‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 75 sur 126 · TROISIEME PARTIE. ÏSI · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE. ÏSI

J*OBe 11 peine vous dire les bizarres idées qui me viennent là-dœms: mais elles sont consolantes, et cela m'enhardit. Premièrement, , je crois que le yéritul'le amour a cet avantage aussi bien que la tertu, qu'il dèilommage de tout ce qu'on lui sdcrilie, et qu'on jouit en quelque sorte des privations qu'on s'impose par le senlimen[ même de ce qu'il en coûte, et du motif qui nous ; porte. Vous vous témoignerez que Julie a été aimée de vous comme elle méritoil de l'Èlre, et vous l'en aimerez davantage, et vous en Berei plus lieureuf . ir-propre exquis qui sait payer toutes les vertus pénibles mêlera son charme à celui de l'araoup. Vous vous direz : Je sais aimer. arec un plaisir plus dui'able et plus délicat que vous n'en goùlerfei à (lire: Je possède ce que j'aime: car celui-ci s'use & force d'en jouir; mais l'aulre demeure toujours, et vous en jouiriez encore quand même vous n'aimeriez plus.

Outre cela, s'ilest vrai, comme Julie et vous me l'avez tant dit, que l'amour soil le plus délicieux sentiment qui puisse entrer dans le cœur le qui le prolonge et le tixe, même au prix de mille douleurs, est encore un bien. Si l'amour est un désir qui s'irrite par les obstacles, comme vous le disiez encore, il n'est pas bon qu'il soit tonleni; il vaut mieux qu'il dure et soit malheureux, quede s'éteindre au s^ des plaisirs. Vos feux, je l'avoue, ont soutenu l'épreuve de la possession, celle du temps, celle de l'absence et des peines de toute espèce; ils oui vaiucu tous les obstacles, hors le plus puissant de tous, qui esl de n'en avoir plus à vaincre, et de se nourrir uniquement d'eui-mémes. L'univers n'a jamais tu de passion soutenir celte épreuve ; quel droit avez-vous d'espérer que la vûlre l'eût soutenue ! Le temps eût joint au dégoût d'une longue possession le progrès de l'âge el le déclin de la beauté : il semble se flxer en votre faveur par ' tolre séparation ; tous serez toujours Fun pour l'autre i la fleur des ; vous vous verrez sans cesse tels que vous vous vîtes en vous quittant; et vos cœurs, unis jusqu'au tconbeau, prolongeront dans «ne illusion cbannanle voire jeunesse avec vos amours.

Si vous n'eussiez point éléheureux, une insurmontable inquiétude pourmil vous tourmenter ; votre cmur regrelteroit, en soupirant, les biens dont il éloit di^oe ; votre ardente imagination vous demandais cesse ceux que vous n'auriez pas obtenus. Uais l'amour n'a point de délices dont 11 ne vous ait comblé, et, pour parler comme TOUS, vous avez épuisé durant une année les plaisirs d'une vie en- Uèrc. SouTenei-TOUS de cette lettre si passionnée, écrite le lendemain iTuu rendet-vous téméraire ; je l'ai lue avec une émolion qui m'éloit 1%.

LA NOUVELLE U&LOtSE.

inconnue : on n'y voit pas l'état permanent d'une Ame attendrie, mais le dernier délire d'un cœur brûlant d'amour et ivre de volupté ; vous jugeâles vous-même (|u'on n'éprouvoil point de pareils transports doux fois en la vie, et quMl falloit mourir après les avoir sentis. Mon ami, ce fut là lo comble; et, quoi que la fortune et l'amour eussent fait pour vous, vos feux et votre bonheur ne pouvait plus que décliner. Cet instant fut aussi le commencement de vos disgrâces, et votre amante vous fut ôtéc au moment que vous n'aviez plus de sentiments nouveaiuc à goûter auprès d'elle : comme si le sort eût voulu garantir votre cœur d'un épuisement inévitable, et vous laisser dans le souvenir de vos plaisirs passés un plaisir plus doux que tous ceux dont vous pourriez jouir encore.

Consolez- vous donc de la perte d'un bien qui vous eût toujours échappé, et vous eût ravi de plus celui qui vous reste. Le bonheur et l'amour se seroient évanouis à la fois ; vous avez au moins conservé le sentiment : on n'est point sans plaisirs quand on aime encore. L'image de l'amour éteint effiraye plus un cœur tendre que celle de l'amour malheureux, et le dégoût de ce qu'on possède est un état cent fois pire que le regret de ce qu'on a perdu.

Si les reproches que ma désolée cousine se fait sur la mort de sa mère étoient fondés, ce cruel souvenir empoisonneroit, je l'avoue, celui de vos «mours, et une si fiineste idée devroit à jamais les éteindre ; mais n'en croyez pas à ses douleurs, elles la trompent, ou plutôt le cliimérique motif dont elle aime à les aggraver n'est qu'un prétexte pour en justifier l'excès. Celte âme tendre craint toujours de ne pas s'affliger assez, et c'est une sorte de plaisir pour elle d'ajouter au sentiment de ses peines tout ce qui peut les aigrir. Elle s'en impose, soyez-en sûr; elle n'est pas smcère avec elle-même. Ah! si elle croyoit bien sincèrement avoir abrégé les jours de sa mère, son cœur en pourroit-il supporter l'alTreux remords? Non, non, mon ami, elle ne la ploureroit pas, elle l'auroit suivie. La maladie de madame d'Étange est bien connue ; c'étoit une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvoit revenir, et l'on désespéroit de sa vie avant même qu'elle eût découvert votre correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle ; mais que de plaisirs réparèrent le mal qu'il pouvoit lui faire! Qu'il fut consolant pour cette tendre mère de voir, en gémissant des fautes de sa fille, par combien de vertus elles étoient rachetées, et d'être forcée d'admirer son àme en pleurant sa foiblesse! Qu'il lui fut doux de sentir combien elle en étoit cliérie! Quel zèle infatigable! quels soins continuels! quelle assiduité sans relâche! quel désespoir de

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ravoir affligée ! qae de regrets ^ que de larmes ! que de touchantes caresses! quelle inépuisable sensibilité! G*étoit dans les yeux de la fille qu on lisoit tout ce que soufîroit la mère ; c'étoit elle qui la servait les jours, qui la veilloit les nuits ; c'éloit de sa main qu'elle recevoit tous les secours. Vous eussiez cru voir une autre Julie; sa délicatesse naturelle avoit disparu, elle éloit forte et robuste, les soins les plus pénibles ne lui coûtoient rien, et son âme sembloit lui donner un nouveau corps. Elle faisoit tout et paroissoit ne rien faire ; elle étoit partout et ne bougeoit d'auprès d'elle; on la trouvoit sans cesse à genoux devant son lit, la bouche collée sur sa main, gémissant ou de sa faute ou du mal de sa mère, et confondant ces deux sentiments pour s'en affliger davantage. Je n'ai vu personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans être ému jusqu'aux larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyoil l'effort que faisoient ces deux cœurs pour se réunir plus étroitement au moment d'une funeste séparation ; on vojoit que le seul regret de se quitter occupoit la mère et la fille, et qœ vivre ou mourir n'eût été rien pour elles si elles avoient pu rester ou pttrtir ensemble.

Bien loin d'adopter les noires idées de Julie, soyez sûr que tout ce qu'on peut espérer des secours humains et des consolations du cœur a concouru de sa part à retarder le progrès de la maladie de sa méré, et qu'infailliblement sa tendresse et ses soins nous l'ont conservée plus longtemps que nous n'eussions pu faire sans elle. Ma tante elle-même m'ft dit cent fois que ses derniers jours étoient les plus doux moments de sa vie, et que le bonheur de sa fille étoit la seule chose qui manquoit au sien.

S'il faut attribuer sa perle au chagrin, ce chagrin vient de plus loin, et c'est à son époux seul qu'il faut s'en prendre. Longtemps inconstant et volage, il prodigua les feux de sa jeunesse à mille objets moins dignes de plaire que sa vertueuse compagne; et, quand l'âge le lui eut ramené, il conserva près d'elle cette rudesse inflexible dont •es maris infidèles ont accoutumé d'aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s'en est ressentie ; un vain entêtement de noblesse et cette loideur de caractère que rien n'amollit ont fait vos malheurs et les siens. Sa mère, qui eut toujours du penchant pour vous, et qui pénétra son amour quand il étoit trop tard pour l'éteindre, porta longtemps en secret la douleur de ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni Tobstination de son époux, et d'être la première cause d'un mal qu'elle ne pou voit plus guérir. Quand vos lettres surprises lui eurent appris jusiju'où vous aviez abusé de sa coiifiauce, elle craignit de tout

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perdre en voulant tout sauver, et d'exposer les jours de sa fille pour rétablir son honneur. Elle sonda plusieurs fois son mari sans succès; elle voulut plusieurs fois hasarder une confidence entière et lui montrer toute rétendue de son devoir : la frayeur et sa timidité la retinrent toujours. Elle hésita tant qu'elle put parler : lorsqu'elle le voulut il n'était plus temps ; les forces lui manquèrent ; elle mourut avec le fatal secret : et moi qui connois l'humeur de cet homme sévère, sans savoir jusqu'où les sentiments de lu nature auroient pu la tempérer, je respire en voyant au moins les jours de Julie en sûreté.

Elle n'ignore rien de cela ; mais vous dirai-je ce que je pense de ses remords apparents ? L'amour est plus mgénieux qu'elle. Pénétrée du regret de sa mère, elle voudroit vous oublier ; et, malgré qu'elle en ait, il trouble sa conscience pour la forcer de penser à vqus. U veut que ses pleurs aient du rapport à ce qu'elle aime. Elle n^oseroit plus s'en occuper directement, il la force de s'en occuper encore au moins par son repentir. U l'abuse avec tant d'art, qu'elle aime mieux souffrir davantage et que vous entriez dans le sujet de ses peines. Votre cœur n'entend pas peut-être ces détours du sien ; mais ils n en sont pas moins naturels : car votre amour à tous deux, quoique égal en force, n'est pas semblable en effets ; le vôtre est bouillant et vif, le sien est doux et tendre; vos sentiments s'exhalent au dehors avec véhémence, les siens retournent sur elle-même, et, pénétrant la substanee de son âme, l'altèrent et la changent insensiblement. L^amour anime et soutient votre cœur, il affaisse et abat le sien ; tous les ressorts en sont relâchés, sa force est nulle, son courage est éteint, sa vertu n'est plus rien. Tant d'héroïques facultés ne sont pas anéanties, mais suspendues ; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur, ou les effacer sans retour. Si elle fait encore un pas vers le découragement, elle est perdue ; mais si cette âme excellente se relève un instant, elle sera plus grande, plus forte, plus vertueuse que jamais, et il ne sera plus question de reclmte. Croyez-moi, mou aimable ami, dans cet état périlleux sachez respecter ce que vous ai' mates. Tout ce qui lui vient de vous, fût-ce contre vous-même, ne lui peut être que mortel. Si vous vous obstinez auprès d'elle, vous pourrez triompher aisément; mais vous croirez eu vain posséder la même Julie, vous ne la retrouverez plus.

TMISIEME PARTIE. tff

LETTRE VIII

DE HTLORD EDOUARD k L^ANANT DE JLLIE.

é avois acquis des droits sur ton cœur ; tu m'étois nécessaire, et j'étois prêt à t'aller joindre. Que t'importent mes droits, mes besoins, mon empressement? Je suis oublié de toi ; tu ne daignes plus ïo^ crire. J'apprends la vie solitaire et farouche; je pénètre tes desseins secrets. Tu l'ennuies de vivre.

Meurs donc, jeune insensé; meurs, homme à la fois féroce et lâche, mais sache en mourant que tu laisses dans Tâme d'un honnête homme à qui tu fus cher la douleur de n'avoir servi qu'un ingrat.

LETTRE IX

RéPOHSB.

Venez, mylord : je croyois ne pouvoir plus goûter de plaisir sur la terre ; mais nous nous reverrons. Il n'est pas vrai que vous puissiez me confondre avec les ingrats ; votre cœur n'est pas fait pour en trouver, ni le mien pour l'être.

BILLET DE JULIE A SAINT-PREUX

11 est temps de renoncer aux erreurs de la jeunesse, et d'abandonner un trompeur espoir; je ne serai jamais à vous. Rendez-moi donc la liberté qiwje vous ai engagée et dont mon père veut disposer, ou mettei le comble à mes malheurs par un refus qui nous perdra tous deux sans vous être d'aucun usage.

JUUE d'^ange.

M Là ROUVKLLB HÉLOiSB.

LETTRE X

DU BAEOH D*ÉTAN«B A SAIHT-PRBUX DAira LAQUELLE ËTOIT LE PR£c£dEHT BILUET.

S'il peut rester dans l'âme d'un suborneur qodque sentiment d'honneur et d'humanité, répondez à ce billet d'una' malheureuse dont vous avez corrompu le cœur, et qui ne seroit plus si j'osois soupçonner qu'elle eût porté plus loin l'oubli d'elle-même. Je m'étonnerai peu que la même philosophie qui lui apprit à se jeter à la tête du premier venu, lui apprenne encore à désobéir à son père. Pen* sez-y cependant. J'aime à prendre en toute occasion les voies dé la douceur et de Thonnêteté, quand j'espère qu'elles peuvent suffire; mais, si j'en veux bien user avec vous, ne croyez pas que j^ignore comment se venge l'honneur d'un gentilhomme offensé par un homme qui ne l'est pas.

LETTRE XI

RéPONSB.

Épargnez-vous, monsieur, des menaces vaines qui ne m'effraient point, et d'injustes reproches qui ne peuvent m'hurailier. Sachez qu'entre deux personnes de même âge il n'y a d'autre suborneur que l'amour, et qu'il ne vous appartiendra jamais d'avilir un homme que votre ûlle honora de son estime.

Quel sacrifice osez-vous m'imposer, et à quel titre l'exigez-vous? Est-ce à l'auteur de tous mes maux qu'il faut immoler mon dernier espoir? Je veux respecter le père de Juhe; mais qu'il daigne être le mien s'il faut que j'apprenne à lui obéir. Non, non, monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m'obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers et si bien mérités de mon cœur. Vous faites le malheur de ma vie. Je ne tous dois que la haine, et vous n'avez rien à prétendre de moi. Juhe h, parlé ; voilà mon consentement. Âh ! qu'elle soit toujours obéie ! Un autre la possédera; mais j'en serai plus digne d'elle.

t&DISiBMS PARTIE. S^

Si votre fille eût daigné me consulter sur les bornes de votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel que sdt Tempire dont vous abusez , mes droits sont plus sacrés que les vôtres; la chaîne qui nous lie est la borne du pouvoir paternel , même devant les tribunaux humains ; et quand vous osez réclamer la nature, c'est vous seul qui bravez ses lois.

N'alléguez pas non plus cet honneur si bizarre et si délicat que vous parlez de venger ; nul ne Toffense que vous-même. Respectei le choix de Julie, et votre honneur est en sûreté ; car mon cœur vous honore malgré vos outrages ; et, malgré les maximes gothiques, Falliance d'un honnête homme n'en déshonora jamais un autre. Si ma présomption vous offense, attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste Thonneur d'un gentilhonmie; mais quant à celui d'un homme de bien, il m'appartient, je sais le défendre, et le conserverai pur et sans tache jusqu'au dernier soupir.

Allez, père barbare et peu digne d'un nom si doux, méditez d'affreui parricides, tandis qu'une fille tendre et soumise immole son bonheur à vos préjugés. Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, et vous sentirez trop tard que votre haine aveugle et dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu'à moi. Je serai malheureux, sans doute; mais si jamais la voix du sang s'élève au fond de votre cœur, combien vous le serez plus encore d'avoir sacrifié à des chimères l'unique fruit de vos entrailles, unique au monde en beauté, en mérite, en vertus, et pour qui le ciel prodigue de ses dons n'oublia rien qu'un meilleur pèrel

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