lu mènes

'est pas de ton goât. Les lettres de M. de Uuralt, dont on s'est plaint

1 France, éloieut moins sévères que les tiennes ; comme un enfant

ai se dépite contre ses maîtres, tu te venges d'être obligé d'étudier

e monde sur les premiers qui te l'appi-ennent. Ce qui me surprend

E plus est que la chose qui commence par te révolter est celle qui

Évienl tous les étrangers, savoir, l'accueil des François el le Ion

néral de leur soclélé, quoique de ton propre aveu tu doives per

nnellement t'en louer. Je n'ai pas oublié la disiinclion de Paris en

rticulier et d'une grande Wlle eu général; mais je vois qu'ignorant

qui convient à l'un ou à l'autre, lu fais la critique a bon compte,

inl de savoir si c'est une médisance ou une observation. Quoi qu'il

£i>it, j'aime la nation francoise, et ce n'est pas m'obliger que d'en

IhI parler, le dois aux bons livres qui nous viennent d'elle la plupart

«06 LA NOUVELLE UÉLOlSE.

des instructions que nous ayons prises ensemble. Si notre pays n'est plus barbare, à qui en avons-nous Tobligation? Les deux plus grands, les deux plus vertueux des modernes, Gatinat, Fénelon, élotent tous deux François ; Henri IV, le roi que j*aime, le bon roi, Fêtoit. Si la France n'est pas le pays des hommes libres', elle est celui des hommes vrais ; et cette liberté vaut bien Tautre aux yeux du sage. Hospitaliers, protecteurs de Tétranger, les François lui passent même la vérité qui les blesse ; et Ton se feroit lapider à Londres si Ton y osoit dire des Ânglois la moitié du mal que les François laissent dire d'eux à Paris. Mon père, qui a passé sa vie en Fnmce, ne parle qu'avec transport de ce bon et aimable peuple. S'il y a versé son sang au service du prince, le prince ne Ta point oublié dans sa retraite, et Thonore encore de ses bienfaits ; ainsi je me regarde omune intéressée à la gloire d un pays où mon père a trouvé la sienne. Mon ami, si chaque peuple a ses bonnes et ses mauvaises qualités, honore au moins la vérité qui loue, aussi bien que la vérité qui blâme.

Je te dirai plus ; pourquoi perdrois-tu en visites oisives le temps qui te reste à passer aux lieux où tu es ? Paris est-il moins que Londres le théâtre des talents ? et les étrangers y font-ils moins aisément leur chemin? Crois-moi, tous les Ânglois ne sont pas des lords Édouards, et tous les François ne ressemblent pas à ces beaux diseurs qui te déplaisent si fort. Tente, essaye, fais quelques épreuves, ne fût-ce que pour approfondir les mœurs, et juger à Tœuvre ces gens qui parlent si bien. Le père de ma cousine dit que tu connois la constilution de l'empire et les intérêts des princes, mylord Edouard trouve aussi que lu n'as pas mal étudié les principes de la politique et les divers systèmes de gouvernement. J'ai dans la tête que le pays du monde où le mérite est le plus honoré est celui qui te convient le mieux, et que tu n'as besoin que d'être connu pour être employé. Quant à la reUgion, pourquoi la tienne te nuiroit-elle plus qu'à un autre? La raison n'est-elle pas le préservatif de l'intolérance et du fanatisme? Est-on plus bigot en France qu'en Allemagne? et qui t'empêcheroit de pouvoir faire à Paris le même chemin que M. de Saint-Saphorin a fait à Vienne? Si tu considères le but, les plus prompts essais ne doivent-ils pas accélérer les succès? Si tu compares les moyens, n'est-il pas plus honnête encore de s'avancer par ses talents que par ses amis ? Si tu songes... Ah ! cette mer... un plus long trajet... J'aimerois mieux l'Angleterre, si Paris étoitau delà.

A propos de cette grande ville, oserois-je relever une affectation que je remarque dans tes lettres? Toi qui me parlois des Valuisanes

avec tant de plaisir, pourquoi ne me dis-tu rien des Parisiennes ? Gçs femmes galantes et célèbres valent-elles moins la peine d'être dépeintes que quelques montagnardes simples et grossières ? Crains-tu peut-être de me donner de Tiiiquiélude par le tableau des plus séduisantes personnes de Tunivers? Désabuse-toi, mon ami, ce que tu ^ux faire de pis pour mon repos est de ne me point parler d'elles ; et, quoi que tu m'en puisses dire, ton silence à leur égard m'est beaucoup plus suspect que tes éloges.

Je serois bien aise aussi d'avoir un petit mot ^sur l'Opéra de Paris, dont on dit ici des merveilles ^ ; car enfin la musique peut être mauvaise, et le spectacle avoir ses beautés : s'il n'en a pas, c'est un sujet pour ta médisance, et du moins tu n'offenseras personne.

Je ne sais si c'est la peine de te dire qu'à l'occasion de la noce il m'est encore venu ces jours passés deux épouseurs comme par rendez-vous : l'un d'Yverdun, gîtant, chassant de château en château, l'autre du pays allemand, par le coche de Berne. Le premier est une manière de petit-maître, parlant assez résolument pour faire trouver ses reparties spirituelles à ceux qui n'en écoutent que le ton ; Tautre est un grand nigaud timide, non de cette aimable timidité qui vient de la crainte de déplaire, mais de l'embarras d un sot qui ne sait que dire, et du mal aise d'un libertin qui ne se sent pas à sa place auprès d'une honnête fille. Sachant très-positivement les intentions de mon père au sujet de ces deux messieurs, j'use avec plaisir de la liberté qu'il me laisse de les traiter à ma fantaisie, et je ne crois pas que cette fantaisie laisse durer longtemps celle qui les amène. Je les hais d'oser attaquer un cœur où tu régnes, sans armes pour te le disputer : s'ils en avoient, je les haïrois davantage encore ; mais où les prendroient-ils, eux, et d'autres, et tout l'univers? Non, non : sois tranquille, mon aimable ami : quand je retrouverois un mérite égal au tien, quand il se présenteroit un autre que toi-même, encore le premier venu seroit-il le seul écouté. Ne t'inquiète donc point de ces deux espèces dont je daigne à peine te parler. Quel plaisir j'aurois à leur mesurer deux doses de dégoût si parl'uitement égales, qu'ils' prissent la résolution de partir ensemble comme ils sont venus, et que je pusse t'apprendre à la fois le départ de tous deux ?

M. de Grouzas vient de nous donner une réfutation des épitres de

* J'aurois bien mauvaise opinion de ceux qui, connoissant le caractère et la

ne vient

'eût été,

plai

* J aurois bien mauvaise opinion de ceux qui, connoissant le caractéi situation de Julie, ne devineroient pas à l'instant que cette curiosité n point d'elle. On verra bientôt que son amant n'y a pas été trompé ; s'il r< il ne rauroit plna aimée.

tas LA NOUVELLE HÉLOfSE.

Pope, que j*ai lue a^ec ennui. Je ne sais pM M vrai lequel des deux auteurs a raison ; mais je sais bien que le Ivrre de M. de Crouzas ne fera jamais faire une bonne action, et qu'il n'y a rien de bon qu'on ne soit tenté de faire en quittant celui de Pope. Je n'ai point, pour moi, d'autre manière de juger de mes lectures que de sonder les dispositions où elles laissent mon âme, et j'imagine à peine. quell>3 sorte de bonté peut avoir un livre qui ne porte point ses lecteurs au bien *.

Adieu, mon trop cher ami, je ne voudrois pas finir sitôt; mais on m'attend, on m'appelle. Je te quitte à regret, car je suis gaie et j'aime à partager avec toi mes plaisirs : ce qui les anime et les redouble est que ma mère so trouve mieux depuis quelques jours; elle s'est senti assez de force pour assister au mariage, et servir de mère à sa nièce, ou plutôt à sa seconde fille. La pauvre Gaire en a pleuré de joie. Juge de moi, qui, méritant si peu de la conserver, tremble toujours delà perdre. En vérité, elle fait les honneurs delà fête avec autant de grâce que dans sa plus parfaite santé; il semble même qu'un reste de langueur rende sa naïve politesse encore plus touchante. Non, jamais cette incomparable mère ne fut si bonne, si charmante, si digne d'être adorée... Sais-tu qu'elle a demandé plusieurs fois de tes nouvelles à M. d'Orbe ? Quoiqu'elle ne me parle point de toi, je n'ignore pas qu'elle t'aime, et que, si jamais elle étoit écoutée, ton bonheur et le mien seroient son premier ouvrage. Âh ! si ton cœur sait être sensible, qu'il a besoin de Tètre ! et qu'il a de detfesà payer 1

LETTRE XIX

DE SAINT-PREUX ▲ JULIE

Tiens, ma Julie, gronde-moi, querelle-moi, bats-moi ; je sooffinrai

tout, mais je n'en continuerai pas moins à te dire ce que je pense.

Qui sera le dépositaire de tous mes sentiments, si ce n'est toi qui les

éclaires ? et avec qui mon cœur se permettroit-il de parler, si tu re-

hisois de l'entendre ? Quand je te rends compte de mes observations

et de mes jugements, c'est pour que tu les corriges, non pour que tu

« * Si le lecteur approuve cette règle, et qu'il s'en serre pour juger ce recueil, l'éditeur n'appellera pas de son jugement.

les approuves; et pins je puis tommellre d'erreurs, plus je dois me presser de t'en instruire. Si je blâme les abus qui me frappent dans celte grande Tîlle, je ne m'en eieusemi point sur ce que je t'en parle eo confidence ; car je ne diâ jamais rien d'un tiers queje ne sois prôl à lui dire en face ; et, dans tout ce que je t'écris des Parisiens, je ne fais que répéter ce que je leur dis tous les jours à eux-mêmes. Ils nt m'en savent point mauvais gré; ils conviennent de beaucoup de choses. Ils se pl.nignoieiit de noire Murait, je le crois bien : on voil, . on sent combien il les bail, jusque dans les éloges qu'il k-ur donne ; et je suis bien trompé si, même dans ma critique, on n'aperçoit le contraire. L'estime et la reconnoissance que m'inspirent leurs bontés ne font qu'augmenter ma franchise : elle peut n'Être pas inutile à quelques-uns ; et, à la manière dont tous supportent la vérité dans ma bouche, j'ose croire que nous sommes dignes, eus de l'entendre, el moi de la dire. C'est en cela, ma Julie, que la vérité qui blâme est plus honorable que la vérilé qui loue ; car la louange ne sert qii'ii corrompre ceui qui lagoûlent, et les plus indignes eli sont toujours les plus affamés : mais la censure est utile, et le mérite seul sait la supporter. Je te le dis du lond di; mon cœur, j'honore le François comme le seul peuple qui aime véritablement les hommes, et qui soit - bienfaisant par caractère; mois c'est pour cela même que le »uis moins disposé à lui accorder cette admiration générale à laquelle il prétend même pour les défauts qu'il avoue. Si les François n'avoient point de vertus, je n'en dirais rien ; s'ils n'avoient point de vices, ils ne seroient pas hommes: ils ont trop de cû lés louables pour être toujours loués.

Quant aux tentatives dont tu me parles, elles me sont impraticables, parce qu'il faudroit employer, pour les faire, des moyens qui ne me conviennent pas et que lu m'as interdits toi-même. L'austérité républicaine n'est pas de mise en ce pays ; il y faut des verlus plus llexibles, et qui sachent mieux se plier aux intérêts des amis et des protecleura. Le mérite est honoré, j'en conviens ; mais ici \cs talents qui mènent è la réputation ne sont point ceux qui mènent à la lortune ; et qumd j'aurois le malheur de posséder ces derniers, Julie se résoudroit-elle à devenir la femme d'un parvenu? En Angleterre c'est tout autre chose ; et quoique les mœurs y vaillent peut-être encore moins qu'en France, cela n'empêche pas qu'on n'y puisse parvenir pardes chemins plus honnêtes, parce que le peuple ayant plus de part au gouternement, l'estime publique y est un plus gr.ind niojen de crédit. Tu n'ignores pas que le pr^j^t de myinrd Èdouaivl est

210 LA NOUVELLE HELOlSE.

d'employer cetU voie en ma faveur» et le mien de justifier son zélé. Le lieu delà terre où je suis le plus loin de toi est celui où je ne puis rien faire qui m'en rapproche. 0 Julie 1 s'il est difficile d'obtenir ta main, il Test bien plus de la mériter; et voilà la noble tâche que Tamour m'impose.

Tu m'ôtes d'une grande peine en me donnant de meilleures nouvelles de ta mère : je t'en voyois déjà si inquiète avant mon départ, que je n'osai te dire ce que j'en pensois ; mais je la trouvois maigrie, diangée, et je redoutois quelque maladie dangereuse. Gonserve-lamoi, parce qu'elle m'est chère, parce que mon cœur Fhonore, parce que ses bontés font mon unique espérance, et surtout parce qu'elle est mère de ma Julie.

Je te dirai sur les deux épouseurs que je n'aime point ce mot, même par plaisanterie : du reste , le ton dont tu me parles d'eux m'empêche de les craindre, et je ne hais plus ces infortunés puisque tu crois les haïr. Mais j'admire ta simplicité de penser connoître la haine : ne vois -tu pas que c'est l'amour dépité que tu prends pour elle? Ainsi murmure la blanche colombe dont on poursuit le bienaimé. Va, Julie, va, fille incomparable ; quand tu pourras haïr quelque chose, je pourrai cesser de t'aimer.

P. S. Que je te plains d'être obsédée par ces deux importuns ! Pour l'amour de toi-même, hâte-toi de les renvoyer.

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