LETTRE XX. DE JULIB ▲ SAINT-PREUX
Mon ami, j'ai remis à M. d'Orbe un paquet qu'il s'est chargé de t'envoyerà fadresse de M. Silvestre, chez qui tu pourras le retirer; mais je t'avertis d'attendre pour l'ouvrir que tu sois seul et dans ta chambre : tu trouveras dans ce paquet im petit meuble à ton usage.
C'est une espèce d amulette que les amants portent volontiers. La manière de s'en servir est bizarre ; il faut la contempler tous les matins un quart d'heure jusqu'à ce qu'on se sente pénétré d'un certain attendrissement ; alors on l'applique sur ses yeux, sur sa bouche, et sur son cœur : cela sert, dit-on, de préservatif durant la journée contre le mauvais air du pays galant. On attribue encore à ces sortes de talismans une vertu électrique très-singulière, mais qui n'agit
secoude partie. in
nts lidéles ; c'est de communiquer à l'un l'imprean dis baisers de l'autre h plus de cent lieues de là. Je ne garantis i pas le succès de r«périence ; je sais Beulenient qu'il ne lient qu"à toi de la faire.
Tranquillise- loi sur les deux galants ou prélendanis, ou conune tu voudras les appeler, car désormais le nom ne Tait plus rien à la diose. Ils sont partis : qu''ils aillent en paix. Depuis que je ne les s plus, je ne les hais plus.
Tu l'as voulu, Julie; il faut dune te les dépeindre, ces aimables Parisiennes, Orgueilleuse ! cet tioiumage munquoit à tes charmes, c toute ta teinte jalousie, avec ta modestie et ton amour, je vois . plus de vauilé que de crainte cachée sous cette curiosité. Quoi qu'il :n soil, je serai vrai ; je puis l'être ; je le serois de meilleur cœur si j'avois davantage à louer. Que ne sont-elles cent fois plus charmantes ! que n'ont-elles assez d'oUruils pour rendre un nouvel honneur aux
Tu teplaignois démon siluice! Ëh mon Dieu ' que t'auroîs-je dit? En lisant cette lettre, tu sentiras pourquoi j'aimois à te parler des Valaisanes tes voisines, et pourquoi je ne le parlois point des femmes de ce pays. C*est que les unes me rappeloient à toi sans cesse, et que les autres., .Lis. et puis tu me jugeras. Au reste, peu de gens pensent comme moi des dames françoises, si même je ne guis sur leur compte tout à lait suuldc mon a^is. C'est sut' quoi l'équilë m'oblige à te [jrévenir, arm que lu saches que je le les représente, non peutilre comme elles sont, mais comme je les vois. Ualjjré cela, si je suis injuste envers elles, lu ne manqueras pas de me censurer encore; -et lu seras plus iitjuste que moi, car tout le tort en est à toi seule.
Cummencons par l'extèrieiu' : c'est à quoi s'en tiennent la plupart des observateurs. Si je les imitois en cela, les femmes de ce paj's Buroicnl trop à s'en plaindre: elles ont un ejLtérieur de caractère aussi bien que de visage; et comme l'uu ne leur est ^ère plus làvurable que l'autre, on leur lait tort en ne les jugeant que par là, Elles sont lout au plus passables de ligure, et généraleiuent plutôt mal que bien : je laisse à part les excellions. Menues plutôt que bien
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faites, elles n'ont pas la taille fine; aussi s'attadient-elles volontiers aux modes qui la déguisent: en quoi je trouve assez simples les femmes des autres pays de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher des défauts qu'elles n'ont pas.
Leur démarche est aisée et commune; leur port n'a riai d'affecté parce qu'elles n'aiment point à se gêner; mais elles mi naturellement une certaine disinvollura qui n'est pas dépourvue de grâces, et qu'elles se piquent souvent de pousser jusqu'à l'étourderie. Efies ont le teint médiocrement blanc, et sont communément un peu maigres, ce qui ne contribue pas à leur embellir la peau. A l'égard de la gorge, c'est l'autre extrémité des Yalaisanes. Avec des corps fortement serrés elles tâchent d'en imposer sur la consistance; il y a d'autres moyens d'en imposer sur la couleur. Quoiqm je n'aie aperçu ces objets que de fort loin, l'inspection en est si libre qu'il reste peu de chose à deviner. Ces dames paroissent uni entendre en cela leurs intérêts; car, pour peu que le visage soit agréable, llinaginalion du spectateur les serviroit au surplus beaucoup mieux que ses yeux ; et, suivant le philosophe gascon, la fahn entière est bien plus âpre que celle qu'on a déjà rassasiée, au moins par un sens.
Leurs traits sont peu réguliers ; mais, si elles ne sont pas belles, elles ont de la physionomie, qui supplée à la beauté, et l'édipse quelquefois. Leurs yeux vifs et brillants ne sont pourtant ni pénétrants ni doux. Quoiqu'elles prétendent les animer à force de rouge, l'exprès* sion qu'elles leur donnent par ce moyen tient plus du feu de la colère que de celui de l'amour: naturellement ils n'ont que delà gaieté; ou s'ils semblent quelquefois demander un sentiment tendre, ils ne le promettent jamais ^
Elles se mettent si bien, ou du moins elles en oui tellement la réputation, qu'elles servent en cela, comme en tout, de modèle au reste de l'Europe. En effet, on ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont de toutes les femmes les moins asservies à leurs propres modes. La mode domine les provinciales; mais les Parisiennes dominent la mode, et la savent plier chacune à son avantage. Les prenriières sont comme des copistes ignorants et serviles qui copient jusqu'aux fautes d'orthographe ; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres, et savent rétablir les mauvaises leçons.
* Parlons pour nous, mon cher philosophe : pourquoi d'autres ne 8eroieiit4lf pas plus heureux? Il n'y a qu'âne coquette qui promette à tout le moadeM qu'elle ne doit tenir qu'à un seuL
Leur pirurs est plus recherchée que magniQque ; il y r^ne plus d'élègaiice que de richesse. La rapidité des modes, qui vieillit tout d'une année k l'autre, la propreté qui leur Tait aimer à changer souveril d'ajuslpmeQl, les préservent d'une somptuosité ridicule: elles n'en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue; su lieu d'Iiobits râpés et superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples et toujours frais. L^s deux sâxes ont il cet é^aid 1.1 même modération, \.\ mùmedélicalesse; et ce goût me l'^iit gmnd plaisir: j'aime fort à ne voir ni galons ni taches. Il n'y a point de peuple, excepté le nâlre, où les femmes surtout porMnt moins de dorure. On voit les mêmes étoETes dans tous les états, et l'on auroit peine à distinguo: une duchesse d'une bourgeoise, si la première u'avoit Tart de trouver des distinctions que l'autre n^oseroit imiter. Or ceci semLle avc^ ta dillicullé; ciu- quelque mode >|u'on prenne à la cour, celte mode est suivie à l'instant à la ville i et il n'en est pas des bourgeoises de Paris comme des provinciales et des étrangères, qui ne sont jamais qu'àU mode qui n'cft plus. Il n'en est pas encore comme dans les autres pays, où les plus grands étant aussi les plus riches, leurs femmes se (Ûstinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la cour prenoient ici cette voie, elles seroient bientôt elfocées par celles des fiiianciei-s.
Qu'ont-elles donc fait 7 Elles ont choisi des moyens plus sûrs, plus adroits, et qui marquent plus de réflexion. Elles savent quedes idées de pudeur et de modestie sont prorondément gravées dans l'esprit du peuple. C'est là ce qui leur a suggéré des modes inimitables. Elles ont vu que le peuple avoit en horreur le rouge, qu'il s'obstine !> nommer {grossièrement du fard ; elles fe sont appliqué quatre doigts, non de fard, mais de rouge; car, le mot changé, la chose n'est plus la même. Elles ont vu qu'une gorge découverte est en scandale ou public: celles ont largement échaucré leurs corps. Elles ont ^'U...ohl bii-n des choses, que ma Julie, toute demoiselle qu'elle est, ne verra cùrement jamais. Elles ont mis dans leurs manières le même esprit qui dirige leur ajuslement. Cette pudeur charmante qui distingue, honore el embellit ton sexe, leur a paru vile et roturière; elles ont mimé leur geste et leur propos d'une noble impudence ; et il n'y a point d'honnête homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les feux. C'est ainsi que cessant d'élre femmes, de peur d'être coiifundues avec les aulres femmes, elles prèrèreut leur rang à leur sexe, et imitent les filles de joie, afin de n'ètie pas imitées.
jusqu'où va cette imitation de leur part, mais je sait
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qu'elles n'ont pu tout à fait éviter celle qu'elles vouloiâit prévenir. Quant au rouge et aux corps échancrés, ils ont fait tout le progrès qu'ils pouvoient faire. Les femmes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles et aux charmes que poovoit lair prêter V amoroso pensier des amants , que de rester misés comme des bourgeoises ; et si cet exemple n^a point gagné les moindres états, c'est qu'une femme à pied dans un pareil équipage n'est pas trop en sûreté contre les insultes de la populace. Ces insultes sont le cri de la pudeur révoltée; et, dans cette occasion, comme en beaucoup d'autres, la brutalité du peuple, plus honnête que la bienséance des gens polis, retient peut-être ici cent mille femmes dans les bornes de la modestie : c'est précisément ce qu'ont prétendu les adroites inventrices de ces modes.
Quant au maintien soldatesque et au ton grenadier, il hrappe moins, attendu qu'il est plus universel, et il n'est guère sensible qu'aux nouveaux débarqués. Depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'aux halles, il y a peu de femmes à Paris dunt l'abord, le regard, ne soit d'une hardiesse à déconcerter quicon([ue n'a rien vu de semblable en son pays ; et de la surprise où jettent ces nouvelles manières nait cet air gauche qu on reproche aux étrangers. C'est encore pis sitôt qu'elles ouvrent la bouche. Ce n'est point la voix douce et mignarde de nos Vaudoises ; c'est un certain accent dur, aigre, interrogatil', hnpérieijix, moqueur, et plus fort que celui d'un homme. S'il reste dans leur ton quelque grâce de leur sexe, leur manière intrépide et curieuse de fixer les gens achève de Téclipser. 11 semble qu'elles se plaisent à jouir de l'embarras qu'elles donnent à ceux qui les voient pour la première fois ; mais il est à croire que cet embarras leur plaûroit moins, si elles en démèloient mieux la cause.
Cependant, soit prévention de ma part en faveur de la beauté, soit instinct de la sienne à se faire valoir, les belles femmes me paroissent en général un peu plus modestes, et je trouve plus de décence dans leur maintien. Cette réserve ne leur coûte guère ; elles sentent bien leurs avantages, elles savent qu'elles n'ont pas besoin d^agaceries pour nous attirer. Peut-être aussi que l'impudence est plus sensible et choquante, jointe à la laideur ; et il est sûr qu'on couvriroit plutôt de soufflets que de baisers un laid visage effronté, au lieu qu'avec la modestie il peut exciter une tendre compassion qui mène quelquefois à l'amour. Mais quoique en général on remarque ici quelque chose de plus doux dans le maintien des jolies personnes, il y a encore tant de minauderies dans leurs manières, et elles sont tou-
jours SI visiblement occupées d'elles -m^es. qu'un o'esl jamais eipn^ dans ce paj's à h tentation qu*[iTOit quelquefois Al. de Hm-all auprès des Angloises, de dire à une l'ernme qu'i^Ue f iil belle pour avoir le plaisir de le lui apprendre.
La gaieté Batarelle à la nation, ni le désir d'imiter les grands airs, ne sont pas les seules causes de celle liberté de propos et de main' lien qu'on remarque ici dans les femmes. Elle paroil avoir une racine plus profonde dans les mœurs, par le mélange indiscret el continuel des deux sexes, qui fail contracter à chacun d'eux l'air, le langage et les manières de Tautie. Kos Suissesses aiment assez à se rassembler entre elles', elles j vivent dans une douce fiuniliarité; et quoique apparemment elles ne haïssent pas le commerce des hommes, il est certain que la présence de ceux-ci jette une espèce de contrainte dans cette petite gynécocratie- A Paris, c'est tout le contraire i les femmes n'aiment à vivre qu'avec les hommes, elles ne sont à leur aise qu'avec eux. Dans chaque société la maîtresse de la maison est presque toigours seule au niJlieu d'un cercle d'iinmmcs. On a peine à roncevoir d'où tant d'hommes peuvent se répnndre partout; mais Paris est plein d'aventuriers et de célibataires qui passent leur vie à courir de maison en maison ; et les hommes semblent, comme les espèces, se multiplier par la circulation. C'est donc là qu'une femme apprend à parler, agir et penser comme eux, et eux comme elle C'est l;i qu'unique objet de leurs petites galanteries, elle jouit paisiblement de ces insultants hommages auxquels on ne daigne pas mèmi' donner on air de bonne loi. Qu'importe? sérieusemenl ou par plaisanterie, on s'occupe d'elle, et c'est tout ce qu'elle veut. Qu'une autre femme survienne, à l'instant le ton de cérémonie succède à la faniîliarilé, les grands airs commencent, l'attention des hommes se partage, et l'on se tient mutuellement dans une secrète gène dont
, on ne sort plus qu'en se séparant.
Les femmes de l'aris aiment à voir les spectacles, c'est-à-dire à y £tre vues; mais leur embarras, cliaquefob qu'elles y veulent aller, est (le trouver une compagne ; car l'usage ne permet S aucune femme d'y illerseule en grande loge pas même avec Ron mari, pas même avec vn autre liutnme. On ne saurait dire combien, dans ce pays si so-
■ dable, ces parties sont difiicilesà former; de dix qu'un eu projelle il en manqui: neul : le désir d'aller au spectacle les fait lier, l'ennui
fort chuiigê. Par les circonslancea, ces latlrei ne semblent, ' Isine d'annén; aui misurs. lu ttjle, oa lei
Stti LA KOUVELLB HÈLOlSK.
dy aller ensemble les trât rompre. Je crois que les femmes pouiroîent abrojor Eisément cci usage inepte; car où estb raison de ne pou?oic se montrer seule en pnblic? Mais c'est peut-ôtre ce dé&ut de rtison qui le conserve. Il est bon de tourner autant qu'on paît les liensôniices sur des choses où il seroit inutile d'en manquer. Quegagnenrit ii!ie Icmme au droit d'aller sans compagne à POpéra ? Ne vaut-3 pis niionx réserver ce droit pour recevoir en particulier ses amis?
li est sûr que mille liaisons secrètes doivent être le fruit de leur manlô'.e de vivre éparses et Lolées parmi tant dlionunes. Tout le monde en convient aujourd'hui, et Texpérience a détruit Tabsurde iiiaiime de vaincre les tentations en les multipliant. On ne dit donc plus que cet usai:e est plus honnête, mais qu'il est plus agréable : et c\*>t ce que je no omis pas plus vrai ; car quel amour peut régner où la l'Udeur e^t en iiéri^ion ? et quoi charme peut avoir une vie privée à h fois d'amour et d'honnêteté? Aussi, conune le grand fléau do tous ces gens si dissipés esl l'ennui, les femmes se soucienl-elles moins d'être aiiiices qu'amusées : la galanterie et les soins valent mieux que l'aniciir «uj^rôs d'elles ; et, pourvu qu'on soit assidu, peu leur importe (ju on soit passionné. Les mots même d'amour et dV uiant sont bannis de l'intime société des deux sexes, et relégués avec ceux de chaîne et de flamme dans les romans qu'on ne lit plus.
11 semble que tout l'ordre des sentiments naturels soit ici renversé. Le cœur n'y forme aucune chaîne ; il n'est point permis aux iilles d'en avoir un ; ce droit est réservé aux seules fenunes mariées, et n'exclut du choix personne que leurs maris. Il vaudroit mieux qu'une niérc eût vin^t amants que sa fille un seul. L'adultère n'y révolte point, on n'y trouve rien de conlraire à la bienséance : les romans les plus décents, ceux que tout le monde lit pour s'instruire, en sont pleins; et le désordre n'est plus blâmable sitôt qu'il est joint à l'infidélité. 0 Julie! telle femme qui n'a pas craint de souiller cent fois le lit conjugal oscroit d'une bouche impure accuser nos chastes amours, et condamner l'union de deux cœurs sincères qui ne surent jamais manquer de foi! On diroit que le mariage n'est pas à Paris de. L même nature que partout ailleurs. C'est un sacrement, à ce qu'iL prétendent, et ce sacrement n'a pas la force des moindres contrats civils : il semble n'être que l'accord de deux personnes libres qui con viennent de demeurer ensemble, de porter le môme nom, de rccon noitre les mêmes enfants, mais qui n'ont, au surplus, aucune sort, de droit l'une sur l'autre; et un mari qui s'aviseroit de contrôler id la mauvaise conduite de sa femme n'exciteroit p^ moins de mur
mures que cdm qui souffriroit chez nous le désordre public de la sienne. Les femmes, de leur côté, n'usent pas de rigueur envers leurs maris» 6i Ton ne voit pas encore qu'elles les fasbont punir d'imiter lemi infldétités. Au reste, comment attendre *do part ou d'autre un effet plus honnête d'un lien où le cœur n'a point été consulté? Qui n'époose que la fortune ou l'état ne doit rien à la personne.
L^amourmême, l'amour a perdu ses droits, et n'est pas mmns dénaturé que'le mariage. Si les époux sont ici des garçons et des filles qui demeurent ensemble pour vivre avec plus de liberté, les amanls sont des geps. indifrérents qui se voient par amusement, par air, par habitude, ou pour le besoin du moment : le cœur n'a que faire à ces liaisons; on n'y consulte que la commodité et certaines convenances extérieures» C'est, si l'on veut, seconnoilre, vivre ensemble, s'arranger, se voir, amins encore s'il est possible. Une liaison de ganterie dure un peu plus qu'mie visite ; c'est un recueil de jolis entretiens et de jolies lettres pleines de portraits, de maximes, de philosophie, et de bel esprit. A l'égard du physique, il n'exige pas tant de mystère: on a trèssensément trouvé qu'il falloit régler sur l'instant des désirs la facilité de les satisfaire : la première venue, le premier venu, l'amant ou un autre, un homme est toujours un homme, tous sont presque également bons : et il y a du moins à cela de la conséquence, car pourquoi seroit-on plus fidèle à l'amant qu'au mari? El puis à certain ige tous les hommes sont à peu près le même homme, toutes les femmes la même femme ; toutes ces poupées sortent de chez la même marchande de modes, et il n'y a guère d'autre choix à faire que ce qui tombe le j^us conunodément sous la main.
Conuneje ne sais rien de ceci par moi-même, on m'en a parlé sur nn ton si extraordinaire qu'il ne m'a pas été possible de bien entendre
ce 4u'0Q ^'^^ ^ ^^' '^ou^ ^ Q^^ j'^^ 3^ conçu, c'est que, chez la plupart des femmes, l'amant est comme un des gens de la maison : s'il ne fait pas son devoir, on le congédie et l'on en prend un autre ; s'il trouve mieux ailleurs, ou s'ennuie du métier, il quitte, et l'on en prend un autre. 11 y a, dit-on, des femmes assez capricieuses pour essayer même du maître de la maison; car enfin c'est encore mie espèce d'homme. Cette fantaisie ne dm*e pas ; quand elle est passée, on le chasse et Ton en prend un autre, ou s'il s'obstine, on le garde, et l'on en prend un autre.
Mais, disois-je à celui qui m'expliquoit ces étranges usages, comment une femme vit-elle ensuite avec tous ces autres-là qui ont ainsi pris ou reçu leur congé ? Bon ! reprit-il, elle n'y vit point. On
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ne se voit plus, on ne se connoit plus. Si jamab la fentaisie prenoit de renouer, on auroit une nouvelle connoissance à faire, et ce seroit beaucoup qu'on se souvint de s'être vus. Je vous entends, Iiûdii-je; mais f ai beau réduire ces exagérations, je ne conçois pas commenti après une union si tendre, on peut se voir de sang-froid, comment le cœur ne pali)ite pas au nom de ce qu'on a une fois aimé, comment on ne tressaille pas à sa rencontre. Vous me faites rire, interrompit-fl, avoc vos tressaillements; vous voudriez donc que nos femmes ne iibsent autre chose que tomber en syncope?
Supprime une partie de ce tableau trop chargé sans doute, place Julie à côté du reste, et souviens-toi de mon cœur; je n'ai rien de plus à te dire.
Il faut cependant Tavouer, plusieurs de ces impressions désft* gréables s'effacent par Thabitude. Si le mal se présente avant le bien, il ne Temp^he pas de se montrer à son tour; les charmes de Tesprit et du naturel font valoir ceux de la personne. La première répugnance vaincue devient bientôt un sentiment contraire. C'est l'autre point de vue du tableau, et la justice ne permet pas de ne l'exposer que par le côté désavantageux.
C'est le premier inconvénient des grandes villes que les hommes y deviennent autres que ce qu'ils sont, et que la société leur donne pour ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai, surtout à Paris, et surtout à Tégard des fenmies, qui tirent des regards d'autrui la seule existence dont eUes se soucient. En abordant une dame dans une assemblée, au lieu d'une Parisienne que vous croyez voir, vous ne voyez qu'un simulacre de la mode. Sa hauteur, son ampleur, sa démarche, sa taille, sa gorge, ses couleurs, son air, son regard, ses propos, ses manières, rien de tout cela n'est à elle; et si vous la voyiez dans son état naturel, vous ne pourriez la reconnoitre. Or cet échange, est rarement favorable à celles qui le font, et en général il n'y a guère à gagner à tout ce qu'on substitue à la nature. Hais on ne l'efiace jamais entièrement; elle s'échappe toujours par quelque endroit, et c'est dans une certaine adresse à la saisir que consiste l'art d'observer. Cet art n'est pas difficile vis-à-vis des femmes de ce pays; car, comme elles ont plus de naturel qu'elles ne croient en avoir, pour peu qu'on les fréquente assidûment, pour peu qu on les détache de cette éternelle représentation qui leur plait si fort, on les voit bientôt comme elles sont ; et c'est alors que toute l'aversion qu'elles ont d'abord inspirée se change en estime et en amitié.
Voilà ce que j'eus occasion d'observer la semaine dernière cttii
t partie de campague où quelques fenimes nous uvoient assez diment invilés, moi et quelques autres nouveaux débarqués, ■n&trop s'assurer que nous leur conTenioiip, ou peut-èlre pour avoir Il plaisir d'y rire de nous à k'ur aise. Cela ne iiinnqua pas d'aiTiver le ' r jour. Elles nous acciiblèrent d'abonl de Irails plaisanta el us, qui, tombant toujours sans rejaillir, épuisèrent bientôt leur carquois. Alors elles s'exécutèrent de boiuie ^rliie : et ne |muvan1 nous amener â leur ton, elles furent réduites à prendre le nuire. Je ne sais si elles se trouvèrent bien de cet échange; pour mot, je m'en (routai à merveille ; je vis avec surprise que je m'éclairois plus avec elles que je n'auroîs fait avec beaucoup d'hommes. Leur esprit ornoil Lii bien le bon sens, que je regreltots ce qu'elles en avoient mis à le ptèTi^urer; et je déplorois, en jugeant mieux des femmes de ce pays, F que tant d'aimables personnes ne manquassent déraison que parce qu'elles ne vouloienl pas en avoir. Je vis aussi que les grâces faroiliëres et naturelles eTl'açoient insensiblement les airs apprêtés de la ville; car, sans y songer, on prend des manières assorlissantes aux choses qu'on dit, et il n'y a pas moyen de mettre à des dis«)urs sensés les grimaces de la coquetterie. Je les ti'ouvai plus jolies depuis qu'elles ne chei-choient plus tant àrêtre, et je sentis qu'elles n'avoient besoin pour plaire que de ne se pas d^utsB'. J'osai soupçonner sur ce fondement que l'aris, ce prétendu si^ du goût, est peut-Être le lieu du monde où il y en a le moins, puisque tous les soins qu'on y prend pour plaire défigurent la véritable beauté.
Nou's restâmes ainsi quatre ou cinq jours ensemble, contents les UQS des autres et de nous-mêmes. Au lieu de passer en revue Paris et ses folies, nous l'oubliâmes. Tout notre soin se bornoit à jouir entre nous d'une société agréable et douce. Nous n'eûmes besoin ni de salirez ni deplaisanteries pour nousmeltre de bonne humeur; et nos ris n'étoient pas de raillerie, mais de gaieté, comme ceux de ta cousme. Cne autre diose acheva de me faire ctiunger d'avis sur leur compte. Souvent, au milieu de nos entretiens les plus aminés, on ven mot h l'oreille de ta maîtresse de la maison. Elle sortoit, I llloil s'enlermer pour écrire, et ne rentroit de longleinps. Il étoit " ,é d'aUribuer ces éclipses à quelque corretpondunce de cœur, ou de a appelle ainsi. Une autre femme en glissa légèrement un Poot qui fut assez mal reçu ; ce qui me fit juger que si Tabsente iuin<|uoit d'amants, elle avoil au raoius des amis. Cependant la eu- '>sité m'ayant donné quelque attention, quelle fut nia surprise en ïtpprenant que ces prétendus grisons de Paris étoieiit des \iapiius 4«
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la paroisse qui yenoient, dans leurs calamités, implorer la protection de leur dame ; Tua surchargé de tailles à la décharge d'un plus riche ; lautre enrôlé dans la milice sans égard pour son âge et pour ses enfants ' ; Fautre écrasé d*un puissant Yoisin par un procès injuste; l'autre ruiné par la grêle, et dont on exigeoit le bail à la rigueur ! Enfm tous avoient quelque grâce à demander, tous étoient patiemment écoutés, on n'en rebuloit aucun, et le temps attribué aux billets doux cloit employé à écrire en faveur de ces malheureux. Je ne suuroiste dire avec quel ctonnement j'appris et le plaisir que prenoit une femme si jeune et si dissipée à remplir ces aimables devoirs, et combien peu elle y mettoit d'ostentation. Gonmient ! disois-je tout attendri, quand ce seroit Julie elle ne feroit pas autrement. Dès cet instant je ne Tai plus regardée qu'avec respect, et tous ces défauts sont elTacés à mes yeux.
Sitôt que mes recherches se sont tournées de ce côté, j'ai appris mille choses à l'avantage de ces mêmes fenunes que j'avois d'abord trouvées si insupportables. Tous les étrangers conviennent unanimement qu'en écartant les propos à la mode, il n'y a point de pays au monde où les femmes soient plus éclairées, parlent en général plus sensément, plus judicieusement, et sachent donner, au besoin, de meilleurs conseils. Otons le jargon de la galanterie et du bel esprit, quel parti lircrons-nous de la conversation d'une Espagnole, d'une Italienne, d'une Allemande ? Aucun ; et lu sais, Julie, ce qu il en est communément de nos Suissesses. Mais qu'on ose passer pour peu galant, et tirer les Françoises de cette forteresse, dont à la Térlté elles n'aiment guère à sortir, on trouve encore à qui parler en rase campagne, et Ton croit combattre avec un homme, tant elles savent s'armer de raison et faire de nécessité vertu. Quant au bon caractère, je ne citerai point le zèle avec lequel elles servent leurs amis ; car il peut régner en cela une certaine chaleur d'amour-propre qui soit de tous les pays ; mais quoique ordinairement elles n'aiment qu'elle»mèmes, une longue habitude, quand elles ont assez de çonstaiû» pour l'acquérir, leur tient lieu d'un sentiment assez vif: celles qui peuveiîl supporter un attachement de dix ans le gardent ordinairement toute leur vie, et elles aiment leurs vieux amis plus tendrement, plus sûrement au moins que leurs jeunes amants.
Une remarque assez commune, qui semble être à la charge ôts
* On a vu cela dans Tautre guerre, mais non dans ceUe-ci, que je sacht. On épargne les hommes mariés, et Ton en l'ait ainsi marier beaucoup.
SECONDE PARTIE. S2i
firanmes, est qu^ellts font tout en ce pays, et par conséquent plus de mal que de bien ; mais ce qui les justifie est qu'elles font le mal poussées par les hommes, et le bien de leur propre mouyement. Ceci ne contredit point ce que jedisois ci-devant, que le cœur n'entre pour rien dans le commerce des deux sexes ; car la galanterie françoise a donné aux femmes un pouvoir universel qui n'a besoin d'aucun tendre sentiment pour se soutenir. Tout dépend d'elles ; rien ne se fait que par elles ou pour elles ; l'Olympe et le Parnasse, la gloire et la fortune, sont également sous leurs lois. Les livres n'ont de prix, les auteurs n*ont d'estime, qu'autant qu'il plaît aux femmes de leur en accorder; elles décident souverainement des plus hautes connoissances, ainsi que des plus agréables. Poésie, littérature, histoire, philosophie, politique même; on voit d^abord au style de tous les livres qu'ils sont écrits pour amuser de jolies femmes ; et Ton vient de mettre la Bible en histoires galantes. Dans les affaires, elles ont pour obtenir ce qu'elles demandent un ascendant naturel jusque sur leurs maris, non parce qu'ils sont leurs maris, mais parce qu'ils sont hommes, et qu'il est convenu qu'un homme ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne.
Au reste cette autorité ne suppose ni attachement ni estime, mais seulement de la politesse et de l'usage du monde ; car d'aïUeors il n'est pas moins essenliel à la galanterie françoise de mépriser les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose ; c'est un témoignage qu'on a vécu assez avec elles pour les connoitre. Quiconque les respecteroit passeroit à leurs yeux pour un novice, un paladin, un homme qui n'a connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d'équité que les honorer seroit être indigne de leur plaire ; et la première qualité de Thomme à bonnes fortunes est d'être souverainement impertinent.
Quoi qu'il en soit, elles ont beau se piquer de méchanceté, elles sont bonnes en dépit d'elles ; et voici à quoi surtout leur bonté de cœur est utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup d'affaires sont toujours repoussants et sans commisération ; et Paris étant le centre des ailaires du plus grand peuple de l'Europe, ceux qui les font sont aussi les plus durs des hommes. C'est donc aux femmes qu'on s'adresse pour avoir des grâces ; elles sont le recours des malheureux ; elles ne ferment point l'oreille à leurs plaintes; elles les écoutent, les consolent et les servent. Au milieu de la vie frivole qu'elles mènent, elles semblent dérober des moments à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; et si auelques-unes font un in-
m LA NOUYELLE HËLOiSB.
fAmc commerce des services qa'elles rendent, des milliers d^autres s'occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de leur bourse et Topprinié de leur crédit. Il est vrai que lenrs soins. sont souvent indiscrets, et quelles nuisent sans scrupule aux malhenreia qu'elles ne connoissent pas, pour servir le malheureux qu'elles connoissent ; mais comment connoitre tout le monde dans un si grand pays ? et que peut faire de plus la bonté d'âme séparée de la véritable vertu, dont le plus sublime effort n'est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal faire? A cela près, il est certain qu'elles ont du penchant au bien, qu'elles en font beaucoup, qu'elles le font de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d'humanité qu'on y voit régner encore, et que sans elles on verroit les hommes avides et insatiables s'y dévorer comme des loups.
Voilà ce que je n'aurois point appris si je m'en étois tenu aux peintures des faiseurs de romans et de comédies, lesquels voient plutôt dans les femmes des ridicules qu'ils partagent que les bonnes qualités qu'ils n'ont pas, ou qui peignent des chefs-d'œuvre de vertus qu'elles se dispensent d'imiter en les traitant de chimères, au lieu de les encourager au bien en louant celui qu'elles font réellement. Les romans sont peut-être la dernière instruction qu'il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que toute autre lui soit inutile : je voudrois qu'alors la composition de ces sortes de livres ne lût permise qu'à des gens honnêtes mais sensibles, dont le cœur se peignit dans leurs écrits; à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des foiblesses de l'humanité, qui ne montrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes, mais qui la leur Ossent aimer en la peignant d'abord moins austère, et puis du sein du vice les y sussent conduire insensiblement.
Je t'en ai prévenue, je ne suis en rien de l'opinion commune snr le compte des femmes de ce pays. On leur trouve unanimement l'abord le plus enchanteur, les grâces les plus séduisantes, la coquetterie la plus raffinée, le sublime de la galanterie, et l'art de plaire au souverain degré. Moi, je trouve leur abord choquant, leur coquetterie repoussante, leurs manières sans modestie. J'imagine que le cœur doit se fermera toutes leurs avances ; et l'on ne me persuadera jamais qu'elles puissent un moment parler de l'amour sans se montrer également incapables d'en inspirer et d'en ressentir.
D'un autre côté, la renommée apprend à se défier de leur caractère ; elle les peint frivoles, rusées, artificieuses, étourdies, volages» parlant bien, mais ne pensant point, sentant encore moins, et dépeii-
SEGOIfDfi PARTIE. S5S3
sant ainsi tout leur mérite en vain babil. Tout cela me paroît à moi leur être extérieur, comme leurs paniers et leur rouge. Ce sont des TÎoes de parade qu'il faut avdr à Paris, et qui dans le fond couvrent en elles du sens, de la raison, de Thumanité, du bon naturel. Elles sont moins indiscrètes, moins tracassiéres que chez nous, moins peut-être que partout ailleurs. Elles sont plus solidement instruites, et leur instruction profite mieux à leur jugement. En un. mot, si elles me déplaisent par tout ce qui caractérise leur sexe qu'elles ont défiguré, je les estime par des rapports avec le nôtre qui nous font honneur ; et je trouve qu'elles seroient cent fois plutôt des hommes de mérite que d*aimables femmes.
Conclusion : si Julie n'eût point existé, si mon cœur eût pu souffirir quelque autre attachement que celui pour lequel il étoit né, je n'aurois jamais pris à Paris ma femme, encore moins ma maîtresse : mais je m'y serois fait volontiers une amie ; et ce trésor m'eût consolé peut-être de n'y pas trouver les deux autres*.
LETTRE XXIL tE SAINT-PREDX A JULIE.
Depuis ta lettre reçue je suis allé tous les jours chez M. Silvestre demander le petit paquet. Il n'étoit toujours point venu ; et, dévoré d'une mortelle impatience, j'ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfin la huitième j'ai reçu le paquet. A peine l'ai-je eu dans les mains, que, sans payer le port, sans m'en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi ; et, ne voyant que le moment de rentrer chez moi, j'enfilois avec tant de précipittition des mes que je ne connaissois point, qu'au bout d'une demi-heure, cherchant la rue de Toumon où je loge, je me suis trouvé dans le Marais, à fantre extrémité de Paris. J'ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir plus promptement; c'est la première fois que cela m'est arrivé le matin pour mes affaires : je ne m'en sers même qu'à regret raprès-midi pour quelques visites; car j'ai deux jambes fort bonnes
* Je me garderai da prononeersur cette lettre ; mais je doute qu'un jugement qui donne libéralement à ceUes qu'il regarde des qualités qu'elles méprisent, et qui leur refuse les leules dont elles font cas, soit fort propre à être bien reçu d'elles.
224 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
dont je serois bien fàdié qu'un peu plus d'aisance dans ma fortune me fît négliger Tusage.
J'étois fort embarrassé dans mon flJBcre avec mon paquet; je ne vûulois l'ouvrir que cbez moi, c'éloit ton ordre. D'ailleurs une sorte de volupté qui me laisse oublier la commodité dans les choses communes me la fait recbercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n'y puis souffrir aucune sorte de distraction, et je veux avoir du temps et mes aises pour savourer tout ce qui me ^ient de toi. Je tenois donc ce paquet avec une inquiète curiosité dont je n'étois pas le maître; je m'efforçois de palper à travers les enveloppes ce qu'il pouvoit contenir ; et Ion eût dit qu'il me brûloit les mains à voir les mouvements continuels qu'il faisoit de Tune à l'autre. Ce n'est pas qu'à son volume, à son poids, au ton de ta lettre, je n'eusse quelque soupçon de la vérité ; mais le moyen de concevoir comment tu pouvois avoir trouvé Tartiste et l'occasion ? Voilà ce que je ne conçois pas encore ; c'est un miracle de l'amour; plus il passe ma raison, plus il enchante mon cœur ; et l'un des plaisirs qu'il me donne est celui de n'y rira comprendre.
J'arrive enfin, je vole, je m'enferme dans ma diambre, je m'assieds hors d'hnleine, je porte une main tremblante sur le cachet. 0 première influence du talisman ! j'ai senti palpiter mon cœur à chaque papier que j'ôtois, et je me suis bientôt trouvé tellement oppressé que j'ai été forcé de respirer un moment sur la dernière enveloppe- Julie !... ô ma Julie ! le voile est déchiré... je te vois... je vois tes divins attraits ! ma bouche et mon cœur leur rendent le premier hommage, mes genoux flcchissent... Charmes adorés, encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu'il est prompt, qu'il est puissant, le magique effet de ces traits chéris ! Non, il ne faut point, comme tu prétends, un quart d'heure pour le sentir ; une minute, un instant suffit pour arracher de mon sein mille ardents soupirs, et me rappeler avec ton image celle de mon bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée d'une si cruelle amertume? Avec quelle violence il me rappelle des temps qui ne sont plus! Je crois, en le voyant, te revoir encore ; je crois me retrouver à ces moments délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie, et que le ciel m'a donnés et ravis dans sa colère. Hélas ! un instant me désabuse ; toute la douleur de l'absence se ranime et s'aigrit en m'ôtant l'erreur qui l'a suspendue, et je suis comme ces mallieureux dont on n'interrompt les tourments que pour les leur rendre plus sensibles. Dieux ! quels torrents de flammes mes
segoude partie. nu
aTÎdes regards puisent dans cet objet inattendu ! 6 comme il ranime au fond de mon cœur toas les mouvements impétueux que ta présence y f aisoii naître ! 0 Julie, s'il étoit vrai qu'il pût transmettre à tes sens le délire et Tillusion des miens!... Hais pourquoi ne le fe* roit-il pas? Pourquoi des impressions que l-âme porte avec tant d'activité n'iroient-eUes pas aussi loin qu'elle? Ah!. chère amante! où que tu sois, quoi que tu fasses au moment où j'écris cette lettre, au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton charmant visage inondé des pleurs de l'amour et de la tristesse? ne sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche, ton sein, pressés, comprimés, accablés de mes ardents baisers? ne te sen&-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvre» brûlalites?... Ciel! qu'entends-je ? Quelqu'un vient... Ah! serrons, cachons mon trésor... un importun !... Maudit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux!... Puisse^t-il ne jamais aimer... ou vivre loin de ce qu'il aime !
LETTRE XXIIl
DB l'aNANT de JDLIB A NADAMB D^OKBI.
Cest à vous, cliarmante cousine, qu'il faut rendre compte de l'(V péra ; car bien que vous ne m'en parliez point dans vos lettres, et que Julie vous ait gardé le secret, je vois d'où lui vient cette curiosité. J'y fus une fois pour contenter la mienne; j'y suis retourné pour vous deux autres fois. Tenez-m'en quitte, je vous prie, après cette lettre. J'y puis retourner encore, y bâiller, y souffrir, y périr pour votre service ; mais y rester éveillé et attentif, cela ne m'est pas possible.
Avant de vous dire ce que je pense de ce fameux théâtre, que je vous rende compte de ce qu'on en dit ici ; le jugement des connoisseurs pourra redresser le mien si je m'abuse.
L*Opéra de Paris passe à Paris pour le spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu'inventa jamais l'art humain. C'est, dit-on, le plus superbe monument de la magnificence de Louis XIY. D n'est pas si libre à chacun que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Id Ton peut dhsputer de tout, hors de la musique et de TOpéra ; il y a dn danfer à manquer de dissimulation
SS6 LA NOUVELLE HÈLOiSB.
sur ce seul point. La musique françoise se maintient par une inquisition très-sévére ; et la première chose qu'on insinue par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays, c'est que tous les étrangers conviennent qu il n'y a rien de si beau dans le reste du monde que TOpéra de Paris. En effet, la Térité est que les plus discrets s'en taisent, et n'osent en rire qu'entre eux.
11 faut convenir pourtant qu'on y représente à grands frais, nonseulement toutes les merveilles de la nature, mais beaucoup d'autres meiTeilles bien plus grandes que personne n'a jamais vues ; et sûrement Pope a voulu désigner ce bizarre théâtre par celui où il dit qu'on voit pèle-mèle des dieux, des lutins, des monstres, des rois, des bergers, des fées, de la fureur, de la joie, un feu, une gigue, une bataille et un bal.
Cet assemblage si magnifique et si bien ordonné est regardé comme s'il contenoit en effet toutes les choses qu'il représente. En voyant paroitre un temple, on est saisi d'un saint respect; et pour peu que la déesse en soit jolie, le parterre est à moitié païen. On n'est pas si difllcile ici qu'à la Comédie-Françoise. Ces mêmes spectateurs qui ne peuvent revêtir un comédien de son personnage ne peuvent à l'Opéra séparer un acteur du sien. 11 semble que les esprits se roidissent contre une illusion raisonnable, et ne s'y prêtent qu'autant qu'elle est absurde et grossière : ou peut-être que des dieux leur coûtent moins à concevoir que des héros. Jupiter étant d'une autre nature que nous, on en peut penser ce qu'on veut : mais Gaton étoit un honune ; et combien d'hommes ont droit de croire que Gaton ait pu exister?
L'Opéra n'est donc point ici comme ailleurs une troupe de yens payés pour se donner en spectacle au public ; ce sont, il est vrai, des gens que le public paye et qui se donnent en spectacle; mais tout cela change de nature, attendu que c'est une académie royale de musique, une espèce de cour souveraine qui juge sans appel dans sa propre cause, et ne se pique pas autrement de justice ni de fidélité*. Voilà, cousine, comment, dans certains pays, l'essence des choses tient aux mois, et comment des noms honnêtes suffisent pour honorer ce qui l'est le moins.
Les membres de cette noble académie ne dérogent point ; en revanche ils sont excommuniés, ce qui est précisément le contraire de l'usage des autres pays : mais peut-être, ayant eu le choix, aiment^ls
* Dit en mots plus ouverts,rCeIa n*en seroit que plus vrai; mais ici je sois rtie, et je dois me taire. Partout où Toi aunes, on doit savoir endurer l'ii^iistice.
S rtie, et je dois me taire. Partout où Ton est moins soumis aux lois qu'aux
mieuz être nobles et damnés, que rotnriers et bénis. J'ai yu sur le théâtre un chevalier moderne aussi fier de son métier qu'autrefois rinfortuné Labérius fut humilié du sien*, quoiqu'il le fit par force et ne récitât que ses propres ouvrage. Aussi. Tancien Labérius n^». put-il reprendre sa place au cirque parmi les chevaliers romains, tandis que le nouveau en trouve tous les jours une sur les bancs de la Comédie-Françoise parmi la première noblesse du pays ; et jamais on n'entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple romain qu'on parle à Paris de la majesté de TOpéra.
Voilà ce que j'ai pu recueillir des discours d'autrui sur ce brillant spectacle : que je vous dise à présent ce que j'y ai vu moimême*
Figurez-vous une gaine large d'une quinzaine de pieds et longue à proportion, cette gaine est le théâtre. Aux deux c^tés on place par iilïervalle des feuilles de paravent, sur lesquelles sont grossièrement peints les objets que la scène doit représenter. Le fond est un grand rideau peint de même, et presque toujours percé ou déchiré, ce qui représente des gouffres dans la terre ou des trous dans le ciel, selon la perspective. Chaque personne qui passe derrière le lliéâtre, et touche le rideau, produit en Tébranlant une sorte de tremblement de terre assez plaisant à voir. Le ciel est représenté par certaines guenilles bleuâtres, suspendues à des bâtons ou à des cordes, comme rétendage d'une blanchisseuse. Le soicil, car on l'y voit quelquefois, est un flambeau dans une lanterne. Les chars des dieux et des déesses sont composés de quatre solives encadrées et suspendues à une grosse corde en forme d'escarpolette ; entre ces solives est une planche en travers sur laquelle le dieu s'assied, et sur le devant pend un mor-
* Forcé par le tyran de monter sur le théâtre, il déplora son sort par des Ten trés-tou chants, et trës-capables d'allumer l'indignation de tout lionnôte homme contre ce César si vanté. « Après avoir, dit-il, vécu soixante ans ■ avec honneur, j'ai quitté ce matin mon foyer chevalier romain, j'y ren- « trerai ce soir vil histrion. Hélas ! j'ai vécu trop d'un jour. 0 fortune ! s'il « falloit me déshonorer une fois, que ne m'y forvois-tu quand la jeunesse et la « vigueur me laissoient au moins une figure agréable? mais maintenant quel t triste objet viens-je exposer au rebut du peuple romain 1 une voix éteinte, un « corps infirme, un cadavre, un sépulcre animé, qui n'a plus rien de moi que < mon nom. » Le prologue enUer qu'il récita dans cette occasion, l'ii^ustico que lui fit César, piqué de la noble liberté avec laquelle il vengeoit son honneur flétri, l'affront qu'il reçut au cirque, la bassesse qu'eut Cicéron d'insulter à 100 opprobre, la réponse fine et piquante que lui fit Labérius, tout cela nous a été consenré par Aulu-Gelle; et c'est à mon gré le morceau le plus curieux et U pint intéressant de son fade recueiL
Î28 LA nOUTELLB HBLOlSE.
ceau de grosse toile barbouillée, qui sert de nnage à ce mi^nifique char. On Toit yers le bas de la machine rillumînation de deux ou trois chandelles puantes et mal mouchées, qui, tandis que le personnage se démène et crie en branlant dans son escarpolette, Tenfument tout à son aise : encens digne de la divinité.
Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l'Opéra, sur cello-là tous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu, qu on enliie à des broches parallèles, et qu'on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette qu^on promène sur le cintre, et qui n'est pas le moins touchant instrument de cette agréable musique. Les éclairs se font avec des pincées de poix-résine qu'on projette sur un flambleau : la foudre est un pétard au bout d'une fusée.
Le théâtre est garni de petites trappes carrées qui, s^ouvrant au besoin, annoncent que les démons vont sortir de la cave, (hiand ils doivent s'élever dans les airs, on leur substitue adroitement des démons de toile brune empaillée, ou quelquefois de vrais ramoneurs, qui branlent en l'air suspendus à ces cordes, jusqu'à ce qu'ils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j'ai parlé. Mais ce qu'il y a de réellement tragique, c'est quand les fiordes sont mal conduites ou viennent à rompre; car alors les esprits infernaux et les dieux immortels tombent, s'estropient, se tuent quelquefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scènes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles, de gros crapauds qui se promènent d'un air menaçant sur le théâtre, et font voir à l'Opéra les tentations de saint Antoine. Chacune de ces figures est animée par un lourdaud de Savoyard qui n'a pas Tespril de faire la bête.
Voilà, ma cousine, en quoi consiste à peu prés l'auguste appareil de rOpéra, autant que j'ai pu l'observer du parterre à l'aide de ma lorgnette : car il ne faut pas vous imaginer que ces moyens soient fort cachés et produisent un effet imposant; je ne vous dis en ceci que ce que j'ai aperçu de moi-même, et ce que peut apercevoir comme moi tout spectateur non préoccupé. On assure pourtant qu'il y a une prodigieuse quantité de machines employées à faire mouvoir tout cela; on m'a offert plusieurs fois de me les montrer ; mais je n'ai jamais àbk curieux de voir comment on lait de petites choses avec de grands
fe dea gens oocapis tu service de TOpéra est inconcevable.
itre et les chœurs composent ensemble prâs de c^nt personnes : il y a des inultiludes de danseurs ; tous les rûles sont doubles et triples'; c'est-à-dire qu'il y a loujoui-s un ou deu« acteurs subaKemea prêts 3 remplacer l'arteur principal, et payés pour ne rien faire jusqu'à ce qu'il lui plaise de ne rien faire à son lour; ce qui ne larde jamais be.iucoup d'arriver. Après quelques représen la lions, les premiers acteurs, qui sont d'importants personnages, n'honorenl plus le public de leur présence ; ils abandonnent la place â leurs substituts, et aux substituts de leurs substituts. On reçoit toujours le même argent a la porle, mab on ne donne plus le même spectHcle. Chacun prend son billet comme à une loterie, sans savoir quel lot il aura: »«1, ffuel qu'il soit, personne n'oseroit se plaindre; car, afin que vous lie sadiiez, les nobles membres de celle académie ne doivent aucun respect au public; c'est le public qui leur eu doit.
le ne tous parlerai point de celle musique,- vous la connoissei. Xsis ce dont vous ne sauriez avoir d'idée, ce sont les cris affreux, les longs mugissements dont retentit le Ibéâtre durant la représentation. On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence ces glapissements de leurs poumons, les poings fermés runtre la poitrine, la tête en arriére, le visage enllammé, les vaisseaux gonllês, l'estomac pantelant : on ne sait lequel est le plus désagréablement afTeclé. de l'œil ou de l'oreille ; leurs elTorts foni autant souffrir ceux qui les r^ardent, que leurs chants ceux qui les écoutent; et ce qu'il y a de plus inconcevable est que ces hurlements sont presque la seule cbose qu'applaudissent les specbteurs. A leurs battements de mains, on les pr£ndroit pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques Bons perçants, et qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi, Je suis persuadé qu'on applaudit les cris d'une actrice â l'Opéra comme les tours de force d'un baleleur à la foire : la sensation en est déplaisante et pénible, on souffre tandis qu'ils durent ; mais on est si aise de les voir finir sans accident qu'on en marque volontiers sa joie. Concevez que cetle manière de chanter est employée pour exprimer ce que Quinauit a Jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imagine» les Muses, les Grâces, les Amours, Vénus même, t'expriiaant avec celte délicatesse, et Jugei de I effet ! Pour les dia- Hes, passe encore ; cette musique a quelque chose d'infernal qui ne
■ On ne uit ce que c'ett qu« da doubles en Italie : le publie ne tel ■ouRtirolt pli: luui le specMcle ut-Âà beaucoup meiUeur marcù; il en coateroil trop faut êtreaulMrvL
S30 LA HOU^BLLB HÉLOlSK.
leur messied pas. Aussi les magies, les éYocations, et toutes leé fîtes du sabbat, sont-elles toujours ce qu'on admire le plus à TOpêra françois.
A ces beaux sons, aussi justes qu'ils sont doux, se marient trésdignement ceux de Forchestre. Figurez-vous un chariTari sans fin d'instruments sans mélodie, un ronron traînant et perpétuel de basses ; chose la plus lugubre, la plus assommante que j'aie entendue de ma vie, et que je n'ai jamais pu supporter une demi-lieure sans gagner un violent mal de tête. Tout cela forme une espèce de psalmodie à laquelle il n'y a pour l'ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant» c'est un trépignement universel; vous entendez tout le parterre en mouvement suivre à grand'peine et à grand bruit un certain homme de l'orchestre*. Charmés de sentir un moment cette cadence qu'ils sentent si peu, ils se tourmentent Toreille, la voix, les bras, les pieds, et tout le corps, pour courir après la mesure * toujours prête à leur échaj^r ; au lien que l'Allemand et Tltalien, qui en sont intimement affectés, la sentent et la suivent sans aucun effort, et n'ont jamais besoin de la battre. Du moins Regianino m'a-t-il souvent dit que dans les opéras d'Italie, où elle est si sensible et si vive, on n'entend, on ne voit jamais dans Torchestre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marque. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l'organe musical ; les voix y sont rudes et sans douceur, les inflexions âpres et fortes, les sons forcés et traînants; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple : les instruments militaires, les fifres de rinfanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons de guinguettes, tout cela est d'un faux à choquer Toreille la moins délicate. Tous les talents ne sont pas donnés aux mêmes hommes ; et en général le François paroît être de tous les peuples de l'Europe celui qui a le moins d'aptitude à la musique. Mylord Edouard prétend que les Anglois en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent et ne s'en soucient guère, au lieu que les François renonçeroient à mille justes droits, et passeroient condamnation sur toute autre chose, plutôt que de convenir qu'ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. U y en a même qui regarderoient volontiers la musique à Paris comme
* Je trouve qu'on n'a pas mal comparé les airs légers de la musiqoe françoise à la course d'une vache qui galope, ou d'une oie grasse qui veul
voler#
SECOHDB PARTIE.
d*Ëtat, peut-être, parce que c'en fut une â Sparte de coufer deux cordes à la iyre de Timathée : â cela tous sentez qu'on n'a |tien à dire. Quoi qu'il en soit, l'Opéra de Paris pourroil ftre une foit Itelle ii]stitution politique, qu'il n'en plairoit pas davanUi^e aux gens
Kgoùl. Revenons S ma description.
Les balletf , dont il me reste ii vous pari»-, sont la parlii! la plus illante de cet Opéra ; et, considérés séparément, ils font un spectacle agréable, nuigiiilique, et vraiment Ihèùtral : mais ib servent Wamme partie constitutive de la pièce, et c'est en celte qualité qu'il nés faut considérer. Vous connoissez les opéras de Quinault : vous sa- MES comment les diveitissements y sont employés ; c'est à peu pr6s |l^ même, ou encore pis, diez ses successeurs. Dans chaque actel'acestordinau^'ment coupée au moment le plus Intéressa ni par une qu'on donne aux acteurs assis, et que le parterre voit detwut. Il :e de la que les personnages de la pièce sont absolument oubliés, bien que les spectateurs regardent les acteurs qui regardent autre . La manière d'amener ces fêtes est simple : si le prince est X, on prend pari à sa joie, et l'on danse; s'il est triste, on veut 'égayer, et l'on danse. J'ignore » c'est la mode à la cour de donner ')al aux rois quand ils sont de mauvaise Immeur : ce que je sais rapport à ceux-ci, c'est qu'on ne peut trop admirer liiur conice stoique â voir des gavottes ou écouter des chaiiBons, tandis 'on décide quelquefois derrière le théâtre de leur couronne ou de sort. Hais il y a bien d'autres sujets de danse: les plus graves msde la vie se font en dansant. Les prêtres dansent, les soldats ient, les dieux dansent, les diables dansent; ou danse jusque Itdans les enlerrements, el tout danse à propos de tout.
La danse est donc le quatrième des beam arts employés dans la (Onslilution de la scène lyrique; mais 1 es trois autres concourent â Kmilulion; et celui-là, qu'imite-t-il7 lUen. 11 est donc liors d'ceuvre jfoand il n'est employé que comme danse ; car que l'ont des menuets, -des rigodons, des diacoiines, dans une tragédie? Je dis plus : il n'y lit pas moins déplacé s'il imitoil quelque chose, parce que, de les les unités il n'y en a point de plus indispensable que celle du et un opéra oùractiou se pas^eroit moitié en chant, moitié danse, seroit plus ridiculeencore que celui où l'on parleroit moitié italien.
contents d'introduire la danse comme partie essentielle de la le lyrique, ils se sont même efforcé? d'en faire quelquefois le sujet il, et ils ont des opéras appelés ballets qui remplissent si mal
fl5S LA NOnYBLLB HÉLOlSK.
leur titre, que la danse n*y est pas moins déplacée que dans tous les autres. La plupart de ces ballets forment autant de sujets séparés que d^actes, et ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations métaphysiques dont le spectateur ne se douteroit jamais, si Fauteur n'avoit soin de Ten avertir dans un prologue. Les saisons, les âges, les sens, les éléments ; je demande quel rapport ont tous ces titres à la danse, et ce qu^ils peuvent olTrir en ce genre à Timagination. Quelques-uns même sont purement allégoriques, comme le carnaval et la folie ; et ce sont les plus insupportables de tous, parce que, avec beaucoup d'esprit et de finesse, ils n'ont ni sentiments, ni tableaux, ni situations, ni chaleur, ni intérêt, ni rien de tout ce qui peut donner prise à la musique, flatter le cœur, et nourrir Tillusion. Ihns ces prétendus ballets Taction sapasse toujours en chant, la danse interrompt toujours Taction, où ne s'y trouve que par occasion, et n'imite rien. Tout ce qu'il arrive, c'est que ces ballets ayant encore moins d'intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée; s'ils étoient moins froids, on en seroit plus choqué ; mais un défaut couvre Tautre, et Tart des auteurs pour empêcher que la danse ne lasse est de dire en sorte que la pièce ennuie.
Ceci me mène insensiblement à des recherches sur la véritable constitution du drame Ijxique, trop étendues pour entrer dans cette lettre, et qui me jetteroient loin de mon sujet : j'en ai fait wie petite dissertation à part que vous trouverez ci-jointe, et dont vous pourrez causer avec Regianino. D me reste à vous dire sur l'Opéra françois que le grand défaut que j'y crois remarquer est un faux goût de magnificence, par lequel on a voulu mettre en représentation le merveilleux, qui, n'étant fait que pour être imaginé, est aussi bien placé dans un poème épique que ridiculement sur un théâtre. J'aurois eu peine à croire, si je ne Tavois vu, qu'il se trouvât des artistes assez imbéciles pour vouloir imiter le char du soleil, et des spectateurs assez enfants pour aller voir cette imitation. La Bruyère ne concevoit pas comment un spectacle aussi superbe que l'Opéra pouvoit l'ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien, moi, qui ne suis pas un la Bniyère ; et je soutiens que, pour tout honune qui n'est pas dépourvu du goût des beaux-arts, la musique françoise, la danse et le merveilleux mêlés ensemble, feront toujours de TOpéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après tout, peut-être n'en faut-Û pas aux François de plus parfaits, au moins quant à l'exécution ; non qu'ils ne soient très en état de connoitre lÉ boon^, mais parce qu'en ceci le mal les amuse plus que le bien.
SBCOWOE PABTIE.
railler qu'applaudir; le plaisir de la crilique les ......—nw -^ . ^nnui du spectacle; el il leur esl phis agréable de
moquer quand ils n'y i^onl plus, que de s'y plaire- tandis qu'ils
dédommage de 1'
LETTRE IIIT,
Oui, oui, je le vois bien, l'heureuse Julie t'est loujaurs chère. Ce ni^me feu qui brilloJt jadis dans tes yeux se fait sentirdans ta der-
re lettre ; j'y relrouie toute l'ardeur qui m'anime, et la mienne
n irrite encore. Oui, mon ami, le sort a beau nous séparer, pressons nos cœurs l'un contre l'autre, conservons par la communication leur chaleur naturelle contre le iroid de l'absence et du désesxiir, et que tout ce qui devroil relâcher notre attachement ne serve pi'à le resserrer sens cesse.
Mais admire ma simplicité: depuis que j'ai reçu cette lettre, j'éprouïs quelque chose des charmants elTels dont elle parle ; et ce badiiiage du lalismiin, quoique inventé par moi-même, ne laisse pas de me séduire et de me paroltre une vérité. Cent fois le jom:, quand je suis seule, un tressaillement me saisit comme si je te sentois prés de moi. Je m'imagine que tu tiens mon portrait, et je suis si folle que je crois sentir l'impression des caresses que tu lui fais et des baisers que tu lui donnes : ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. 0 douces illusions! û chimères! dernières ressource! des malheureux ! ah ! s'il se peut, tenez-nous lieu de réalité I Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n'est plus rien.
Quant à la manière dont je m'y suis prise pour avoir ce portrait, c'est bien un soin de l'amour ; mais crois que s'il étoit vrai qu'il fit des miracles, ce n'est pas celui-là qu'il auroil choisi. Voici le mot de l'énigme, Nous eûmes il y a quelque temps ici un peintre en miniature venant d'ilalie; il avoit des lettres de m y lord Edouard, qui peut-être en les lui donnant avoit en vue ce qui est arrivé, U, d'Orbe voulut proliter de cette occasion pour avoir le portrait de ; je voulus l'avoir aussi. Elle el ma mère voulurent ivoir t ù ma prière le iieintre en Ot secrètement une seconde
S4 LA NOUVELLE HÉLOiSB.
copie. Ensuite, sans m'embarrasser de copie ni d^original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te renvoyer. C'est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule; car un peu de ressemblance de plus ou de moins n'importe guère à ma mère et à ma cousine ; mais les hommages que tu rendrois à une autre figure que la mienne seroient une espèce d'infidélité d'autant plus dangereuse que mon portrait seroit mieux que moi ; et je ne veux point, comme que ce soit, que tu prennes du goût pour des charmes que je n'ai pas. Au reste, il n'a pas dépendu de moi d'être un peu plus soigneusemoit Têtue ; mais on ne m'a pas écoutée, et mon père lui-même a voulu que le portrait demeurât tel qu*il est. Je te prie au moins de croire qu'excepté la coiffure, cet ajustement n^a point été pris sur le mien, que le peintre a tout fait de sa grâce, et qu'il a orné ma personne des ouvrages de son imagination.
LETTRE XXt.
DE 8AIHT-PBBUX A IULIB. '
n faut, chère Julie, que je te parle encore de ton portrait ; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible, mais au contraire avec le regret d'un homme abusé par un faux espoir, et que rien ne peut déçlommager de ce qu'il a perdu. Ton portrait a de la grâce et de la beauté, même de la tienne ; il est assez ressemblant, et peint par un habile homme: mais pour en être content, il faudroit ne te pas connoitre.
La première chose que je lui reproche est de te ressembler et de n'être pas toi, d'avoir ta figure et d'être insensible. Vainement le peintre a cru rendre exactement tes yeux et tes traits ; il n'a point rendu ce doux sentiment qui les vivifie, et sans lequel, tout charmants qu'ils sont, ils ne seroient rien. C'est dans ton cœur, ma Julie, qu'est le fard de ton visage, et celui-là ne s'imite point. Ceci tient, je Tavoue, à l'insuffisance de l'art; mais c^est au moins la faute de l'artiste de n'avoir pas été exact en tout ce qui dépendoit de lui. ftir exemple, il a placé la racine des cheveux trop loin des tempes, ce qui donne au front un contour moins agréable, et moins de finesse au regard. Il a oublié les rameaux de pourpre que font en cet endroit deux ou trois petites veines sous la peau, à peu près comme dans ces
fleurs d^îris que nous considérions un jour au jardin de Clarens. Le coloris des joues est trop près des yeux, et ne se fond pas délicieusement en couleur de rose vers le bas du visage comme sur le modèle; on diroit que c'est du rouge artificiel plaqué comme le carmin des femmes de ce pays. Ce défaut n'est pas peu de chose, car il te rend Tœil moins doux et Fair plus hardi.
"Mais, dis-moi, qu'a-t-il fait de ces nichées d'amours qui se cachent aux deux coins de ta bouche, et que dans mes jours fortunés j'osois réchauffer quelquefois de la mienne? U n'a point donné leur grâce à ces coins, il n'a pas mis à cette bouche ce tour agréable et sérieux qui change tout à coup à ton moindre sourire, et porte au cœur je ne sais quel enchantement inconnu, je ne sais quel soudain ravissement que rien ne peut exprimer. U est vrai que ton portrait ne peut passer du sérieux au sourire. Âh! c'est précisément de quoi je me plains : pour pouvoir exprimer tous tes diarmes, il faudroit te peindre dans tous les instants de ta vie.
Passons au peintre d'avoir omis quelques beautés; mais en quoi il n'a pas fait moins de tort à ton visage, c'est d'avoir omis les défauts, il n'a point fait cette tache presque imperceptible que tu as sous l'œil droit, ni celle qui est au cou du côté gauche. 11 n'a point mis... ô dieux ! cet homme étoit-il de bronze?... il a oublié la petite cicatrice qui t'est restée sous la lèvre. 11 t'a fait les cheveux et les sour* cils de la même couleur, ce qui n'est pas : les sourcils sont plus châtains, et les cheveux plus cendrés :
Bionda testa, occbi azurri, e brono ciglio ^.
n a fait le bas du visage exactement ovale ; il n'a pas remarqué cette légère sinuosité qui, séparant le menton des joues, rend leur contour moins régulier et plus gracieux. Voilà les défauts les plus sensibles. Il en a omis beaucoup d'autres, et je lui en sais fort mauvais gré; car ce n'est pas seulement de tes beautés que je suis amoureux, mais de toi tout entière telle que tu es. Si tu ne veux pas que
pinceau te prête rien, moi je ne veux pas qu'il t'ôte rien ; et mon cœur se soucie aussi peu des attraits que tu n'as pas, qu'il est jaloux de ce qui tient leur place.
Quant à rajustement, je le passerai d^autant moins que, parée ou éngligée, je t*ai toujours vue mise avec beaucoup plus de goût que tu
* Blonde chevelure, yeux bleug, et sourcUs bruns. Maaimi.
996 LA NOUVELLE HÊlOlSE.
ne Tes dans ton portrait. La coiffure est trop chargée : on me dira qu'il n'y a que des fleurs ; eh bien ! ces fleurs sont de trop. Te sou- Tiens>tu de ce bal où tu portois ton habit à la valaisane, et où ta cou* sine dit que je dansois en philosophe ? tu n'avt)is pour toute coiffure qu'une longue tresse de tes cheveux roulée autour de la tête et rattachée avec une aiguille d'or, à la manière des villageoises de Berne- Non, le soleil orné de tous ses rayons n*a pas l'éclat dont ta frappois les yeux et les cœurs» et sûrement quiconque te vit ce jour-là ne t'oubliera de sa vie. C'est ainsi, ma Julie, que tu dois être coifl'ée ; c'est l'or d& tes cheveux qui doit parer ton visage, et non cette rose qui les cache et que ton teint flétrit Dis à la cousine, car je reconnois ses soins et son choix, que ces fleurs dont elle a couvert et profané ta chevelure ne sont pas de mdlleurgoût que celles qu'elle recueille dans VAdonôy et qu'on peut leur paiter de suppléer à la beauté, mais non de la cacher.
A l'égard du buste, il est singulier qu'un amant soit lànlessus plus sévère qu'un père ; mais en effet je ne t'y trouve pas vêtue avec assez de soin. Le portrait de Julie doit être modeste comme elle. Amour ! ces secrets n'appartiennent qu'à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois, je le crois ! Ah ! s'il eût aperçu le moindre de ces charmes voilés, ses yeux l'eussent dévoré, mais sa main n'eût point tenté de le peindre : pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer ? Ce n'est pas seulement un défaut de bienséance, je soutiens que c'est encore un défaut de goût. Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein; on voit que l'un de ces deux objets doit empêcher l'autre de paroitre ; il n'y a que le délire de Tamour qui puisse les accorder; et quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu Toublies, et non que tu Texposes.
Voilà la critique qu'une attention continuelle m'a fait faire de ton portrait. J'ai conçu là-dessus le dessein de le réformer selon mes idées. Je les ai communiquées à un peintre habile ; et, sur ce qu'il a déjà fait, j'espère te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait, nous essayons lés changements sur une copie que je lui en ai fait faire, et il ne les transporte sur loriginal que quand nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine asseï médiocrement, cet artiste ne peut se lasser d'admirer la subtilité de mes observations ; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est mi maître plus savant que lui. Je lui parois aussi quelquefitts
fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s'avise de cacher des objets qu'on n'expose jamais assez au gré des autres ; et quand je lui réponds que c'est pour mieux te voir tout entière que je t'habille avec tant de soin, il me regarde comme un fou. Âh! que ton portrait seroit bien plus touchant, si je pouvois inventer des moyens d'y montrer ton âme avec ton visage, et d'y peindre à la fois ta modestie et tes attraits ! Je te jure, ma Julie, qu*Us gagneront beaucoup à celte réforme. On n'y voyoit que ceux qu'avoii supposés le peintre, et le spectateur ému les supposera tels qu'ils sont. Je ne sais qud enchantement secret régne dans ta personne ; mais tout ce qui la touche semble y participer; il ne faut qu'apercevoir un cmi de ta robe pour adorer celle qui la porta. On sent, en regardant ton ajustement, que c'est partout le vdle des gdices qui couvre la beauté ; et le goût de ta modeste parure ieaxàÀù annoncer au cœur tous les charmes qu^elle recèle.
LETTRE XXYl.
DB SAINT-PREUX A lULIB.
Julie, 6 Julie! ô toi qu'un teinps j'osois appeler mienne, et dont je profane aujourd'hui le nom ! la plume échappe h ma main tremblante; mes larmes inondent le papier; j'ai peine à former les premiers traits d'une lettre qu'il ne falloit jamais écrire; je ne puis ni me taire ni parler. Viens, honorable et chère image, viens épurer et raffermir un cœur avili par la honte et brisé par le repentir. Soutiens mon courage qui s'éteint ; donne à mes remords la force d'avouer le crime involontaire que ton absence m'a laissé commettre.
Que lu vas avoir de mépris pour un coupable! mais bien moins que je n'en ai moi-même. Quelque objet que j'aille être à tes yeux, je le suis cent fois plus aux miens propres ; car, en me voyant tel que je suis, ce qui m'humilie le plus encore, c'est de te vou*, de te sentir au fond de mon cœur, 'dans un lieu désormais si peu digne de toi, et de songer que le souvenir des plus vrais plaisirs de l'amour n'a pu garantir mes sens d'un piège sans appas et d'un crime sans charmes.
Tel est l'excès de ma confusion, qu'en recourant à ta clémence je crains même de souiller tes regards sur ces ligres par l'aveu de mon
t38 LA NOUVELLE UÉLOlSK.
forfait. Pardonne, âme pore et chaste, un récit que fépai^g^neroisà ta modestie, s'il n'étoit un moyen d'expier mes ^;aremenfs. Je suis indigne de tes bontés, je le sais ; je suis vil, bas, méprisable ; mais au moins je ne serai ni faux ni trompeur, et j'aime mieux que tu m'ôtes ton cœur et la vie que de t'abuser un seul moment. De peur d'être tenté de chercher des excuses qui ne me rendroient que plus criminel, je me bornerai à te faire un détail exact de ce qui m^est arrivé. D sera aussi sincère que mon regret ; c'est tout ce que je me permettrai de dire en ma faveur.
J'avois fait connoissance avec quelques officiers aux gardes et autres jeunes gens de nos compatriotes, auxquels je trouvois un mérite naturel, quej'avois regret de Toir gâter par l'imitation de je ne sais quels . faux airs qui ne sont pas faits pour eux. Ils se moquoient à leur tour de me voir conserver dans Pans la simplicité des antiques mœurs helvétiques. Ils prirent mes maximes et mes manières pour des leçons indirectes dont ils furent choqués, et résolurent de me faire changer de ton à quelque prix que ce fût. Après plusieurs tentatives qui ne réussirent point, ils en firent une mieux concertée qui neut que trop de succès. Hier matin ils vinrent me proposer d'aller souper diez la femme d'un colonel, qu'ils me nommèrent, et qui, sur le bruit de ma sagesse, avoit, disoient-ils, envie de faire connoissance avec moi. Assez sot pour donner dans ce persiflage, je leur représentai qu'il seroit mieux d'aller premièrement lui faire visite; mais ils se moquèrent de mon scrupule, me disant que la franchise suisse ne comportoit pas tant de façon, et que ces manières cérémonieuses ne serviroient qu'à lui donner mauvaise opinion de moi. A neuf heures nous nous rendîmes donc chez la dame. Elle vint nous recevoir sur l'escalier, ce que je navois encore observé nulle part. En entrant je vis à des bras de cheminée de vieilles bougies qu'on venoit d'jallumer, et partout un certain air d'apprêt qui ne me plut point. La maîtresse de la maison me parut jolie, quoique un peu passée; d'autres femmes à peu près du même âge et d'une semblable figure éloient avec elle : leur parure, assez brillante, avoit plus d'éclat que de goût ; mais j'ai déjà remarqué que c'est un point sur lequel on ne peut guère juger en ce pays de l'état d'une fenmie.
Les premiers compliments se passèrent à peu près conune partout ; l'usage du monde apprend à les abréger ou à les tourner vers l'enjouement avant qu'ils ennuient. Il n'en fut pas tout à fait de même sitôt que la conversation devint générale et sérieuse. Je crus trouver à ces dames un air contraint et gêné, comme si ce tonne
SECONDE CARTID. 939
efil pas élé familier; et, pour la première fois depuis que j'êtois i Paris, je vis des femmes embarrassées à soutenir un entrelien rai- 'sonnable. Pour trouver une matière aisée, elles sffjelèrent sur leurs aflaires de famille; el. comme je n'en connoissois pas une, chacune dit de la sienne ce qu'elle voulut. Jamais je n'avois tint oui parler de II. le colonel ; ce qui m'élonuoil dans un pays où l'usage est d'appeler les gens par leurs noms plus que par leurs litres, el où ceux qui ont «elui-tà en portent ordinairement d'autres.
Celte fausse di^ité lit bientôt place à des manières plus naturelles.
On se mit à causer tout bas ; et, reprenant sans y penser un Ion de
~ imiliarité peu décente, on chuchotoit, on sounoit en me regardant,
indis que la dame de la maison me queslionnoit sur l'élat de mon
£Ur d'un certain Ion résolu qui n'éloît guère propre à le gagner. On
lervit; et la liberté de la table, qui semble conibndre tous les étals,
qui met chacun à sa place sans qu'il y songe, aciieva de m'ap-
irendre en quel lieu j'êtois. 11 étoit trop tard pour m'en dédire, Ti-
lant donc ma sûreté de ma répugnance, je consacrai cette soirée à
fonction d'observateur, et résolus d'employer à connoilre cet ordre
le femmes la seule occasion que j'en aurois de ma vie, Je lirai peu
fruit de mes remarques; elles avoient si .peu d'idées de leur état
irésenl, si peu de prévoyance pour l'avenir, et, hors du jargon de
métier, elles étoient si stupides à tous égards, que le mépris ef-
bça bieutAt la pitié que j'avois d'abord pour elles. En parlant du plai~
r même, je via qu'elles étoient incapables d'en ressentir. Elles me
mirent d'une violente aiidité pour tout ce qui pouvoil tenter leur
arice : i cela près, je n'entendis sortir de leur bouclie aucun mot
li parilt du ccDur. J'admirai comment d'bonnètes gens pouvoient
Apporta une société si dégoûtante. C'eût été leur imposer une peine
Quelle, i mon avis, que de les condamner au genre de vie qu'ils
[ftiaisissoient eux-mêmes.
Cependant le souper se prolongeoit et devenoit bruyant. Au défaut
: l'amour, le vin échauffoit les convives. Les discours n'étoicjit pas
ndres, mais déshonnêtes, et les femmes lichoient d'exciter, par le
de leur ajustement, les désirs qui l'auroient dû cimser. D'a-
rd tout cela ne lit sur moi qu'un eflet contraire, et lous leurs ef-
ts pour me séduire ne servoienl qu'à me rebuter. Douce pudeur,
ois-je en moi-même, suprême volupté de l'amour, que de charmes
'd une femme au moment qu'elle renonce a toi ! combien, si elles
■moissoient ton empire, elles metiroient de soins à le conserver,
par bonnéteté, du moins par coquetterie ! Hais on ne joue point
240 LA NOUYEUiB HÈLOiSB.
la pudeur, il n y a pas d'artifice plus ridicule qœ celui qui la veut imiter. QueJle diflérence, pensois-je encore, de la grossière impudence de ces créatures et de leur équivoques licencieuses à ces regards timides et passionnés, à ces propos pleins de modestie, de grâce et de sentiment, dont... Je n'osois achever; je rougissois de ces indijnes comparaisons... Je me reprochob comme autant de crimes les charmants souvenirs qui me poursuivoieut malgré moi... En quels lieux osois-je penser à celle... Délas! ne pouvant écarter de mon cœur une trop chère image, je m'efforçois de la voiler.
Le bruit, les propos que j'entendois, les objets qui frappoient mes yeux, m'échaufférent insensiblement ; mes deux voisines ne cessoient de me faire des agaceries, qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang-froid. Je sentis que ma têtes'embarrassoit : j'avois toujours bu mon vin fort trempé, j'y mis plus d'eau encore, et enfin je m'avisai de la boire pure. Alors seulement je m^aperçus que cette eau prétendue étoit du vin blanc, et que j^avois été trompé tout le long du repas. Je ne fis point des plaintes qui ne m'auroient attiré que de railleries, je cessai de boire, il n'étoit plus temps; le mal étoit fait. L'ivresse ne tarda pas à m'ôter le peu de connoissanoe qui me restoit. Je fus surpris, en revenant à moi, de me trouver dans un cabinet reculé, entre les bras dune de ces créatures, et feus au même instant le désespoir de me sentir aussi coupable que je pouvois l'être.
J'ai fini ce récit affreux : qu'il ne souille plus tes regards ni ma mémoire. 0 toi dont j'attends mon jugement, j'implore ta rigueur, je la mérite. Quel que soit mon châtiment, il me sera moins cruel que le souvenir de mon crime.
LETTRE IXYIL DE IULIE A SAIHT-PRBUX.
RassureZ'Vous sur la crainte de m'avoir irritée ; votre lettre m*a donné plus de douleur que de colère. Ce n'est pas moi, c'est vous que vous avez offensé par un désordre auquel le cœur n'eut point départ Je n'en suis que plus affligée : j'aimerois mieux vous voir m'outrager que vous avilir, et le mal que vous vous faites est le seul que je iM puis vous pardonner.
LTO!
\ SECOHDK PARirE. 241
t A ne regarder que la Taule dont vous rougissez, vous vous trouvez VHea plus coupable que vous ne l'êtes, et Je ne vois guère en cette tioccasion que de Timprudencfi à voua reprocher : mais ceci vient de L^usloin, et lient à une plus profonde racine, que vous n'appjceveï Lpas. el qu'il faut que l'amitié vous découvre.
I Yolre première erreur est d'avoir pris une mauvaise roule en en- I Iraiil dans le inonde : plus vous avancez, plus vous vous égarez ; el ,je vois en rrëniissant que vous êtes perdu si vous ne revenez sur vos , pas. Vous vous laissez conduire insensiblement dans le piège que ]'a~ ..vois craint. Les grossiÉrea amorces du vice ne pouvoieiil d'abord vous ,aéduîre; mais la mauvaise compagnie a commencé par abuser voire ~nison pour corrompre votre vertu, et fait déjà sur vos mœurs le pre- ;,liiier essai de ses masimes.
, Quoique vous ne m'ayez rien dit en particulier des liabiludes que iious vous êtes dites à Paris, il est aisé de juger de vos sociclés par ros lellres, et de ceiu qui tous montrent les objels par voire manière ifie les voir. Je ne vous ai point caclié combien j'étois peu contente de ,TOs relations : vous avez continué sur le même ton, et mon déplaiûr fait qu'augmenter. En vérilé, l'on prendroit ces lettres pour les [.««cosmes d'un petit-maître' plulél que pour les relations d'un pbi- [josoplie, e> l'on 3 peine à les croire de la même main que celles que TOUS m'ccriviez aulrelois. Quoi ! vous pensez étudier les hommis dans les petites manières de quelques coteries de précieuses ou de gens ^œuvres ; et ce vernis extérieur et ch^^g>^3nl, qui devoit à peine frapper vos yeux, fait le fond de toutes vos remarques ! Ëloil-ce la peine de recueillir avec tant de soin des usages et des bienséances qui n'existeront plus dans dix ans d'ici, Iwiis que les ressorts éterneb du cœur humain, lejeu secret et durable des pussions, écliappent â vos recherches? Prenons votre lettre sur les femmes, qu'y trouvei-ai-je qui iruisie m'apprendrc à les connoltreV Quelque description de leur parure, dont tout te monde est instruit ; quelques observations m:ilimettre et de se présenier ; quelque idée du désordre d'un petit nombre injustement généralisée : comme si lous les sentiments honnëles étoient étcinlâ ii Paris, et que loules les femmes y allassent en carrosse et aux premières loges ! M'avez-ïous 'rien dilqui m'instruise solidement de leurs goûts, de leurs mailmes, 4c leur vrai caractère? el n'esl-il pas bien è[ range qu'en parlant des
:et TOUS illci vuus tiire Eitller 1 Eh quai ! vmi
m du jour. Vous ne savei pas qu'il y ■ du pclila-niat' UHfmttlra! Boa Dieu! que laiej-voitE di][icf
a pim dti fUtiffuUra ! ,
S42 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
femmes d'un pays un homme sage ait oublié ce qui regarde les soins domestiques et Téducation des enfants^? La seule chose qui semble être de vous dans toute cette lettre, c'est le plaisir avec lequel vous louez leur bon naturel, et qui fait honneur au vôtre ; encore n'avezvous Tait en cela que rendre justice au sexe en général : et dans quel pays du monde la douceur et la commisération ne sont-elles pasTaimable partage des femmes ?
Quelle difTérence de tableau si vous m'eussiez peint ce que vous aviez vu plutôt que ce qu'on vous avoit dît, ou du moins que vous n'eussiez consulté que des gens sensés ! Faut-il que vous, qui avez tant pris de soins à conserver voire jugement, alliez le perdre, comme de propos délibéré, dans le commerce d'une jeunesse inconsidérée, qui ne cherche, dans la société des sages, qu'à les séduire, et non pas à les imiter! Vous regardez à de fausses convenances d'âge qui ne vous vont point, et vous oubliez celles de lumières et de raison qui vous sont essentielles. Malgré tout votre emportement, vous êtes le plus facile des hommes ; et, malgré la maturité de votre esprit, vous vous laissez tellement conduire par ceux avec qui vous vivez, que vous ne sauriez fréquenter des gens de votre âge sans en descendre et redevenir enfant. Ainsi vous vous dégradez en pensant vous assortir, et c'est vous mettre au-dessous de vous-même que de ne pas choisir des amis plus sages que vous.
Je ne vous reproche point d'avoir été conduit sans le savoir dans une maison déshonnète ; mais je vous reproche d'y avoir été conduit par de jeunes officiers que vous ne deviez pas connoître, ou du moins auxquels vous ne deviez pas laisser diriger vos amusements. Quant au projet de les ramener à vos principes, j'y trouve plus de zèle que de prudence ; si vous êtes trop sérieux pour être leur camarade, vous êtes trop jeune pour être leur Mentor, et vous ne devez vous mêler de réformer autrui que quand vous n'aurez plus rien à faire en vousmême.
Une seconde faute, plus grave encore et beaucoup moins pardonnable, est d'avoir pu passer volontairement la soirée dans un lieu si peu digne de vous, et de n'avoir pas fui dès le premier instant où vous avez connu dans quelle maison vous étiez. Vos excuses là-dessus sont pitoyables. Il étoit trop tard pour s'en dédire ! conmie s'il y
* Et pourquoi ne l'auroit-il pas oublié ? est-ce que ces soins les regardent! Eh! que deviendroient le monde et l'État? Auteurs illustres, briUants académiciens, que deviendriez-vous tous, si les femmes alloient quitter le gouvernenleDi de la littérature et des %fl'aires, pour prendre celui de leur ménage f
annt ([uekfie espèce de bienséance en de pareils lieux, ou que la biensi'ance dût jamais l'emporler sur la vprlu, et qu'il fût jamais trop lard pour s'empêcher de mal fiiirel Quant à la sécurité que voua liriez de voire répugnance, je n'en dirai rien, rèvènement TOUS a montré combien elle étoît fondée. Parlei plus franchement h celle qui sait lire daos votre cœur; c'est la lionte qui vous retint. Vous craignîtes qu'on ne ae moquât de vous eu sortant ; un moment de liuée vous lit peur, et vous aimâtes mieui vous exposer aui remoi'di qu'il la raillerie. Savez-vous bien quelle maxime vous suivîtes en celle occasion? celle qui la première introduit le vice dans une âme bien née, étoulfe la voix de la conscience pu- la clameur publique-, et réprime l'audnce de bien l'aire pur la crainle du blâme. Tel vaincroit les teulatious, qui succombe aux mauvais exemples; tel rougit d'élre modeste et devient effronté par honte; et celte mauvaise honte corrompt plus de cœurs honnêtes que les mauvaises inclinations. Voilà surtout de quoi vous avez à préserver le vôtre; car, quoi que vous fassiez, la crainte du ridicule que vous méprisez vous domine pourtant malgré vous. Vous braveriez plutûl cent périls qu'une raillerie, et l'on ne viljamais tant de limidilé joinle à une Ame aussi intrépide.
Sans vous étaler contre ce défaut des préceples de morale que vous savez mieux que moi, je me contenlerai de vous proposer un moyen pour vous en garantir, plus fecile et plus sûr peut-élre que tous les raisonnements de la philosophie ; c'est de faire dans votre esprit une légère transposition de temps, et d'anticiper sur l'avenir de quelques minutes. Si, dans ce malheureux souper, vous vous fussiez forlilié contre un instant de moquerie de la part des convives, par l'idée de l'état où votre âme alloit être silût que vous seriez dans Ja rue ; si TOUS vous fussiez représenté le contentement intérieur d'échapper ' aux pièges du vice, l'aranlage de prendre d'abord cette habitude de vainire qui en fncilile le pouvoir, le plaisir que vous eût donné la conscience de voire victoire, celui de me la décrire, celui que j'en reçu moi-même, est-il croyable que tout cela ne l'eiit pas emporté sur une répugnance d'un instant, à laquelle vous n'eussiez ja- ,inais cédé si vous en aviez envisagé les suites? Encore, qu'est-ce que ■ îHe répugnance qui met un prix aux railleries de gens dont l'estime 'en peut avoir aucun? Infailliblement cette réflexion vous eût sauvé, pour un moment de mauvaise honte, une honte beaucoup plus Juste, plus durable, les regrets, le danger; et, pour ne vous rien dissimuler, votre amie eût versé quelques larmes de moins.
144 LA NOUVELLE HÈLOiSB.
Vous voulû'.es, dites-vous, mettre à profit cette soirée pour votre fonction d*observateur. Quel loin ! quel emploi ! que vos excuses me lont rougir de vous ! Ne serez-vous point aussi curieux d'observer un jour les voleurs dans leurs cavernes, et de voir comment ils s*y prennent pour dévaliser les passants? Ignorez- vous qu'il y a des objets si odieux qu'il n'est pas même permis à Thomme d'honneur de les voir, et que l'indignation de la vertu ne peut supporter Le spec^ tacle du vice? Le sage observe le désordre public qu'il ne peut arrêter ; il l'observe, et montre sur son visage attristé la douleur qu'il lui cause; mais quant aux désordres particuliers, il s'y oppose, ou détourne les yeux de peur qu'ils ne s'autorisent de sa présence. D'ailleurs, étoit-il besoin de voir de pareilles sociétés pour juger de ce qui s'y passe et des discours qu'on y tient? Pour moi, sur leur seu^ objet plus que sur le peu que vous m'en avez dit, je devine aisément tout le reste ; et Tidée des plaisirs qu*on y trouve me fait connoître assez les gens qui les cherchent.
Je ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu'on dit établies dans les grandes villes pour tolérer de semblables lieux ; mais j'espère au moins que vous n'êtes pas de ceux qui se méprisent assez pour s'en permettre l'usage, sous prétexte de je ne sais quelle chimérique nécessité qui n'est connue que des gens de mauvaise vie : comme si les deux sexes éloient ^r ce point de nature différente, et que dans l'absence ou le célibat il fallût à l'honnête homme des ressources dont rhonnête femme n'a pas besoin ! Si cette erreur ne vous mène pas chez des prostituées, j'ai bien peur qu'elle ne continue à vous égarer vous-même. Ah ! si vous voulez être méprisable, soyez-le au moins sans prétexte, et n'ajoutez point le men*i songe à la crapule. Tous ces prétendus besoins n'ont point leur source dans la nature, mais dans la volontaire dépravation des sens. Les illusions même de l'amour se purifient dans un cœur chaste, et ne corrompent qu'un cœur déjà corrompu : au contraire, la pureté se soutient par elle-même ; les désirs toujours réprimés s'accoutument à ne plus renaître, et les tentations ne se multiplient que par Thabilude d'y succomber. L'amitié m'a fait surmonter deux fois ma répugnance à traiter un pareil sujet : celle-ci S3ra la dernière ; car à quel titre espérerois-je obtenir de vous ce que vous aurez refusé à l'honnêteté, à l'amour, et à la raison ?
Je reviens au point important par lequel j'ai commencé cette lettre. A vingt-un ans, vous m'écriviez du Valais des descriptions graves et judicieuses; à vingt-cinq, vous m'envoyez de Paris des colifichets de
S, où le sens et la raison ^ont partout sacrifiés i, un certaiD tour ml, fort éloigné Je votre caraclère, îe ne sais comment vous
[ail ; mais depuis que vous vivez dnns le si-jour des talents, les s paraissent diminués ; vous aviei gagné chez I^s payEan.4, et . perdez parmi les beaux esprits. Ce n'est pas la tiule du pays où Tîvez, mais des connoïssunces que vous y avei laites ; car il n'y a qui demande tant de cliolx que le mélange de l'excellent et du
Si vous voulez étudier le monde, fréquentez les gens sensés qui (inoissent par une longue expérience et de paisibles observalions, île jeunes étourdis qui n'en voient que la superficie, et des ridis qu'ils font eux-mêmes. Paris est plein de savants accoutumés à chir, et ii qui ce grand Ihéâtre en oITre tous les jours le sujet.
ne me ferez point croire que ces hommes graves et studieux courant comme vous de maison en maison, de coterie en coterie,
amuser les femmes et les jeunes gens, et mettre toute la philo' îe en babil. Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état, lîtuer leurs talents, et soutenir par leur exemple des mœurs deiroîent corriger. Quand la plupart le feroient. sûrement ira ne le font point, et c'e^l ceus-là que voos devez rechercher. esl-il pas singulier encore que vous donniez vous-même dans le it que vous reprochez aux modernes auteurs comiques-, que
ne sOTt plein pour vous que de gens de condition; que ceux de étal soient les seuls dont vous ne parliez point ? comme si les . préjugés de la noblesse ne vous coiUoienl pas assez clier pour iîr, et que tous crussiez vous dégrader en fréquentant u'honnèourgeois, qui sont peut-être l'ordre le plus respectable du pays nus êtes! Vous avez beau vous excuser sur les connoissances de B-d Edouard ; avec celles-là vous en eussiez bienlùl fait d'autres
un ordre inférieur. Tant de gens veulent mouler, qu'il est lou- . aisé de descendre; et, de votre propre aveu, c'est le seul !n de eonnoitre les véritables mœurs d'un peuple que d'étudier « privée dans les étals les plus nombreux; car s'arrêter aux
qui représentent toujours, c'est ne voir que des comédiens.
ïoudrois que votre curiosité allât plus loin encore. l'ourqurn,
une ritle sî riclie, le bas peuple est-il si misérable, tandis que la re extrême est si rare parmi nous, où l'on ne voit point de milairesl Cette question, ce me semble, est bien digne de vos re- ±e> ; mais ce n'est pas cbet les gens avec qui vous vivez que
devez vous attendre à la résoudre. C'est dans les appartements I qu'un écolier va prendre les aire du monde ; mais le sage eu
346 LA NOUVELLE HÊLOlSE.
apprend les mystères dans la chaumière du pauvre. C'est là qu'on voit sensiblement les obscures nianœuvres du vice, qu'il couvre de paroles fardées au milieu d'un cercle : c'est là qu'on s'instruit par quelles iniquités secrètes le puissant et le riche arradient un reste de pain noir à Topprimé qu'ils feignent de plaindre en public. Ah ! si • j'en crois nos vieux militaires, que de choses vous apprendriez dans les greniers d'un cinquième étage, qu'on ensevelit sous un profond secret dans les hôtels du faubourg Saint-Germain ! et que tant de beaux parleurs seroient confus avec leurs feintes maximes d'humanité si tous les malheureux qu'ils ont faits se présentoient pour les démentir!
Je sais qu'on n'aimé pas le spectacle de la misère qu^on ne peut soulager, et que le liche même détourne les yeux du pauvre qu'il refuse de secourir ; mais ce n'est pas d'argent seulement qu'ont besoin les infortunés, et il n'y a que les paresseux de bien faire qui ne sachent faire du bien que la bourse à la main. Les consolations, les con* seils, les soins, les amis, la protection sont autant de ressources que la commisération vous laisse, au défaut des richesses, pour le soulagement de l'indigent. Souvent les opprimés ne le sont que parce qu'ils manquent d'organe pour faire entendre leurs plaintes. D ne s'agit quelquefois que d'un mot qu'ils ne peuvent dire, d'ime raison qu'ils ne savent point exposer, de la porte d'un grand qu'ils ne peuvent franchir. L'intrépide appui de la vertu désintéressée suffit pour lever une infmité d'obstacles, et Téloquence d'un homme de bien peut effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance.
Si vous voulez donc être homme en effet, apprenez à redescendre. L'humanité cou^e comme une eau pure et salutaire, et va fertiliser les lieux bas; elle cherche toujours le niveau ; elle laisse à sec ces roches arides qui menacent la campagne, et ne dorment qu'une ombre nuisible ou des éclats pour écraser leurs voisins.
Voilà, mon ami, comment on tire parti du présent en s'instruisant pour l'avenir, et comment la bonté met d'avance à profit les leçons de la sagesse, afm que, quand les lumières acquises nous resteroient inutiles, on n'ait pas pour cela perdu le temps employé à les acquérir. Qui doit vivre parmi des gens en place ne sauroit prendre trop de préservatifs contre leurs maximes empoisonnées, et il n'y a que l'exercice continuel de la bienfaisance qui garantisse les meilleurs cœurs de la contagion des ambitieux. Essayez, croyez-moi, de ce nouveau genre d'études ; il est plus digne de vous que ceux que vous avez embrassés ; et comme l'esprit s'étrécit à mesure que l'âme se corrompt, vous sentirez bientôt, au contraire, combien. TAxercûsA dai A-
SECONDE PARTIE. UZ
UinHSTertuséléve et nourrit le géoie, combien un tendre iiilèrèt aux malheurs d'aulrui serl mieux à en trouver la source, et à nous éloigner en tous sens des vic«sqiii les ont produits.
le vous Jevois toute la franchise de rainil lé duns la situation critique où vous me paroissez Être, de peur qu'un second pas vers le désordre ne vous y plongeât enOn sans retour, avant que tous eussiez le temps de vous reconntiiire. Maintenant je ne puis vous cacher, mon ami, combien volie prompte et sincère conretsioH m r\ t.iuchée; car je sens combien vous a coûté la honle de cet aveu, et par conséquent combien celle de voire faute vous pesoit sur le cœur. Une erreur involontaire se pardonne et s'oublie aisément. Quant à l'avenir, retenez bien celte ma)iime dont je ne me départirai point : Qui peut s'abuser deux fois en pareil cas ne s'est pas même abusé la première- Adieu, mon ami : veille avec soin sur ta santé, je t'en conjure, et songe qu'il ne doit rester aucune trace d'un crime que j'ai pardnnné.
P. S. Se viens de voir entre les mains de H. d'Orbe des copies de plusieurs de vos lettres N mylord Edouard, qui m'obligent h rétracler une partie de mes censures sur les matières et le style de vos observations. Celles-ci traitent, j'en conviens, de sujets importants, et me paroissent pleines de réflexions graves et judicieuses. Hais, en revandw, il est clair que vous nous dédaignez beaucoup, ma cousine et moi, ou que vous faites bien peu de cas de notre estime, en ne nous envoyant que des relations si propres à l'altérer, tandis que vous en faites pour votre ami de beaucoup meilleures. C'est, ce me semble, assez mal honorer vos levons, que de juger vos éeolières indignes d'admirer vos talents ; et vous devriez' feindre, au moins par vanité, de nous croire i^pahles de vous entendre.
J'avoue que la politique n'est guère du ressort des femmes; et mon oncle nous en a tant ennuyées, que je comprends comment vous avezpu craindre d'en faire autant. Ce n'est pas non plus, à vous parler franchement, l'élu 'e h laquelle je donnerois ta prérérence; sou utilité est trop loin de moi pour me toucher beaucoup, et ses lumières sont Irop sublimes pour frapper vivement mes yeux. Obligée d'aimer le gouvernement sous lequel le ciel m'a fait-nallre, je me soucie peu de'Savoir s'il en est de meilleurs. De quoi me serviroil de les connoi- Ire, avec si peu de pouvoir pour lesétablir? et pourquoi conlristeroisje mon âme a considérer de si grands maux où je ne peux rien, tant que j'en vois d'autres autour de moi qu'il m'est permis de soulager?
Nais je vous aime ; et l'intérêt que je ne prends pas au sujet, je le prends à l'auteur qui les traite. Je recueille avee une tendre admiration toutes les preuves de votre génie ; et, fiére d'un mérite si digne de mon cœur, je ne demande à Tamour qu'autant d'esprit qu'il m'en faut pour sentir le vôtre. Ne me refusez donc pas le plaisir de connoitre et d'aimer tout ce que vous faites de bien. Voulez-vous me donner l'humiliation de croire que, si le ciel unissoit nos destinées, vous ne jugeriez pas votre compagne digne de penser avec vous?
LETTRE XXVIIL DB lULIB A SAINT-PRBUT.
Tout est perdu! tout est découvert! Je ne trouve plus tes lettres dans le lieu où je les avois cachées. Elles y étoient encore hier au soir. Elles n'ont pu être enlevées que d'aujourd'hui. Ma mère seule peut les avoir surprises. Si mon père les voit, c'est fait de ma vie ! Eh! que serviroit qu'il ne les vît pas, s'il faut renoncer... Âh Dieu! ma mère m'envoie appeler. Où fuir? Gomment soutenir ses regards? Que ne puis-je me cacher au sein de la terre!... Tout mon corps tremble et je suis hors d'état de faire un pas... La honte, l'humiliation, les cuisants reproches... j'ai tout mérité ; je supporterai tout. Mais la douleur, les larmes d'une mère éplorée... 6 mon cœur, quels déchirements!... Elle m'attend, je ne puis tarder davantage... Elle voudra savoir... il faudra tout dire... Hegianino sera congédié. Ne m'écris plus jusqu'à nouvel avis... Qui sait si jamais... Je pourrois... quoi! mentir!... mentir à ma mère !... Âh! s'il faut nous sauver par le mensonge, adieu, nous sommes perdus !
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